Aude Jourdain | Avant Garde
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Caen, les habitant·e·s du marais ont été expulsé·e·s

Le 22 octobre à Caen, le squat du marais a été démantelé au cours d’une opération d’expulsion aux accents militaires. Récit.

Une expulsion programmée

Anciens locaux d’EDF, le terrain de 3,2 hectares comprenant 4 bâtiments peuplés par 250 réfugié·e·s, essentiellement d’origine albanaise et soudanaise, de nombreuses familles avec enfants en bas âge y avait élu domicile. L’ouverture de ce site le 26 avril 2018 par l’Assemblée générale de lutte contre toutes les expulsions, avait été permise avec le soutien de militants CGT Mines Énergies du Calvados et de l’ICL (initiative pour la convergence des luttes).

Le 28 juin 2018, par ordonnance de référé, le tribunal de grande instance de Caen à constater l’occupation du site appartenant à ENGIE et a accordé un délai d’occupations de 12 mois pour les réfugié·e·s. À la suite de cette année d’occupation tolérée, les habitant·e·s ont reçu l’ordre de quitter les lieux sous deux mois. C’est donc depuis ce 1er septembre 2019 qu’ENGIE pouvait requérir le concours des forces de l’ordre, pour expulser les habitant·e·s des lieux.

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La veille de l’expulsion, les soutiens du marais ont été alertés de la présence de plusieurs compagnies de gendarmes mobiles stationnées sur l’agglomération caennaise, cette information a lancé l’alerte de l’expulsion imminente du marais. Une centaine de soutiens s’est alors rassemblée dès 5 h du matin le mardi 22 octobre, dans l’objectif de défendre le marais face à la menace d’expulsion. Vers 5 h 30, la majorité des réfugié·e·s a quitté les lieux pour éviter l’arrestation et la mise en détention administrative.

 La préfecture avait par ailleurs annoncé sa volonté de faire respecter les décisions administratives contre les personnes ayant reçu des OQTF (obligation de quitter le territoire français) dans son communiqué publié 1 h après le début des opérations.

Une opération quasi militaire

Ce mardi 22 octobre 2019, les forces de l’ordre ont été mobilisées en nombre pour expulser le squat du marais. Depuis plusieurs mois, un message collé sur les murs de l’agglomération caennaise circulait : « le jour de l’expulsion du marais, rendez-vous à 18 h devant la préfecture ».

L’opération d’expulsion du squat du marais a débuté à 6 h du matin. Environ 250 agents du raid, de la gendarmerie mobile, de la police nationale et de la brigade anticriminalité ont pénétré dans l’enceinte du squat en passant par la gare. En parallèle, des unités équipées de meuleuse thermique ont fait tomber les portails du squat donnant accès sur la rue de marais. Les différentes unités se sont déployées autour des bâtiments, plusieurs spots ont été installés pour éclairer le site. Le raid a pénétré en premier dans le bâtiment principal, alors que des soutiens s’étaient barricadés sur le toit, l’unité a rejoint les toits à l’aide d’échelles, ils ont fait monter avec eux des chiens.

Naumaur

Les soutiens du squat étaient rassemblés dans la volonté de signifier leur solidarité aux réfugié·e·s, il n’y avait aucune volonté d’aller à l’affrontement avec les forces de l’ordre ni de mettre en danger les habitant·e·s. La défense du marais avait pour objectif d’être avec les habitant·e·s lors de l’expulsion et de compliquer la tâche des forces répressives, en les ralentissant dans leur macabre opération. Les personnes sur le toit se sont donc « laissées » interpeller par le raid quand ceux-ci avaient atteint le toit du deuxième étage. L’ensemble des personnes ont été menottés avec des serflex, les hommes du raid ont ensuite fait sauter la barricade entravant la porte et l’ont forcé à coup de bélier.

Une vingtaine de soutiens barricadée au premier étage ont assisté au triste spectacle de l’alignement des personnes menottées à genoux ou assises au sol, à l’entrée du bâtiment. Dans le bâtiment principal, les familles étaient restées dans leurs chambres, la gendarmerie mobile a fait sauter l’ensemble des portes des chambres, toilettes et placards une à une, à coup de bélier et de meuleuse thermique, les familles ont été forcées de quitter le bâtiment et rejoindre la cour. Certaines d’entre elles ont pu quitter le squat, les autres ont été parqués dans le « bâtiment C », un entrepôt dans lequel des réfugié·e·s et des soutiens s’étaient enfermés. Les gendarmes ont forcé les soutiens à quitter le bâtiment, sans être interpellés, puis ils ont été contraint à environ 6 h 30 de quitter le site.

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Les migrant·e·s, cibles de l’opération

Dans ce bâtiment C, il ne reste alors que des réfugié·e·s détenus par les forces répressives de l’État. Les bâtiments B (dans lequel était installée l’école nomade) et D, ont vécu la même situation que ce qui s’est passé dans le bâtiment C, mise à l’écart des soutiens, puis raccompagnement à l’extérieur du site, rétention des réfugié·e·s puis parcage dans le bâtiment C. Les dernières personnes sorties des bâtiments du squat sont les soutiens barricadés au premier étage du bâtiment principal. Les gendarmes mobiles ont confisqué et fouillé leur sac, cependant ils n’avaient plus assez de serflex pour les menotter. Ils et elles se sont fait sortir du bâtiment et furent contraints de rejoindre leurs camarades au sol à l’extérieur.

Aux alentours de 7 h 30, un gradé les a informés qu’aucune interpellation n’allait être effectuée à leur encontre, mais qu’ils et elles pourraient partir après vérification d’identité. Toutes leurs cartes d’identité ont été photographiées. À 8 h, aucun soutien n’était présent dans le site, ils et elles sont resté·e·s devant le barrage policier, en haut de la rue du marais gardée par des agents équipés pour certain·ne·s de fusils d’assaut, dans l’attente d’en savoir plus quant au sort des réfugié·e·s, les forces de l’ordre se refusant à toutes communications.

Vers 11 h 30, un véhicule réfrigéré du CROUS est arrivé pour livrer des plateaux-repas sur demande de la préfecture. Cette arrivée a choqué les millitant·e·s. Que fait le centre régional des œuvres universitaires et scolaires ici ? Pourquoi le CROUS a-t-il accepté de répondre positivement à la sollicitation de la préfecture ? Sa mission ne comprenant pas l’assistance à la mise à la rue des personnes, mais d’être un service social étudiant, ayant pour but de répondre aux problématiques liées pour l’essentiel à la précarité de ceux-ci.

Deux bus affrétés par la préfecture ont finalement emmené les réfugié·e·s. Un premier est parti avec 28 réfugié·e·s, un second en a emmené 41 autres. Ces personnes ont été envoyées dans des hôtels du département, pour au mieux 3 nuitées. La préfecture déclare avoir recensé sur le squat 81 occupant·e·s. Elle a signifié que 7 d’entre elles et eux étaient en irrégularité administrative et donc, ils et elles ont été envoyés au centre de rétention administratif de Rennes et de Oissel. La préfecture a assigné à résidence une famille de 5 personnes en vue d’être reconduite dans son pays d’origine.

Un lieu emblématique du militantisme caennais

Le squat du marais de par sa taille a été plus qu’un lieu d’hébergement. Il a accueilli l’école nomade, une boutique de vêtements et une boulangerie à prix libre, ouverte à tou·t·es. Ce lieu a été l’épicentre de la convergence des luttes sur le territoire caennais et normand. Les manifestations syndicales des 1er mai 2018 et 2019 se sont conclues sur le site du marais. Lors du mouvement des cheminots, nombre d’entre eux et elles sont passé·e·s au marais pour tenter de s’organiser avec d’autres secteurs. Au début du mouvement des gilets jaunes, plusieurs assemblées générales régionales s’y sont tenues. De nombreux collectifs y ont organisé des événements ; antirep, journée antifasciste avec la horde et visa, université d’été populaire, projection d’ » Ouvrir la voix », film d’Amandine Gay, avec le collectif féministe TADAM. La jeunesse s’est organisée sur le squat pour préparer les diverses grèves pour le climat… De nombreuses associations, personnalités et acteurs culturels s’étaient rassemblés à l’occasion de la publication du manifeste normand, de l’hospitalité.

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L’assemblée de défense du marais conclut par ailleurs son communiqué de presse par ces mots :

« la préfecture à beau se féliciter de la réussite de l’opération, dans les esprits, elle a déjà perdu, et continuera de perdre. Contrairement à ce que pense la préfecture, le Marais est bien plus que 3,2 hectares de terrain. C’est un lieu qui se vit entre les gens qui y ont habité et s’y sont mobilisés. C’est un lieu qui a ancré les solidarités bien au-delà des milieux militants qu’elle s’obstine à criminaliser. Nous vous laissons en compagnie de ces quelques murs dont vous ne comprendrez jamais l’histoire. L’esprit du Marais, lui, a déjà inondé la ville. »

La mobilisation se poursuit

En réaction à l’expulsion, plus d’un millier de Caennais et Caennaises se sont rejoints mardi soir devant la préfecture. Une centaine de CRS ont été mobilisés, dans le but garder celle-ci durant toute la journée de mardi, du début de l’opération d’expulsion, jusqu’à la fin de la manifestation. Les sentiments de la foule étaient partagés entre tristesse et colère. L’AG de défense du marais a lu un communiqué rédigé quelques heures après l’expulsion.

Lors de la marche qui a suivi, les manifestant·e·s ont signifié·e·s leur soutien au réfugié·e·s avec des slogans tels que « solidarité avec les réfugié·e·s du monde entier, quelque soit leur nationalité », « pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons les centres de rétention »… ainsi que des slogans contre les forces de l’ordre, responsables de l’exécution de la volonté la préfecture et d’ENGIE, le propriétaire des lieux. On pouvait entendre mardi soir dans les rues de Caen « police partout, justice nulle part », « à bas l’État, les flics et les frontières »…

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Au terme de la manifestation, un appel à l’hébergement solidaire a été fait, dans l’objectif d’héberger temporairement les habitant·e·s du squat qui ont quitté les lieux avant le début de l’expulsion, craignant d’être transférés en centre de rétention administratif de par leur situation.

La préfecture agit en machine déshumanisante, face à des personnes qui ont quitté leur pays dans le but d’échapper aux guerres, ou pour fuir la pression les mafias, suite à la mise en danger de membres de leur famille, par celle-ci. Aucune d’elles n’a quitté son pays avec pour volonté de se retrouver dans cette précarité. Les quelques nuitées sont, au mieux, un écran de fumée visant à camoufler la volonté d’inaction sociale de la préfecture. Aujourd’hui, les places d’hébergement d’urgence, administrées par le samu social, sont très largement insuffisantes, alors qu’en parallèle l’agglomération caennaise compte plus de 8 500 logements inoccupés .

La fédération du Calvados du MJCF revendique « la nécessité de réquisitionner les logements vides pour répondre aux besoins immédiats de relogement. » Elle demande « par ailleurs la création de nouvelles places d’hébergement, pour faire face à la saturation perpétuelle du service d’hébergement d’urgence du samu social ».

L’Assemblée de Défense du Marais appel à se rassembler devant les CRA ou les habitant·e·s du squat ont été emprisonné·e·s de Rennes dimanche 27 octobre à 16 h et Oissel mercredi 30 octobre à 17 h.