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Éducation

« Blanquer instrumentalise la crise »

 Entretien avec Stéphane Bonnery (2/2). Suite de notre rencontre. Si les inégalités scolaires ont donc été construites sciemment à travers les attaques libérales contre le système éducatif, la crise sanitaire que nous traversons risque de les amplifier. Quelle analyse de la situation, et quelles propositions ? 

Stéphane Bonnery Stéphane Bonnery, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris 8, et membre de la commission « école » du Parti communiste français.

Dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons, la question de l’éducation a fait l’objet de nombreux débats. Avec les déclarations contradictoires des membres du gouvernement, certains ont parlé de « cacophonie » gouvernementale. Le gouvernement ne sait-il vraiment où il va en matière d’éducation face à cette crise ?

Je pense que parler de cacophonie est une erreur d’analyse. Bien sûr, le gouvernement hésite sur la façon dont il veut mettre les choses en œuvre, il tâtonne. Mais derrière cette expression, on laisse penser qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Moi je pense que leurs objectifs sont très clairs, même s’ils hésitent sur la tactique à mettre en œuvre pour les atteindre.

Avec le confinement, le gouvernement a accéléré des choses qu’il n’osait pas trop faire jusque-là, à savoir la transformation du rôle de l’école et de l’enseignant. Pour Blanquer, l’enseignant n’est pas celui qui doit créer des conditions d’études, mais celui qui diffuse des informations, des outils. Et en face, ça répond ou ça ne répond pas, terminer c’est fini. Pour lui, il faut transférer à la famille des missions d’enseignement. Aux familles, ou alors au privé, avec les cours à distance, etc. Son modèle, c’est donc un retour à une école minimale, et pour tout le reste, c’est aux familles d’assumer. Et sur ce point, le confinement lui a permis d’imposer que c’était comme cela que ça allait être. Ou du moins, il tente de l’imposer.

On retrouve donc encore ici selon vous une logique de responsabilisation individuelle, cette fois-ci des parents ?

C’est ce qu’on veut nous faire croire, qu’il y aurait des élèves « brillants » et des élèves en difficulté. Et la métaphore n’est pas anodine. Cela signifie qu’ils ont « la lumière en eux », et que l’école n’y peut rien. Et de l’autre côté, on aurait des élèves « en difficulté », c’est le terme qu’ils emploient. Pour ceux-là, ça veut dire que les difficultés sont « en » eux, que cela vient d’eux, et non pas de la façon dont on leur enseigne les choses.

Pour filer la métaphore, cela veut dire que dans cette optique-là, l’école n’est pas là pour « allumer la lumière », pour susciter l’intérêt des élèves, la passion pour des domaines de savoirs qu’ils ne connaissent pas. Le projet, c’est tout l’inverse. On renvoie donc la responsabilité aux individus : c’est à eux de se retrousser les manches, d’être « auto-entrepreneurs » de leur propre éducation. Renvoyer aux individus, culpabiliser, c’est leur logique permanente, pour diviser.

Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer les inégalités sociales qu’engendrait cette « continuité pédagogique ».

Tout à fait, je crois que cela leur a fait peur, lorsque l’on a réussi à faire entendre cela, car cela permettait aux différentes fractions de familles salariées de s’unir. Face à cela, ils essayent de récupérer cette préoccupation contre les inégalités, et de nous tendre un piège pour nous diviser.

Ce piège, c’est la réouverture des établissements comme ils ont voulu l’imposer pour le 11 mai, qui était impossible à tenir, et sur laquelle ils ont reculé, du moins concernant l’enseignement secondaire. Mais cette reprise n’est pas tenable pour les écoles primaires, puisque le gouvernement fait tout pour ne pas donner les moyens nécessaires aux collectivités territoriales.  

C’est bien cette contradiction qui amène le gouvernement à rendre l’école « facultative » non ?

Et c’est là qu’est le piège avec le libre choix laissé aux familles. Le discours du gouvernement, c’est : « Ah vous pensez que c’est dangereux ? Et bien, vous avez le choix. » Ils arrivent donc à faire passer l’idée de la fin de l’école obligatoire, et ils divisent à nouveau les enfants. Cette division, elle se fait en trois catégories.

D’abord, les familles de cadre, qui sont en télétravail et qui ont donc le choix. Ceux-là peuvent garder leurs enfants, les aider, éventuellement payer pour des services complémentaires, et cela se passera pas trop mal, même si c’est compliqué de cohabiter en télétravail.

D’un autre côté, ceux qui n’auront pas vraiment le choix, puisque devant retourner au boulot. Les enfants de ces salariés n’auront donc pas le choix de retourner à l’école, mais qu’est-ce qu’elle est cette école ? Une garderie ?

Et enfin, les familles les plus précaires, dont les parents sont au chômage et qui entretiennent un rapport de défiance envers l’institution. Ceux-là garderont leurs enfants à la maison, et c’est ici que l’on risque de retrouver les enfants décrocheurs, car eux n’ont pas les moyens de se faire aider.

N’y a -t-il pas une volonté de minorer le nombre de ces élèves qui risquent de se retrouver en grande difficulté, comme s’il ne s’agissait que d’une infime partie ?

Sur ce sujet, j’aimerais simplement donner un chiffre, qui est assez peu souvent porté dans le débat public. Si on additionne pour le primaire et le collège les enfants dont les parents sont ouvriers, employés, sans activité, on obtient 53 % de la population des écoles. À l’heure actuelle, on a un modèle qui est celui de l’élève issu de familles cultivées, qui peut apprendre en dehors de l’école, comme si les autres étaient une minorité, qui pose problème, mais avec qui il faut composer tant bien que mal. Mais connaître cette statistique nous amène à renverser ce point de vue. D’un point de vue quantitatif, le modèle devrait être l’enfant qui n’a que l’école pour apprendre. Il faut donc prendre pour modèle cela, et réaffirmer que l’école doit se faire à l’école, et laisser à la famille du temps pour les loisirs.

L’état cherche à diviser les salariés entre ceux qui peuvent aider leurs enfants à la maison et ceux qui ne le peuvent pas.

Dans l’urgence de la situation, le gouvernement a fait le choix du passage en contrôle continu du baccalauréat, sans que cela ait suscité trop de débats. Là encore, le gouvernement n’en profite-t-il pas pour faire avancer à marche forcée son projet pour l’école ?

Sur la question, il a sacrément bien magouillé, en ne communiquant pas sur le sujet pendant des semaines, pour que la tension monte, que tout le monde ait peur, pour finalement imposer la solution du contrôle continu. Cette idée, il voulait l’imposer depuis le début de l’année à travers sa réforme du baccalauréat, et cela avait été refusé par les élèves et les professeurs à travers le mouvement que l’on a connu. Mais dans le contexte, c’est passé comme une lettre à la poste. Blanquer instrumentalise cette crise pour imposer le contrôle continu durablement.

Le problème, c’est qu’avec le contrôle continu, la valeur du diplôme ne va plus être nationale. Cela va être la valeur du lycée dans lequel on l’a passé, et cela ouvre la porte à de fortes inégalités du type : « Un 10 en banlieue, ça vaut moins qu’un 10 dans le centre-ville de Paris ». Bien que le contrôle terminal puisse être stressant, c’est aujourd’hui la seule manière de s’assurer que la valeur du baccalauréat ne soit pas entachée de la réputation d’un établissement. Une épreuve commune standardisée lève ce soupçon.

Mais l’objectif de Blanquer, c’est d’empêcher la reconnaissance égale entre les établissements et de dire que le bac n’est plus un diplôme garantissant l’accès à l’enseignement supérieur. Il est cohérent.

Face à la situation que vous décrivez, comment peut-on imaginer la situation pour la rentrée de septembre 2020 ?

Pour l’instant le gouvernement se frotte les mains. En effet, à priori, le virus ne va pas s’arrêter au mois de septembre. Et il est donc en train de créer les conditions pour que l’on reparte sur ce même fonctionnement à la rentrée. Sauf que si l’on recommence comme ça à la rentrée pour encore un an, jusqu’à ce que l’on trouve un vaccin, on va vers la catastrophe. Parce qu’au bout d’un an, on aura des élèves totalement déscolarisés, ceux qui restent chez eux sans aide. À côté, il y en aura qui seront retourné à l’école, mais à l’école minimale, sans réels moyens, avec des programmes tirés vers le bas. Et à côté des familles de cadres, que l’on va pousser à se tourner vers le privé. Ma crainte, c’est donc qu’ils nous fassent passer leur grand projet, à savoir que la logique de sélection l’emporte sur la logique de démocratisation. Et ça, ça serait un grand retour de plusieurs décennies en arrière.

Si pendant quelques semaines il y a besoin d’une garderie — pourquoi pas ? — mais il faut d’ores et déjà imposer les conditions de la reprise d’une vraie école, avec toutes les classes sociales ensemble, au plus tard en septembre.

Face à ce risque, quelles sont donc les propositions du Parti communiste français ?

Contrairement au projet du gouvernement qui consiste à rouvrir les écoles à tout prix, pour les enfants de salariés d’exécution, notre proposition, c’est d’abord de créer les conditions sanitaires pour une reprise de l’école. Pour ça, il faut dédoubler les classes, ce qui demande des moyens. Cela veut dire qu’il faut réquisitionner des locaux, et qu’il faut recruter massivement des enseignants. Depuis des années, on a embauché beaucoup de travailleurs précaires dans l’éducation. Que tous ceux qui ont fait l’objet d’une évaluation positive soient embauchés immédiatement. Que tous les stagiaires soient titularisés immédiatement. Le but, c’est d’arriver à avoir des classes à effectifs réduits, et on va en avoir besoin, au vu de tous les élèves à raccrocher.

Bref, on a besoin d’un plan d’investissement massif de l’état. Dans ce sens, on propose aussi de redévelopper la médecine scolaire qui a été massacrée.Mais il y a aussi des conditions pédagogiques d’un retour en classe. Nous proposons de lisser les programmes sur deux ans, pour que lorsque ça va reprendre pour de vrai on ne dise pas « ça, il fallait l’apprendre à la maison, maintenant on avance ».