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Association Co’p1 : “on aide, par les étudiants, pour les étudiants”

Née à l’université Paris 1 en septembre dernier, Co’p1 – Solidarités Étudiantes est une association étudiante de solidarité entre étudiants franciliens. Elle distribue des centaines de paniers repas chaque semaine. Nous avons rencontré Ulysse et Benjamin, bénévoles et fondateurs de l’association.

Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé de créer votre association dans le contexte de pandémie ?

Ulysse : Les étudiants font des choix qu’ils n’ont pas à faire : par exemple, entre s’acheter des masques ou se nourrir, entre s’acheter des produits d’hygiène ou se nourrir, entre changer de protection périodique ou se nourrir. Au cours d’une discussion, on s’est rendu compte qu’on faisait le même constat, et que ça commençait à toucher de plus en plus de monde. 

La précarité étudiante existait évidemment déjà, et pas dans des proportions minimes, mais là c’était sans commune mesure, parce que ça commençait à toucher tout le monde, même des enfants de personnes aisées. Les familles avaient perdu 20 ou 30% de revenus avec le chômage partiel, ou bien avaient perdu leur emploi, et on a tous fait ce constat, donc on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. On a réfléchi : rejoindre une association déjà existante comme les Restos du cœur ou le Secours populaire, puis on s’est dit qu’il fallait créer une association étudiante. Pour plein de raisons, mais surtout parce qu’on voulait faire en sorte que les étudiants n’aient pas honte de demander cette aide. 

C’est tout l’esprit de Co’p1 : on aide, par les étudiants, pour les étudiants. La honte est un sentiment qui peut naître et qui naîtrait plus fortement si les étudiants doivent faire la queue auprès de personnes qui ont un vécu hyper difficile, des sans-abris ou des personnes qui ont des années derrière eux, ce qui est d’autant plus dur. On voulait quelque chose de plus horizontal, si on peut dire ça, en tout cas de plus facile. 

Webmaster | Avant Garde © Association Co’p1-Solidarités Étudiantes.

Comment ça s’est passé précisément ?

Ulysse : On a créé Co’p1, d’abord sur Paris 1, mais aujourd’hui en fait on aide des étudiants de toute l’Ile-de France : en premier Sorbonne université, mais en deuxième Paris 13 (Bobigny, Villetaneuse). Pour faire rapidement le chemin, au début on s’est mis d’abord sur des distributions alimentaires, puis très vite, on a été sollicités par les étudiants pour une aide matérielle non alimentaire : les produits d’hygiène, les masques, les protections périodiques. 

Depuis la mi-novembre, on a investi le terrain de l’information sur les aides qui peuvent exister, sur les bons plans, avec un suivi personnalisé, pour que l’aide ne soit pas seulement ponctuelle mais qu’on puisse aider les étudiants sur un terrain psychologique. On va rediriger les étudiants vers des professionnels de santé, vers des associations d’écoute… 

Dernièrement on a mis en place un système de parrainage, parce qu’il y a des parents qui nous ont sollicité pour nous aider, pour suivre un étudiant et l’aider à garder la tête hors de l’eau… Certains étudiants sont partants pour ce système d’aides, d’autres non, l’idée reste la même : aider les gens sur le long terme. On a toute une palette d’actions pour aider les étudiants le plus largement possible. 

On fait aujourd’hui deux distributions par semaine, les vendredi et samedi, à côté de Bastille, dans un local prêté par la ville de Paris : la MIE Bastille. Pour 500 étudiants par semaine. C’est beaucoup plus que nos capacités au départ, où on était sur 250… La demande explose, sauf qu’on ne peut pas encore aller au-delà. On essaie d’avoir plus de denrées, on est obligé d’acheter de plus en plus, mais on a des dons ou des subventions. Au début, on voulait fonctionner sur les dons de denrées ou les invendus. Ce n’est évidemment pas suffisant. Il nous faut environ 1000 kilos de fruits et légumes. A Co’p1, on était 4 au départ, aujourd’hui 250 bénévoles. 

Benjamin : L’idée est d’être une plateforme de redirection pour les problèmes des étudiants quels qu’ils soient. On traite les questions qu’ils nous posent : logement, trêve hivernale… On a listé toutes les associations, toutes les aides auxquelles ils ont le droit, pour faire un peu le rôle du CROUS mais en moins institutionnel. 

Pour les parrainages, c’est parce qu’on est une association uniquement étudiante : pour autant, plein de gens qui ont fini leurs études il y a 10 ans ont quand même envie d’aider, ils ne peuvent pas devenir bénévoles, car on veut casser la barrière et ne pas être une association comme les autres. On leur a donc proposé un système qui consiste à parrainer un étudiant une fois par semaine, en l’invitant à un déjeuner, en fournissant un panier alimentaire. Soit ça nous décharge si le parrainage suffit à l’étudiant, et ça ouvre une nouvelle place en distribution alimentaire pour un autre, soit c’est un supplément pour l’étudiant qui bénéficie d’un soutien moral.

Le système de bourse, qui est basé sur la solidarité familiale, ne permet pas à tous les étudiants d’avoir accès à une bourse et une aide…

Ulysse : En effet. On pallie le rôle du CROUS : les assistants sociaux n’ont pas assez de moyens. On a plein de questions : sur la bourse, par exemple. Les étudiants ne devraient pas nous les poser, mais au CROUS. Un des problèmes était que les repas à 1 euro étaient au départ seulement pour les étudiants boursiers. Sauf que nous avons décidé de ne mettre aucun critère à l’entrée de l’aide, ce qui est un choix purement politique. 

Le critère de la bourse exclut les étudiants étrangers, alors que la moitié de nos bénéficiaires sont étrangers. Puis la bourse prend en compte les années n-1 : dans cette période où tout le monde a perdu des revenus, ça n’a plus de sens. On est parti du principe que les gens qui viendraient en besoin d’aide. On ne s’est pas trompé du tout.

Par rapport à l’explosion de la demande, comment vous vous fournissez ?

Ulysse : D’abord, on a les collectes dans les supermarchés. C’est une des choses les plus efficaces : ça fait jouer la solidarité avec les gens qui font leurs courses. On a aussi des partenariats avec des associations, notamment la Croix rouge, car il y a des choses qu’ils ne peuvent pas distribuer dans leurs maraudes, notamment les pâtes, certaines conserves. Ils nous ont donné plein de choses, et ça nous a mis le pied à l’étrier pour trouver d’autres partenaires. 

Pour les invendus, on est partenaire du Chaînon manquant, une association de restaurateurs qui donnent les invendus lors des repas, d’événements… C’est 250 plats par semaine ! Il y a aussi les Pâtisseries solidaires qui donnent des invendus de boulangeries et d’écoles de boulangerie : ça permet d’offrir une baguette, une viennoiserie, parfois des gâteaux, à des étudiants qui ne s’achètent pas ça. On s’est appuyé sur le tissu associatif qui existe déjà et qui partage les mêmes valeurs de solidarité. 

On a parfois des commerçants ou des entreprises qui nous offrent des choses, mais c’est souvent une seule fois bien sûr. On s’est rapproché d’ANDES et des Potagers de Marianne : c’est comme ça qu’on achète des invendus du marché de Rungis, des fruits et légumes, à 30% de leurs prix normaux. 

Benjamin : Les fruits et légumes étaient super importants car au-delà d’aider les étudiants à manger, on voulait les aider à bien manger. L’étudiant qui n’a pas de quoi se nourrir va déjà s’acheter son paquet de pâtes le moins cher possible, mais jamais de fruits et légumes. On a cette volonté d’avoir une offre la plus agréable possible, d’avoir le plus de choix possible pour l’étudiant, c’est plus facile à vivre que de prendre le truc par défaut. 

On fournit la base : les fruits et légumes sont la base du panier (2 ou 3 kg), et ensuite on leur laisse le choix parmi les plats préparés, les féculents, les yaourts, les pots de confiture…

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Vous n’avez pas attendu que les pouvoirs publics s’intéressent à la question, que tout à coup le gouvernement se réveille après la mobilisation étudiante de janvier et les multiples alarmes. Vous vous y êtes pris tôt : ça montre que les étudiants ont eux-mêmes organisé la solidarité très rapidement !

Ulysse : On a bien fait de ne pas attendre, imaginez s’il avait fallu attendre février ! Et encore, l’association est née en septembre, alors qu’il y a des initiatives qui sont nées dès le premier confinement. On a eu besoin de temps pour réfléchir aux choses, faire quelque chose de pérenne, même si on veut qu’on n’ait pas besoin de nous trop longtemps. 

Les Restos du cœur avaient dit : faut que ce soit pour un soir, mais ça fait plus de 30 ans ! On voulait quand même que les étudiants puissent s’appuyer sur nous sans avoir peur qu’un jour on disparaisse. Toutes les autres initiatives sont nécessaires, car la réaction du gouvernement s’est faite attendre. 

On ose espérer que c’est grâce aux choses qu’on a faites, avec la mobilisation, avec les images, les protestations, qu’il y a eu une réaction. Malheureusement il y a eu également des suicides… On ne pouvait pas rester passifs ! 

Pour certains bénévoles étudiants, ça se passe bien, mais ils s’engagent car ils voient leurs amis dans la merde. Aujourd’hui des bénéficiaires sont engagés bénévolement ! Environ un quart à un tiers des bénévoles ! On mélange tous les profils pour les diriger vers la solidarité étudiante. Du côté des bénéficiaires, la réaction a été : je n’ai pas d’argent à vous donner, mais j’ai un peu de temps à vous donner. C’est particulièrement gratifiant. On ne leur avait rien demandé, on n’était pas dans la recherche de bénévoles. Mais eux savent bien ce qu’ils ont envie qu’on leur dise, et ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre, ça aide à avoir les mots les plus pertinents possibles pour les bénéficiaires. Le temps que passe l’étudiant avec nous doit être une bouffée d’air ! On a un objectif de proximité, pour qu’il n’y ait pas de distance entre le bénévole et le bénéficiaire, on doit avoir les bons mots. 

La fermeture des universités a amplifié l’isolement : on n’a pas de vie universitaire, on ne peut pas se voir en cours… Est-ce que les étudiants vous parlent du décrochage, des difficultés à suivre les cours ?

Ulysse : On ressent cet isolement qui aggrave la précarité dans le pôle suivi de notre association, dans l’espace de dialogue après la distribution qui n’est pas du tout obligatoire. Tout le monde y va. 

On nous a beaucoup sollicité sur les aides numériques. Des initiatives personnelles proposent de trouver des stages par exemple. Beaucoup de bénéficiaires sont en fin d’études, car il y a moins de parents derrière aussi. On n’a pas d’emploi à proposer, on est parfois dans la même situation de décrochage qu’eux, donc on prend toutes les aides qui viennent. Parfois on ne sait pas quoi dire : alors bien sûr on ne va pas dire, nous, qu’il faut être “résilient”, car on ne le pense pas. La fondation Abbé Pierre nous a donné des chèques services, on les a donnés à des étudiants. On essaie de faire des recherches sur l’emploi, sur les ateliers à mettre à disposition…

Benjamin : Dans la MIE, on a un espace assez confortable avec plein d’affiches avec toutes les aides. Une fois que les étudiants ont pris les infos, ils peuvent ne pas revenir, mais beaucoup reviennent pour discuter de leurs problèmes, parce que ça permet de discuter pendant 10 minutes !

Le gouvernement a mis en place des chèques psychologiques pour pallier la détresse psychologique des étudiants. Mais le problème est qu’il faut voir un médecin généraliste pour en bénéficier, alors que les étudiants renoncent aux soins. Vous êtes un peu dépassés par rapport à cette situation où vous devez répondre à tout un panel de besoins ?

Ulysse : Tout à fait. On a eu un peu d’optimisme avec les repas à 1 euro, car on s’est dit peut-être que le gouvernement se rend compte que le critère de la bourse n’est pas du tout suffisant pour aider les étudiants. On s’est dit peut-être qu’on aura moins de gens à aider. 

Mais beaucoup de restaurants CROUS ne sont toujours pas réouverts et certains n’ont même pas 60 euros par mois par ces repas. Maintenant, la réouverture des facs à 20% c’est un début, mais ça ne va pas assez loin. Beaucoup plus d’étudiants veulent revenir dans leurs classes, c’est certain. Sur les chèques, ça pose la question de la médecine préventive à l’université et des dépenses de santé universitaires. L’information ne circule pas. A Paris 1, c’est 1 médecin pour des milliers d’étudiants. Le chèque psy peut être une bonne chose, mais si ce n’est qu’une ou deux consultations… Ce n’est pas quelque chose de nouveau, la santé mentale des étudiants !  

L’UEC était à l’initiative de la mobilisation étudiante du 20 janvier avec les autres organisations étudiantes et de jeunesse. Pour rouvrir les facs, il faut ouvrir des postes, des locaux, avec un protocole sanitaire pour que les étudiants reviennent en cours et rattrapent le retard. Et aussi lutter à la racine de la précarité étudiante ! Le gouvernement a été forcé de répondre, mais pas à la hauteur de l’enjeu, se sont les associations qui sont dans l’obligation de répondre aux besoins des étudiants et des étudiantes. 

Ulysse : Oui… Et cette précarité a aussi beaucoup plus impliqué les parents. Auparavant, la précarité étudiante concernait les étudiants pauvres ou les étudiants en rupture familiale, ou loin de leurs parents qui ne voyaient pas la situation. Là, ce sont les parents qui peuvent perdre le revenu, qui ne peuvent plus aider leurs enfants, et des enfants qui n’avaient pas besoin de l’aide des parents, mais qui par exemple ne peuvent plus travailler à côté de leurs études : ça touche un pan de gens qui pensaient qu’ils n’auraient jamais de difficultés. 

Nous, au départ, on avait les étudiants éligibles à des aides pas suffisantes ou non éligibles aux aides, puis on a commencé à avoir des gens qui ont perdu leur job étudiant, qui ont épuisé leur épargne ou qui n’ont plus d’aides de leurs parents. La santé mentale n’est pas isolée de la question de la précarité étudiante, c’est même la double peine, ça se cumule ! 

Isoler les différents sujets, parler de santé mentale sans parler de précarité, ou de fermeture des universités, n’est pas tenable. La limite de Co’p1, c’est que ce n’est pas à nous de trouver les réponses politiques, de dire s’il faut revaloriser les bourses, mais en tout cas il faut plus de revenus pour les étudiants. 

Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde