Sevy Nebuos | Avant Garde
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A Rennes, l’Odyssée sans fin des personnes à la rue

Des dizaines de familles sont abandonnées sans solution de logement à Rennes, alors même qu’elles y ont droit. Depuis quatre semaines, le collectif de soutien aux personnes sans papiers les accompagne, d’occupation en occupation.

« Vous n’avez pas peur de la police, vous ? » Cela fait bientôt quatre heures que la Géorgienne attend dans ce hall. Quatre heures qu’elle occupe le Centre Départemental d’Action Social (CDAS) de Rennes, aux côtés du Collectif de soutien aux personnes sans-papiers. Elle a le regard perdu dans le vide, les jambes ramenées contre elle, assise à même le sol. Les forces de l’ordre doivent intervenir, normalement. Pour les expulser.

Pour patienter, elle passe des fauteuils de la salle d’attente à l’accueil du centre, où jouent plusieurs enfants. Elle parle peu. De temps en temps, elle sort dehors, fumer une cigarette. Quatre heures d’occupation, et toujours cette attente. A l’intérieur, son fils de 16 ans s’amuse avec les bénévoles qui les accompagnent. Il offre une fleur de carton à une militante, plaisante avec d’autres jeunes, eux aussi en demande d’asile.

« j’ai peur que la police vienne »

Mais elle, elle n’a plus la force de garder cette bonne humeur. Elle est épuisée par les déménagements incessants, les nuits dans des salles partagées par des dizaines de personnes. Quand elle relève la tête, on aperçoit ces cernes profonds, qui soulignent ses yeux. Elle avoue : « j’ai peur que la police vienne ».

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Depuis plusieurs semaines, des dizaines de personnes n’ont, comme elle, aucune solution de logement. Pourtant, l’Etat a l’obligation de les héberger. « Il appartient aux autorités de l’Etat de mettre en œuvre le droit à l’hébergement d’urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale », notait ainsi le Conseil d’Etat dans une ordonnance du 10 février 2012. En tant que demandeurs d’asiles, ils peuvent également « bénéficier d’un hébergement en Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile » (CADA), selon l’article L. 348-1 du Code de l’action sociale et des familles

Un hébergement d’urgence défaillant

Mais il n’y a pas assez de places dans les CADA et les PRAHDA (Programmes d’Accueil et d’Hébergement des Demandeurs d’Asile) du département. Inlassablement, la préfecture répond : appelez le 115. Un numéro d’urgence trop souvent saturé. La plupart des hébergements proposés sont des chambres d’hôtels. En nombre insuffisant. Le centre d’accueil de nuit de Rennes, prévu pour l’hiver, a dû ouvrir trois semaines en avance.

« Jamais, de toute ma vie, j’aurais pensé que je dormirais à la rue », explique la femme géorgienne dans un soupir. Elle baisse la voix, lorsqu’elle explique les raisons de sa venue ici. Comme si elle ne voulait pas que son mari l’entende. Ancien responsable des transports d’une grande ville en Géorgie, celui-ci a eu des soucis avec certains politiques locaux. Il a été viré, sans possibilité de retrouver un travail. Alors la famille entière a décidé de fuir.

La majorité de ces personnes sont venues en France pour obtenir des soins convenables. Certains sont dans des situations très critiques. Ils multiplient les allers retours aux urgences. « J’ai du diabète, et ma fille est handicapée », gémit une grand-mère Géorgienne. Elle n’a pas pu se rendre à l’occupation du CDAS de Rennes avec le collectif : elle a du mal à marcher.

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D’autres sont des exilés politiques.

« En Azerbaïdjan, j’ai été emprisonné des dizaines de fois », témoigne l’un d’entre eux. Il a milité pendant 15 ans. Inlassablement, il pose des questions sur la situation politique en France, cherche à tout comprendre. Les militants associatifs lui expliquent que, si la police intervient, il va falloir partir. « Est-ce qu’on doit résister ? », interroge-t-il. Lors de ses précédentes confrontations avec les forces de l’ordre françaises, il a été surpris de ne pas avoir été arrêté, de ne pas avoir été frappé. Les autres réfugiés tiennent un discours similaire. « Chez nous, on ne peut pas faire ça », explique un Géorgien. « On se ferait tabasser immédiatement. » La femme tchétchène opine du chef. « D’habitude, on ne proteste pas, on reste chez soi et on se tait », raconte-t-elle. Avant de rajouter : « c’est pour ça qu’on est venus ici. »

Dans ce « pays des Droits de l’Homme » où ils se sont réfugiés, ils se heurtent cependant aux carences de l’hébergement d’urgence, et à la brutalité de la police française.

Au début du mois de septembre, des familles  géorgiennes avaient ainsi établi un campement au parc Saint-Cyr, à peu de distance du centre-ville rennais.  « On avait froid, certains sont tombés malades », témoigne l’un d’entre eux. « Mais on ne gênait personne ! », ajoute-t-il.  Un soir, pourtant, les forces de l’ordre arrivent. Et les expulsent, sans avertissement. « Il nous disaient : go, go ! et nous on devait prendre nos affaires en pleine nuit, il y avait des enfants, un homme avec des béquilles… »

Quatre semaines d’occupations

Depuis, certaines familles ont été logées, pour peu de temps, dans un gymnase de la ville de Rennes. D’autres ont été hébergées en hôtel par le 115. Pour quelques nuits, là encore. Mais la majorité d’entre eux n’ont pu trouver un abri que grâce aux actions du collectif de soutien aux personnes sans papiers à Rennes.

Depuis le 12 septembre, ce collectif militant a multiplié les occupations, pour offrir ne serait-ce que le minimum, un toit. Et réclamer, par la même occasion, l’ouverture d’un centre d’accueil inconditionnel.  Du théâtre national de Bretagne au Centre Régional d’Information Jeunesse, en passant par une maison des Jeunes et de la Culture ou par des bâtiments du diocèse de Rennes, les sans-papiers trouvent des refuges précaires, temporaires.

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A chaque fois, ils peuvent rester quelques jours. Et puis il faut repartir.

« Les déménagements nous épuisent », explique une famille géorgienne. « Il faut emporter toutes nos affaires, s’occuper de nos enfants, de nos démarches… » On lit cette fatigue sur les visages. On l’entend aussi aux éclats de voix, parfois, quand les tensions éclatent entre les différentes personnes.

Depuis le mercredi 3 octobre, une quarantaine de sans-papiers se sont installées dans l’université de Rennes 2. Le lendemain, elles sont une soixantaine, dont 22 enfants. Les matelas, les lits de camps s’entassent, dans cinq salles de cours différentes. Au moment de se répartir, les discussions se font plus animées. « On avait dit que les familles auraient droit aux petites salles ! » s’indigne un jeune Tchétchène. Il tambourine à la porte pour en expulser l’occupante.

D’autres familles viennent d’arriver, l’air las. Elles avaient déjà été hébergées dans une précédente occupation du collectif. Une fois de plus, elles ont été expulsées de la chambre d’hôtel accordée par le 115. Alors tant bien que mal, la cohabitation se construit, au rez-de-chaussée de ce bâtiment de l’université.

« On va où, après lundi ? »

Pour les membres du collectif, la fatigue se fait sentir, là aussi. Chaque nuit, deux militants dorment avec les réfugiés. Pour assurer leur sécurité comme pour vérifier que les règles d’occupations sont bien respectées : pas d’alcool, extinction des feux entre 23h et 7h. Quatre semaines d’occupation, sans que la moindre solution soit proposée par le moindre pouvoir public. La préfecture dit qu’elle n’a pas les moyens, la mairie renvoie à un rendez-vous plus tardif, le département se tait.

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Parmi les exilés, les mêmes questions reviennent toujours. L’université a accepté leur installation, sans que la durée ne soit précisée. Son président ne veut pas envoyer les policiers. « Et après ? », répètent les personnes hébergées.  « On va où, après lundi ? » « Pour combien de temps ? » Les demandes se font plus pressantes alors que les jours passent, sombre écho de l’angoisse qui monte toujours plus.

Alors les actions se font plus pressantes, motivées par l’urgence. Le 4 octobre, militants et personnes à la rue interpellent la ministre du travail, Muriel Pénicaud, en visite à Rennes. Alors qu’elle repart dans sa voiture après une brève apparition, une jeune photographe regarde ses clichés. Sur les photos, madame la ministre rit.

Les dérobades des pouvoirs publics

Le 5 octobre, le collectif lance trois occupations simultanées, pour accentuer la pression sur les pouvoirs publics.

A l’hôtel de Rennes Métropole rennaise, on promet aux occupants qu’ils pourront rencontrer un élu. Ils attendent. Tournent en rond dans un bâtiment vide : toutes les portes, tous les accès sont verrouillés. On ne leur donne plus de nouvelle. De guerre lasse, ils quittent le bâtiment.

Dans la permanence du député En Marche Florian Bachelier, ils parviennent à rencontrer le parlementaire. Celui-ci promet d’appeler le préfet. Refuse de le faire immédiatement. Aux militants qui l’interpellent, il réplique qu’il ne veut pas parler avec eux s’ils n’ont pas pris de rendez-vous avec lui. Le ton monte, rapidement. Finalement, le premier questeur de l’Assemblée nationale s’esquive. Les occupants quittent la permanence, déçus. Le lendemain, il expliquait publiquement que le gouvernement et la majorité  « sont engagés pleinement aux côtés des plus fragiles, avec détermination et méthode »…

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Et puis il y a ce CDAS, où l’on attend toujours la venue de la police. Il fait beau, dehors. A l’extérieur, les sans-papiers ont étendu la banderole : des logements pour tous. Et patientent, encore, assis au soleil pendant que les militants restent à l’intérieur. Au cas où. « Alors, ils n’ont pas de voiture les policiers en France ? » s’amuse un Géorgien.

La directrice du centre social reste là, plantée au milieu, échange avec ceux qu’elle reconnaît. Elle n’en est pas à sa première occupation. Dans sa hiérarchie, prévenue immédiatement, c’est la panique. On ne sait pas quoi faire. On propose un rendez-vous pour le lundi suivant, mais l’occupation se poursuit.

« Ça veut dire qu’on n’aura rien ? »

Finalement, la nouvelle tombe : le directeur du cabinet du président du Conseil Départemental et la vice-présidente en charge des solidarités vont venir. Dans le hall, la mère géorgienne relève la tête, pleine d’espoir. « Ça veut dire qu’on va pouvoir avoir un hébergement ? », interroge-t-elle.

« Le département fait déjà énormément de choses dans le domaine social », explique René Bondiguel, chef de cabinet du président du Conseil Départemental. « On accompagne déjà 500 mineurs non accompagnés », rappelle-t-il. « On fait plus que beaucoup d’autres départements ! »

Pour les personnes à la rue, la douche est froide. Peu leur importent les discours. Ils se contentent d’un bref constat : « ça veut dire qu’on n’aura rien ? » Les mines sont désabusées. Les responsables du département expliquent que l’hébergement d’urgence ne relève pas de leur compétence, qu’ils n’ont aucun lieu à disposition. Le ton monte, un peu, avec les militants. La femme Tchétchène, elle, quitte l’accueil où tout le monde s’est attroupé, pour s’asseoir dans la salle d’attente. « Mais pourquoi il n’appelle pas le préfet ou la ville », s’interroge son fils.

Expulsés par la BAC

Un autre Géorgien voudrait sortir. Mais les portes ont été verrouillées, à la demande des responsables du département. S’ils ne veulent pas quitter les lieux, ce sera la police qui les expulsera. L’attente se fait plus tendue. Dans un coin, une femme pleure : elle a entendu dire qu’elle perdrait ses aides si elle rejoignait le collectif à l’université. Les militants ont beau la rassurer : son mari préfère dormir à la rue, pour ne pas prendre ce risque. La famille prépare ses affaires, pour repartir. « Je ne sais pas où », explique-t-elle brièvement. Un jeune albanais plaisante : « Il va falloir offrir du café quand les policiers vont arriver ! »

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Ils arrivent, finalement. Accompagnés de la brigade anti-criminalité. Un Géorgien lance, seul : « qu’est-ce qu’on veut ? » Tous lui répondent : « des logements ! » Et il reprend : « pour qui ? » « Pour tous ! »

Le matin même, certaines familles avait reçu la promesse d’un logement, de la part de la mairie. Poussée par les occupations, celle-ci, finalement, a trouvé une trentaine de places dans des hôtels du département, pour certains miteux, pour d’autres, situés loin de Rennes et des écoles où sont scolarisés ces enfants. « C’est mieux que rien », assènent les salariés de la ville. Mieux que les nuits froides passées sur des lits de camps. Mieux que ces salles de cours de Rennes 2, où dorment encore des dizaines de personnes…  Mais on est encore loin de logements décents accordés à tous.