Photo aimablement fournie par Elsa Lefort
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« Les prisons sont l’un des outils du gouvernement israélien pour détruire la société palestinienne »

Avant-Garde a été à la rencontre de Salah Hamouri, avocat franco-palestinien de 34 ans, arrêté et placé en détention par les autorités israéliennes à de multiples reprises. Il y a aujourd’hui plus de 5 000 prisonniers politiques enfermés dans les geôles israéliennes, dont 500, sous le régime de détentions administratives. Trois Palestiniens sur quatre ont été détenus dans les prisons israéliennes.   

Tu as été à plusieurs reprises arrêté par les forces d’occupation israéliennes, est-ce que tu peux nous parler de ces différentes arrestations ?

J’ai été blessé par balle en décembre 2 000, mis en détention après la première intifada le 31 août 2001 et relâché après cinq mois de détention. Puis j’ai de nouveau été incarcéré et placé en détention administrative le 20 février 2004 pour être libéré au mois de juillet de la même année. Le 13 mars 2005, j’ai été condamné à cinq ans de détention, mais je suis sorti suite à un accord d’échange avec le caporal franco-israélien Gilad Shalit le 18 décembre 2011. Par la suite, j’ai été interdit de séjour en Cisjordanie de 2014 à 2016. Pour finir, la justice israélienne m’a de nouveau placé en détention administrative le 23 août 2017 je n’ai été relâché que le 30 septembre 2018 après treize mois de détention administrative. Au total, j’ai passé près de neuf ans de ma vie en prison. 

Tu parles de détention administrative, peux-tu nous en dire plus sur cette procédure à laquelle tu as été soumis à plusieurs reprises ?

La détention administrative c’est une loi qui a été créée lors du mandat britannique avant l’occupation israélienne. Israël l’a repris pour l’appliquer aux Palestiniens. C’est un ordre émis par le chef militaire qui permet de mettre en détention un Palestinien pour une durée qui varie entre un et six mois. Celle-ci est renouvelable sous le prétexte d’un dossier secret auquel nous n’avons pas accès. Nous n’avons donc pas le droit de savoir les raisons pour lesquelles nous sommes emprisonnés. Les seules personnes à avoir accès au dossier sont le procureur et le juge militaire. 

Y a-t-il un jugement lors de cette procédure ? Quels sont les liens entre les prisonniers et leurs avocats lors de ces détentions administratives ?

Il y a un jugement, mais c’est une farce. Ils font passer les détenus devant un tribunal, mais même ton avocat ne sait pas pourquoi tu as été arrêté. Ces jugements sont une mise en scène grotesque de l’État d’Israël afin de faire croire que c’est une démocratie, mais ce n’est pas le cas. 

Ensuite, l’avocat peut te rendre visite sur le lieu de ta détention, mais tu es tout le temps sur écoute. Tu ne peux pas avoir de discussion avec lui en privé. L’avocat ne peut pas pleinement remplir son rôle dans ce type de détention. 

Que peux-tu nous dire des conditions de détention ?

Les conditions sont très dures que tu sois un enfant, un prisonnier malade ou bien que tu aies passé plus de vingt ans en prison. 

Les enfants par exemple, sont jugés par les mêmes tribunaux militaires que les adultes. Israël refuse de créer un tribunal réservé aux enfants. Leurs conditions de détentions sont très sévères, ils n’ont pas le droit de poursuivre leurs études durant leur emprisonnement. Les enfants ont un accès limité aux livres. Parfois, ils n’ont même pas le droit de recevoir de visites pendant plusieurs mois. En ce moment avec l’épidémie de coronavirus, tous les prisonniers sont privés de visites jusqu’à nouvel ordre. Les familles n’ont aucune nouvelle de leurs enfants. 

Il y a aussi les prisonniers malades. Depuis 1967, on compte 222 prisonniers morts dans les prisons israéliennes à cause de leurs conditions de détentions. Il y a plusieurs cas, certains ont été assassinés dès leur arrestation, d’autres sont morts à la suite de grèves de la faim, certains sont morts sous la torture. Récemment, un prisonnier est arrivé à l’hôpital après 48 heures de torture avec onze côtes cassées. Les prisons sont l’un des outils du gouvernement israélien pour détruire la société palestinienne.

Nous savons que certains prisonniers sont parfois transférés d’une prison à une autre, comment cela se déroule-t-il ?

Les autorités ne laissent pas un prisonnier passer une longue période en détention dans la même prison. L’objectif est de déstabiliser la vie des prisonniers.

Les transferts de prisonniers se passent dans des conditions très difficiles, ce sont les forces spéciales qui se chargent de transférer les prisonniers d’une prison à une autre. On te fait sortir de ta cellule très tôt le matin, menotté des pieds aux mains. Ensuite, on te fait patienter dans une cellule à attendre que les forces spéciales viennent te chercher. On te fouille, parfois même en présence des chiens. Puis, on te fait monter dans un bus spécifique pour le transfert des prisonniers divisés en trois parties et mal isolé. En hiver, il fait très froid et en été très chaud. Le transfert d’une prison à une autre peut prendre plus de quatorze heures. Les transferts sont un autre moyen de torturer les prisonniers.

Les autorités ont recours à la torture ? 

Oui. Il faut savoir que la torture n’est pas uniquement physique, elle est aussi psychologique, et c’est celle-ci la pire. La torture physique peut être ressentie deux ou trois semaines, mais la torture psychologique peut laisser des traces pendant des années, dans ces cas-là ta vie entière est condamnée. Les autorités se servent de la torture pour briser les prisonniers politiques, que ce soit en interrogatoire ou en dehors.

Quels leviers ont les prisonniers pour dénoncer leurs conditions de détention et continuer à lutter pour la liberté de la Palestine ?

La majorité des prisonniers politiques palestiniens savent que leur rôle ne s’arrête pas devant la porte des prisons et qu’il faut protester et lutter contre les administrations des prisons. Ils étaient militants avant d’arriver en prison, la plupart le reste également pendant leur détention. Les prisonniers s’organisent, il y a eu des grèves de la faim pour dénoncer les conditions de détention, mais aussi des chartes signées par les prisonniers politiques. Ils ont également un rôle sur la formation des plus jeunes. Les prisonniers savent qu’ils ont un rôle national essentiel dans la lutte palestinienne.

Est-ce que tu as des informations sur l’évolution des conditions de détentions des prisonniers dans le cadre de l’épidémie de coronavirus ?

Avec l’arrivée du coronavirus, les conditions de détention se détériorent. Tout d’abord, il y a ce que l’on appelle de la négligence médicale. Celle-ci était déjà très présente, mais avec l’apparition du coronavirus c’est devenu pire pour les prisonniers. Cela fait plus d’un mois qu’aucune visite n’est autorisée pour les prisonniers politiques. Les autorités refusent de tester les prisonniers. L’État refuse de libérer les prisonniers âgés et malades qui sont en détention. Pire encore, les arrestations continuent chaque jour en Cisjordanie. Les prisonniers qui sont arrêtés depuis le début de l’épidémie sont même privés de leur droit à voir leur avocat. À la mi-mars, un homme a été arrêté à côté de Ramallah et lorsqu’il a été relâché quatorze jours plus tard nous avons découvert qu’il avait le coronavirus. L’État israélien se sert de cette crise sanitaire pour faire taire un peu plus la contestation palestinienne.

L’association ADAMEER dont tu es membre lutte pour faire valoir les droits des prisonniers palestiniens, quelles sont ses missions ?

Elle agit sur plusieurs plans. Le plan légal d’abord, l’association fournit des avocats aux prisonniers politiques. Je fais partie de ces avocats. Une autre mission de l’association est de produire de la documentation afin d’informer la population et les familles sur les conditions de détentions, les conditions d’arrestations, mais aussi leur droit. Nous avons également une unité en charge des relations internationales. Cette dernière a pour objectif de faire connaître la situation des prisonniers politiques au plus grand nombre et ainsi étendre nos actions.