Les derniers parisiensDomaine Public | CC0
CULTURE

A la tombée de la Lune, du cœur à l’ouvrage pour La Rumeur

Au cœur de Pigalle, c’est des visages abîmés et éclairés par la lumière artificielle des néons qui apparaissent aux premiers plans de la caméra. Ces visages, ici devenus personnages principaux sont ceux de tous les jours, ceux des gens qu’on connait, du patron du café auquel on s’arrête après le travail pour taper un Parions Sport, du pote qu’on a connu au lycée et qui a vieilli et qui traîne en terrasse à 15h ou encore de l’épicier magouilleur mais toujours serviable qui fait office de maire de quartier.

Mélanie Laurent est là, elle y joue le rôle d’une conseillère d’insertion et de probation mais malgré sa notoriété elle est loin de monopoliser l’attention tant le récit de vie des deux frères Nasser et Arezki joués respectivement par Reda Kateb et Slimane Dazi, est le pilier incontournable de ce film.

Pas n’importe quel paris

Les derniers parisiens c’est la vie de ceux qui connaissent mieux les dosages d’une noisette ou la manip’ du changement de fût de Stella,  que les cours de la bourse.

C’est la vie de ceux qui fonctionnent en liquide.

En liquide dans la poche avec des liasses mal pliées dans des enveloppes déchirées, en liquide que l’on sert à ceux qui viennent cramer un RSA et croquer quelques cacahuètes sur le comptoir d’Edgard, qui sent un peu le métal à force d’y passer le côté vert de l’éponge. En liquide salivaire enfin,  qui vient hydrater le plus souvent possible une bouche trop occupée à négocier, discuter, marchander pour s’en sortir.

Les derniers parisiens c’est le portrait de ces mecs en Nike Air à l’ancienne qui vendent des Stan Smith aux hipsters, c’est ces mecs qui contrairement à ceux qui dégustent du vin sur des tonneaux à vingt mètres du moulin rouge auront toujours moins confiance dans la police que dans le regard hagard d’un toxico noctambule.

Le décor posé par les membres du groupe La Rumeur est peut être finalement le passage à l’esthétique cinématographique des décors qu’ils posent dans leurs sons depuis des années et particulièrement depuis l’album Du cœur à l’outrage. Les successions de plans et le jeu des acteurs donnent  une poésie à ce décor de bitume autant qu’une peur et un dégoût de ce qui peut en surgir la nuit tombée.

Entre “Le cuir usé d’une valise” et “Tous ces mômes vont grandir”

Mais la réussite du film ne se limite pas à une finesse de réalisation, c’est avant tout l’histoire qu’il raconte qui lui donne tout son corps.

Une histoire de frères suspendus à une tension permanente que la vie leur a imposée. L’histoire de deux mecs qui se sont construits comme on se construit dans ces quartiers du Paris populaire, surtout quand on est fils d’immigrés. Une histoire de débrouille, de travail acharné jusqu’à s’en user et de petits trafics qui tournent mal. Une histoire qui fait qu’en sortant de taule, tu chiales sous des lunettes noires en raccrochant ton Lebara mobile à clapet en voyant que ton ex ne répondra plus jamais. Une histoire qui fait que tout se mêle et vient entacher une relation fraternelle, des dettes aux bagarres, en passant par les histoires de culs et le fantôme de difficultés familiales incarné par une tante courageuse, mise en image dans ce film avec la pudeur , le respect et la dignité nécessaire que l’actrice incarne parfaitement.

Mais ce film c’est aussi l’histoire d’une tension générationnelle très forte que l’on pourrait situer musicalement entre  Le Cuir usé d’une valise  et  Tous ces mômes vont grandir. Cette tension qui fait que chaque génération de prolos, qui plus est issus de l’immigration qui a construit notre pays, refuse la vie de celle d’avant et imagine déjà que celle d’après vivra mieux.

Et là il faut reconnaître l’habileté du casting, car qui de mieux que Slimane Dazi et Reda Kateb pour l’incarner ?

Un casting sur mesure

Ces deux acteurs, déjà choisis pour Un prophète de Jacques Audiard incarnent également dans leurs vécus cette opposition entre générations. Les 16 ans qui les séparent et qui leurs permettent de se retrouver à l’écran sont seize années qui constituent autant d’aspirations  et de ressentis différents.

Une construction différente mais qui trouve des liens dans les parcours respectifs des uns et des autres notamment lorsque Reda Kateb, dans Les Petits Princes, interprète le rôle d’un éducateur de Foot au chevet d’un jeune condamné à renoncer à son rêve de devenir professionnel, alors que Slimane Dazi a dû lui-même dans son enfance y renoncer après s’être longuement et intensément entrainé dans le camp de jeunes mineurs délinquants de Beauvais.

La Rumeur aime jouer avec ces symboles générationnels, comme elle l’avait déjà fait en donnant comme prénom à l’Héroïne de De l’Encre « Nedjma », nom du roman de Kateb Yacine, oncle de Reda, qui évoque déjà l’histoire coloniale et les liens particuliers entre la France et l’Algérie dont  n’hésite pas à parler Slimane Dazi tout au long de sa carrière.

Dans la suite, donc,  de la mini-série De l’Encre qui avait au passage révélé la rappeuse La Gale, et qui était déjà une véritable réussite, il semblerait que ces deux acteurs et La Rumeur soient faits pour s’entendre.

Une nouvelle réussite pour La Rumeur

Le film sonne comme l’aboutissement de quelque chose pour le groupe désormais sur tous les terrains,  de la musique au webzine en passant par une mini-série et des courts métrages.

Les seuls à avoir fait perdre un procès à Nicolas Sarkozy sont désormais accusateurs.

Accusateurs d’un Paris qui se gentrifie et qui petit à petit force une nouvelle fois à l’exil des populations qui en sont pourtant l’âme.

Accusateurs d’un mode de vie avec lequel on s’accommode, on se débrouille mais qui en reste, quoiqu’il arrive, imposé par des conditions matérielles d’existences.

Accusateurs aussi des illusions alimentées par les riches propriétaires et les rapaces de l’immobilier et des affaires, capables d’utiliser ce que la rue tient de « p’tites frappes » et « d’escrocs notoires » pour en arnaquer d’autres.

Alors on ne sait pas qui gagnera le procès, mais si ça pouvait mettre à la barre quelques accusés…

Bref une nouvelle réussite à mettre au palmarès de La Rumeur mais bon… « Qui ça étonne encore ? »