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32 heures et lutte contre l’exploitation du capital

Quoiqu’il s’agisse d’un marronnier, le débat sur le temps de travail a repris de la vigueur face aux conséquences de la crise économique. 

Alors que du côté du MEDEF et de ses relais politiques on veut augmenter le temps de travail pour pallier les effets de la crise, la CGT met elle au cœur de ses propositions les 32 heures hebdomadaires sans perte de salaire. Revendication que porte également le MJCF. Mais avant de parler des 32 heures en elles-mêmes, revenons sur quelques éléments d’analyse sur la question du temps de travail chez Marx.

Le temps de travail au coeur de la lutte entre le capital et le travail

Dans l’analyse de Marx le temps de travail est ce qui permet de mesurer le temps socialement nécessaire à la production des marchandises, entendues ici comme tout type de bien ou de service ayant un usage social et n’étant pas produit pour un usage immédiat et personnel. 

C’est la « substance sociale commune à toutes les marchandises », le temps que passent les travailleurs et travailleuses à incorporer de la valeur aux marchandises en y ajoutant leur travail. C’est donc la quantité de travail moyenne nécessaire à la production de la marchandise qui permet de déterminer son prix.

C’est en d’autres termes le temps pendant lequel le travailleur met « l’ensemble [de ses] facultés physiques et intellectuelles qui existent [dans son corps], dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles ». Cette force est vendue pour un temps déterminé mais jamais dans sa totalité.

Pour Marx, la force de travail est achetée ou vendue à sa valeur. C’est-à-dire la valeur nécessaire pour reconstituer cette même force de travail qui contient elle-même le temps de travail socialement nécessaire à la production des moyens de subsistance qui permettront sa reproduction. Pour pouvoir retravailler le lendemain, il faut manger, se reposer, s’habiller, se soigner, se loger ou répondre à d’autres besoins selon les conditions historiques.

Mais la force de travail comme marchandise « se distingue de la tourbe des autres marchandises, parce que son usage crée de la valeur, et une valeur plus grande qu’elle n’en coûte elle-même ». Par exemple, sur une matinée de travail de quatre heures, admettons qu’il faille 400 calories et qu’une galette de pommes de terre en apporte 200. Il suffira de deux galettes pour avoir l’énergie suffisante pour travailler quatre heures, mais en quatre heures de travail, on produira bien plus que deux galettes. Le travail réalisé en plus, c’est ce que Marx nomme surtravail.

Le surtravail dépend du temps pendant lequel le travail est prolongé au-delà du temps nécessaire à la production de la valeur qui permettra au travailleur de reconstituer sa force de travail. Le profit correspond chez Marx à une partie impayée du travail réalisé.

Le mode de production capitaliste est fondé sur l’absorption de la force de travail pour produire la plus-value. Le capital pour croître a besoin d’absorber toujours plus de plus-value, de faire toujours plus de profit, donc d’augmenter la part du surtravail dans la journée de travail.

Marx « nomme plus-value absolue la plus-value produite par la simple prolongation de la journée de travail, et plus-value relative la plus-value qui provient au contraire de l’abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée », c’est-à-dire celle de travail et celle de surtravail.

Dans le rapport entre capital et travail, la proportion de l’un et l’autre est exactement inverse. La valeur qu’absorbe le capital sur la journée de travail constitue une valeur que ne perçoit pas le travailleur. 

Ces changements peuvent être relatifs, par l’augmentation de la productivité car il faut moins de temps à l’ouvrier pour produire la valeur qui lui sera versée en salaire. Dans notre exemple, ce peut être l’achat d’un pétrin et d’un laminoir pour travailler la pâte. 

Ces changements peuvent être absolus, par l’augmentation du temps de travail car le travailleur met toujours autant de temps à produire la valeur correspondant à son salaire mais passe plus de temps à surtravailler. Dans notre exemple, cela peut passer par le passage à huit heures de travail au lieu de quatre pour doubler la production de galettes.

A l’inverse, la réduction du temps de travail sans perte de salaire augmente la part du salaire et réduit la part de surtravail dans la journée. L’intérêt objectif des détenteurs de capitaux, ce qui leur permet d’être performants et compétitifs, est donc l’augmentation de ce surtravail, de manière absolue ou relative. L’augmentation du temps de travail étant une plus-value absolue.

L’exigence de passer aux 32 heures

Une fois ces quelques brefs rappels théoriques faits, il faut nous intéresser à l’urgence du passage aux 32 heures. Plusieurs entreprises se sont déjà mises aux 32 heures, notamment LDLC et IT Partner dans le Rhône. Un baromètre Harris Interactive indique cependant que seulement 7% des salariés considèrent la réduction du temps de travail comme l’une des quatre priorités que devraient avoir les syndicats.

Ce même baromètre place pourtant parmi les deux sujets prioritaires l’égalité entre les femmes et les hommes à 58% et l’augmentation du pouvoir d’achat à 40%. La réduction du temps de travail est un moyen d’avancer sur ces deux questions.

Par la réduction du temps de travail, notamment le passage aux 32 heures, on réduit l’écart entre la durée normale du travail et la durée des contrats à temps partiels occupés à plus de 80% par des femmes. C’est donc une façon de réduire les écarts dans le temps de travail, tout en permettant de faciliter la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle.

La réduction du temps de travail permet également l’augmentation des salaires. Comme nous l’avons vu, en réduisant la part du surtravail, la part du travail augmente proportionnellement. Mais au-delà de la répartition relative entre capital et travail, l’enjeu des 32 heures est de les obtenir sans perte de salaire. Ce qui constituerait de fait, une augmentation du taux horaire minimal, permettant une hausse générale des salaires.

Parmi les autres préoccupations des salariés figurent en bonne place la lutte contre la précarité à 31% et la défense de l’emploi à 21%. Là encore, les 32 heures sont un puissant levier d’action. Les 35 heures avaient permis la création de 2 millions d’emplois et permis d’améliorer la croissance. 

Les 32 heures pourraient en créer 4 millions. A une échelle sociale, la réduction du temps de travail permet une autre répartition du travail, créant des emplois directs, mais induisant également d’autres emplois.

Les progrès techniques et organisationnels rendent quant à eux non seulement possible mais nécessaire la réduction générale du temps de travail. Il permet de réduire le temps de travail social nécessaire à la production des mêmes marchandises, ce qui va menacer de nombreux emplois. La réduction du temps de travail permet donc de préserver et même de développer l’emploi face à ces changements à venir. 

Ce progrès, nous l’avons vu plus haut, en accroissant la productivité va également permettre de diminuer le temps nécessaire à la production de la valeur nécessaire à la reproduction de sa force de travail. Cela permettra donc au capital de bénéficier, pour une durée du travail constante, de plus de surtravail.

Il faut également permettre un réel passage aux 32 heures. Les 35 heures ont en effet été accompagnées de la création de multiples mécanismes de flexibilisation du temps de travail permettant de déroger (conventions de forfait, annualisation). Le résultat est qu’actuellement les salariés à temps plein en France travaillent en moyenne 39 heures.

Les 35 heures se sont également accompagnées de pertes de salaire pour les salariés et d’une intensification de leur travail. On a demandé aux salariés de faire 39 heures de travail en 35 heures. Ces éléments ne sauraient être ignorés dans la mise en place des 32 heures et doivent s’accompagner des mesures adéquates pour gagner l’ensemble des travailleuses et travailleurs à cette revendication.

La réduction du temps de travail est à la croisée de plusieurs préoccupations : emploi, égalité entre les femmes et les hommes et salaires. Elle est un levier d’action sur ces différents sujets. Elle permet également de faire perdre du terrain à l’exploitation du capital en réduisant le surtravail.

Si la lutte pour la réduction du temps de travail est une exigence immédiate, elle n’est cependant pas suffisante à elle seule, pas plus que la lutte pour les salaires. Concluons avec Marx, comme celui-ci conclut son magistral « Salaire, prix, profit » :

« Au lieu du mot d’ordre conservateur « Un salaire équitable pour une durée du travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat » ».