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Elections européennes, la division de la gauche n’est pas qu’une bataille d’ego

Querelle de chapelle, bataille des égos, les expressions pour qualifier la division qui règne à gauche de l’échiquier politique ne manque pas. Pourtant derrière la division apparente et l’éclatement des voix, c’est des divergences programmatiques importantes qui apparaissent.

Des accords nombreux sur l’immigration et la défense des travailleurs

L’ensemble des listes du PCF jusqu’à EELV s’accorde sur un nombre de points importants. Ainsi la nécessité d’accueillir dignement les migrants est affirmée par tous. Des nuances existent toutefois, ainsi si tous veulent une réorientation de Frontex vers le sauvetage, le PS souhaite une solidarité européenne impliquant une répartition, quand les autres veulent tous la suppression des accords de Dublin. Il faut également noter la curieuse revendication de la France insoumise de construire un programme pour l’aide au retour des réfugiés “qui le souhaitent”, la précision bienvenue aurait probablement dû mettre la puce à l’oreille du rédacteur sur l’étrangeté de la revendication en question.

La plupart des listes   porte la défense des droits des travailleurs. Toutes demandent ainsi que les droits des salariés et leurs conditions de vie deviennent des priorités des politiques européennes. Le vocabulaire n’est pas toujours le même mais l’idée est commune.

Ainsi toutes les listes sont d’accord pour la mise en place systématique de SMIC dans les différents états membres, le montant en revanche varie, la France Insoumise, le Parti Socialiste et EELV demandent tous un SMIC indexé sur le salaire médian à respectivement 75, 70 et 60 % quand la REM évoquait un montant de 50%. Le PCF lui préfère se fonder sur le salaire moyen, plus élevé, pour demander un salaire minimum équivalent à au moins 60%. Génération.s ne se lance pas dans la guerre des chiffres et n’évoque aucun montant. Il faut noter que la proposition d’EELV, appliquée à la France conduit tout comme la proposition de la LREM à une baisse du SMIC. Celle du PS conduit à une légère augmentation, qui avait pourtant été refusée par les différents gouvernements de François Hollande.

Des différences notables sur le travail détaché ou un revenu universel

Sur le travail détaché, on observe une approche un peu plus diversifiée. Le parti communiste et la France insoumise demandent la suppression du travail détaché. Ce dernier consiste pour une entreprise à s’affranchir des cotisations sociales d’un pays au prétexte d’appliquer les règles du pays d’origine entraînant un nivellement par le bas des cotisations sociales. On observe ici une première division, le PS n’en parle pas du tout, EELV se félicite de la nouvelle version de la directive sur le travail détaché et Génération.s demande à ce que ce différentiel de cotisation soit taxé.

EELV et le Génération.s appellent également à la mise en place d’un revenu universel européen. Une revendication qui ne figure pas sur les programmes des autres partis politiques hostiles à une telle approche.

Fiscalité, accord sur l’impôt sur les sociétés différences sur le reste

L’harmonisation fiscale est également souhaitée par l’ensemble des listes en particulier sur l’impôt sur les sociétés. Toutes demandent également une lutte plus efficace contre l’évasion fiscale et les pratiques d’optimisation.

Les grandes multinationales américaines du numérique sont particulièrement visées. On constate toutefois deux approches, celle d’une taxe spécifique pour ces derniers, qui fait écho au projet avorté d’une taxe dite GAFA. Emmanuel Macron a impulsé la mise en place d’une telle taxe au niveau français en décembre dernier. C’est l’option retenue par le PS et EELV, mais aussi Génération.s qui promeut la mise en place d’une taxe “robot” fondée sur le “travail” des algorithmes et les robots. A l’inverse la France insoumise et le PCF demandent à ce que ces entreprises soient réellement soumises à l’impôt sur les sociétés. Le parti communiste défend notamment l’idée d’une imposition à la source de ces multinationales en imposant directement le chiffre d’affaire réalisé en France pour éviter les stratégies de dissimulation des bénéfices.

Autre différence, la taxe carbone, EELV et le PS se montre favorable à la mise en place d’une telle taxe, génération.s et la France insoumise la limiteraient aux frontières extérieures de l’Europe tandis que le Parti communiste défend une approche sociale de la transition écologique sans mise en place d’une telle taxe.

Sur l’environnement le PCF se démarque

L’environnement est en revanche un sujet de division entre ces listes. La lutte contre le réchauffement climatique est une priorité pour l’ensemble d’entre elles. La FI, EELV et génération.s souhaitent ainsi mettre fin à l’utilisation de l’énergie nucléaire tout en atteignant la neutralité carbone en 2050. Génération.s propose un green new deal de 500 milliards d’euros par an obtenus par création monétaire afin d’effectuer les investissements nécessaires à la transition énergétique, un montant ramené à 100 milliards par le PS et EELV qui s’appuierait sur la banque européenne d’investissement mais aussi des fonds privés pour EELV. Les investissements dans la recherche et le développement d’une industrie de l’énergie renouvelable sont mis en avant. De son côté le PCF préfère un plan de développement du ferroutage, le transport routier étant un de plus gros émetteurs de CO2 ainsi qu’un service public européen de la rénovation énergétique, un autre important émetteur de CO2.

Si tous les partis ont mis l’environnement dans leur programme, le sujet est au coeur des préoccupations des électeurs, particulièrement ceux de gauche. Pour Europe écologie les verts, l’approche est naturelle et le discours environnemental a toujours occupé une place prépondérante, jusqu’à l’absurde parfois, le 100% d’énergie renouvelable en 2050 en étant un exemple. Pourtant Génération.s a repris telle quelle cette ambition irréaliste dans son programme y voyant l’occasion de créer des milliers d’emplois non délocalisables.  La France insoumise parle elle de 45% d’énergie renouvelable d’ici à 2030 et d’une neutralité carbone en 2050, une approche là aussi qui semble faire fi des réalités alors que la part du renouvelable dans le mixte énergétique pointe à moins de 16% et est en retard sur l’objectif de 23% de la consommation finale pour 2020. Si le PS se garde de propositions farfelues c’est au détriment de toute ambition. “Verdir l’économie” n’est pas vraiment un programme et si toutes les bonnes intentions sont manifestées, il est difficile de saisir le plan d’action proposé, si ce n’est une taxe carbone largement rejetée par la population. En ciblant les transports et le logement à travers des politiques visant à la fois à baisser les coûts pour les ménages et réduire les émissions de CO2, le PCF rejoint des approches également portées par les autres listes mais sans les accommoder des déclarations fantaisistes.

La totalité des listes demandent à ce que les investissements  liés à la transition écologique soit sortie des règles budgétaires, de même pour certains services publics vis à vis du droit de la concurrence, particulièrement en matière environnementale.

Unanimité contre l’austérité

Les règles budgétaires européennes sont contestées avec plus ou moins de force par l’ensemble de la gauche. Le PS dénonce l’attitude de la commission européenne mais aussi les grandes coalitions du parlement européen auxquels il a participé. Il appelle notamment à ce que les dépenses en matière écologique soit sorties des règles d’équilibre budgétaire. EELV fait la même proposition et propose une restructuration des dettes ainsi que la possibilité pour les Etats de s’endetter directement auprès de la BCE. La France insoumise va plus loin en proposant de s’exonérer des règles budgétaires européennes en reconnaissant un droit à ne pas les respecter…

Le PCF propose d’abolir le pacte budgétaire européen avec une première étape consistant à sortir les dépenses d’intérêt général des différents calculs. Du côté de génération.s, les règles budgétaires européennes ne sont pas directement abordées, il est toutefois proposé d’organiser l’élection d’une Assemblée constituante pour refonder les traités européens ce qui, de facto,  remet en cause les règles budgétaires.

Des positions irréconciliables sur la construction européenne

Le rapport aux institutions européennes est probablement le point de clivage le plus fort entre les différentes listes de gauche aux élections européennes. D’un côté le PS, génération.s et EELV appellent à un transfert plus important de souveraineté vers l’Union européenne. Ils appellent également à un renforcement du rôle du parlement européen. La liste de Benoît Hamon appelle même à l’écriture d’une constitution européenne qui serait finalement un premier acte vers une fédération européenne. EELV porte un projet similaire avec la suppression du conseil européen (composé des chefs d’Etats et de gouvernements) au profit d’un Sénat qui représenterait les Etats sur le modèle des Etats-Unis d’Amérique. Le PS est plus modéré et prévoit simplement une élection transnationale pour le parlement européen qui aurait une initiative législative et un pouvoir de contrôle renforcé sur la BCE. Parallèlement l’eurogroupe (les pays de la zone euro) serait doté de ressources propres via une fiscalité européenne qui aurait vocation à remplacer les contributions nationales. L’ensemble de ces listes se montrent favorables à la constitution d’une armée européenne.

A l’inverse la France insoumise et le PCF font entendre une autre voix. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est toutefois pris au piège de sa rhétorique plan A/plan B. La sortie de l’UE auquel le mouvement était prêt en 2017 en cas de non satisfaction de ses demandes se fait un peu oublier, toutefois il est clairement écrit que les députés européens insoumis porteront une révision de traités notamment en mobilisant l’article 48 qui permet la mise en place d’une convention dédiée à cette effet. Au programme de cette révision, la révocation des élus, la motion de censure citoyenne ou encore le contrôle démocratique de la BCE. La FI entend également donner un pouvoir de blocage des directives européennes aux parlements nationaux qui seraient consultés en amont des débats au parlement européen. Le parlement européen verrait en revanche sa capacité de contrôle de la commission renforcée.

Ian Brossat aime bien rappeler que son parti est le seul à s’être opposé à l’ensemble des traités européens. Le PCF porte également une implication plus grande des parlements nationaux dans les décisions européennes et plus globalement une démocratie impliquant davantage les citoyens. Le parti de la place du colonel Fabien, demande ainsi que les parlements nationaux puissent fixer des “lignes rouges” sur les choix européens. Le parti communiste défend une vision originale d’une “union de nations et de peuples souverains et associés”, une formule qui doit permettre à chaque peuple de déterminer les domaines dans lesquels ils souhaitent coopérer à travers une europe à géométrie choisie.

Inversement le PCF comme la FI s’opposent vigoureusement à une armée européenne y opposant la tenue d’une nouvelle conférence pour la paix en Europe.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde