CC0 | Domaine Public
Vivre ensemble

Casseurs, violences policières, des blessés et pas beaucoup d’avancée

Selon un scénario désormais bien huilé, tous les samedi, manifestants et police s’affrontent plus ou moins violemment. Des affrontements sans objectif qui laissent derrière eux blessés et mutilés.

Une violence historiquement en déclin

Des soulèvements d’esclaves, aux jacqueries paysannes, en passant par les révolutions jusqu’à la naissance et la structuration d’un mouvement ouvrier, la violence était systématiquement associée aux mobilisations populaires. La structuration d’un mouvement ouvrier n’a pas directement mis fin à cette violence, elle l’a même parfois utilisée, canalisée. En face, l’Etat a systématiquement renforcé son pouvoir répressif.

En France, la violence a cependant finalement peu à peu déserté les mobilisations sociales jusqu’à une période récente. Il y avait bien quelques affrontements à quelques endroits mais rien d’aussi systématique qu’actuellement. Il faut noter toutefois deux exceptions. Les mobilisations étudiantes ou lycéennes largement moins bien structurées que celles de leurs aînés sur la dernière période, ont pu ainsi être le théâtre d’affrontements répétés. L’exemption la plus notable reste toutefois les quartiers les plus populaires, lieux de concentration d’une petite délinquance qui a permis de justifier les interventions les plus violentes des forces de l’ordre.

Plus récemment, la violence, largement rejetée par la population s’est retrouvée une légitimité au sein de mobilisations minoritaires notamment sur des enjeux environnementaux. Cette violence s’est d’abord exprimée dans la volonté d’occupation d’un lieu pour empêcher la réalisation d’une évacuation. Les manifestants avaient alors un objectif clair, conserver un territoire contesté. Cette violence s’est toutefois rapidement étendue à des formes plus classiques de mobilisations comme une manifestation avec cette fois-ci beaucoup moins d’objectifs.

La violence comme message politique

Pour certains groupes, généralement très minoritaires, l’action violente constitue un message politique en soit. En ciblant des bâtiments symboliques, les forces de l’ordre, la violence a pour but premier de marquer une opposition. Par exemple, l’attaque de la mairie marque l’opposition aux décisions politiques prises par cette dernière, l’attaque de la banque marque l’opposition au capitalisme, etc. L’affrontement avec les forces de l’ordre, est à la fois symbolique puisque ces derniers sont le bras armé de l’état, mais aussi une conséquence des attaques contre les biens.

Ces groupes peinaient à exister face à des cortèges syndicaux très structurés et encadrés. Dans le cadre de mobilisations nettement moins structurées, dans le mouvement écolo, où les mobilisations lycéennes ou étudiantes au sein desquelles les organisations de masses historiques ont disparus, ils ont pu agir assez librement. D’autant plus librement que face à des mobilisations, il est toujours plus simple pour un gouvernement d’y voir des casseurs que des opposants auxquels il faut répondre.

Les violences dans ces contextes restaient toutefois largement rejetées et n’étaient l’oeuvre que de groupes très minoritaires.

Le rejet mutuel de la responsabilité de la violence

Deux grandes tendances ont contribué à normaliser ce type d’agissements dans les manifestations. Le premier, c’est que face à leur propre incapacité à devenir majoritaire et à emporter le débat, l’occupation d’espaces a permis à des mouvements écologistes de remporter des luttes. D’autre part, les actions policières désordonnées ont contribué à créer une opposition forte entre manifestants et forces de l’ordre. Cette opposition a servi à plusieurs reprises de ciment parmi des manifestants aux opinions parfois très disparates.

Le large refus de la violence dans la société a paradoxalement contribué à rendre effectives des méthodes qui ne le sont de prime abord pas. L’occupation minoritaire d’un lieu est ainsi simplifiée par la quasi-impossibilité de faire évacuer un espace contre la volonté de ses occupants sans violence. L’année dernière on a pu voir ainsi les images désastreuses provoquées par l’envoi de centaines de CRS évacuer quelques dizaines d’occupants d’un amphithéâtre lors des mobilisations contre la loi ORE. La disproportion des forces à l’oeuvre conduit nécessairement à la sympathie pour le plus faible.

Il est de plus aisé même face à une évacuation peu musclée de manifester suffisamment de résistance pour imposer l’action violente en face, sans pour autant soit-même être nécessairement dans la violence. A l’inverse les forces de l’ordre, sous l’impulsion de consignes réfléchies ont également jouer une surenchère, dans l’idée de faire paraître violentes des situations qui ne l’étaient pas, ou exagérer ce niveau de violence. Il est tentant lorsqu’il est difficile de répondre sur le fond à des revendications de dénoncer plutôt la violence de ceux qui les portent.

Les conséquences dramatiques des violences policières

Cette normalisation de la violence a des conséquences particulièrement dramatiques. Les blessures se multiplient à un rythme alarmant comme le recense mediapart. Le droit de manifester est directement mis en cause par des dispositions législatives de plus en plus restrictives, tandis qu’une part importante de la population fuit les manifestations par peur. Dans le débat public, les réactions sont paradoxalement quasi-inexistantes. On trouve certe des réactions politiques et syndicales dénonçant l’usage régulièrement démesuré de la force par la police, rien toutefois de comparable à ce qui avait pu traverser l’opinion publique lors des premières mutilations au début de l’usage du LBD.

Cette arme a marquée à elle seule un tournant dans le maintien de l’ordre. Régulièrement dénoncée, elle bénéficie d’un soutien des différents gouvernements sous pression des syndicats de police. Ces derniers y voient un moyen de protection nécessaire face aux fameuses “armes par destination” des émeutiers. Elle est pourtant largement responsable des blessures et mutilations tout en contribuant à hausser le niveau de tension, les policiers ciblant les manifestants avec en dehors de tout danger. Les signalements recueillis par mediapart mettent particulièrement en cause le LBD ainsi que les grenades de désencerclement. Pour le seul mouvement des gilets jaunes, 22 éborgnements sont signalés ainsi que 5 mains arrachées. Le ministère de l’intérieur compte lui dix éborgnements et 2200 blessés. Largement ignoré depuis, début décembre une octogénaire marseillaise perdait la vie après avoir été atteinte chez elle par une grenade lacrymogène.

Côté législatif, la majorité présidentielle a repris une proposition de loi “Les Républicains” rapidement surnommée “loi anticasseurs”. Caricaturale, largement inutile, considérée comme une loi de circonstance et portant atteinte aux libertés publiques, la loi a divisé la majorité à l’Assemblée Nationale. Critiquée de toute part, le Président de la république a même été contraint de saisir lui même le conseil constitutionnel de peur que les députés de sa majorité joignent leur signatures à celles des députés communistes, insoumis et socialistes.

Des réactions nombreuses face aux violences

Dans le même temps le défenseur des droits, Jacques Toubon a demandé à nouveau l’interdiction des LBD. Le défenseur des droits avait rendu en décembre 2017 un rapport conséquent sur les doctrines de maintien de l’ordre dénonçant notamment les stratégies employées lors des manifestations de 2016 contre la loi travail. Ses travaux se concluaient déjà à l’époque par une demande d’interdiction des LBD lors des opérations de maintien de l’ordre. Christophe Castaner a cru bon de répondre indirectement au défenseur des droits devant les policiers : “Vous êtes les défenseurs du droit, sur le terrain, dans la vraie vie.”

Une légèreté quelque peu coupable, alors que les alertes sur l’usage de cette arme, mais aussi les nombreuses restrictions au droit de manifester sont de plus en plus dénoncer en France mais aussi à l’international. La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe a ainsi elle aussi demandé la suspension du LBD, elle note l’usage manifestement régulier d’une arme régulièrement mise en cause pour des blessures à la tête alors même que sa doctrine d’emploi prohibe de tels tirs.

La haut commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU a demandé une “enquête approfondie” sur les violences policières en France dans un discours axé sur les inégalités. La réaction épidermique du gouvernement qui a immédiatement répliqué en dénonçant un discours qui aurait mis la France sur le même plan qu’Haïti ou le Soudan. Une lecture très biaisée du discours de la haut-commissaire et qui finalement confirme les difficultés posées par les doctrines actuelles de maintien de l’ordre.

La violence, plus masquante qu’un nuage de gaz lacrymogène

Le gouvernement tout en préférant poser la question de la violence des manifestants plutôt que celle de leurs mobilisations ne tient pas à voir la sienne être exposée ou questionnée. Certaines images terribles ont largement tourné, notamment celles des lycéens de Mantes-La-Jolie, à genou les mains sur la tête. Les images de manifestants ensanglantés, un pansement sanguinolent sur l’oeil ou encore frappés à terre sont absolument dévastatrices et ne trouvent quasiment jamais de justification assez fortes pour une majorité de l’opinion.

Cependant, les compte-rendus bruts de chiffres d’interpellations ont fini par trouver un public comme en témoigne l’embellie constatée dans les sondages d’opinion sur la popularité du président. Ni le référendum d’initiative citoyenne, ni le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune n’occupent plus les colonnes des journaux à la veille des “actes” des “gilets jaunes”. La violence qui émaille ces différentes manifestations est devenue l’angle d’approche majoritaire dans la presse.

En ayant réussi à faire opérer cette bascule dans le débat public, le gouvernement et le Président ont réussi à reprendre la main. Alors qu’en décembre le président devait annoncer des mesures sociales en catastrophe, il a pu en mars faire adopter une loi restreignant le droit de manifester. Son parti a repris la tête des intentions de vote pour les élections européennes tandis que les manifestants englués dans la violence de leurs manifestations sont divisés, affaiblis et incapables de trouver un débouché politique à leurs revendications. Quand ces dernières ne se sont pas effacées derrière les demandes concernant la violence des forces de l’ordre.

Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde