Rédaction | Avant Garde
Éducation

“Enseigner la Révolution, sans la Révolution ?” (Alcide Carton, Amis de Robespierre)

Le congrès des associations amies de la Révolution Française se réunit cette semaine, nous avons rencontré Alcide Carton, Président des Amis de Robespierre pour le Bicentenaire de la Révolution (ARBR, communément appelé Les Amis de Robespierre), association organisatrice de l’événement.

Ces 25 et 26 septembre 2021 se tient un congrès dédié cette année à la question de l’enseignement de la Grande Révolution dans notre pays. Trente ans après la célébration du bicentenaire, des progrès de l’historiographie, et de l’évolution des programmes scolaires, quelle révolution est-elle enseignée aux jeunes générations d’aujourd’hui ?

Tout d’abord, pouvez-vous présenter en quelques mots votre association ?

L’ARBR est née en 1989 au moment de la célébration du bicentenaire de la Révolution pour que l’on n’oublie pas de parler de Robespierre dans sa ville natale et dans le département du Pas-de-Calais. 

Elle a pris rapidement un rayonnement national et grâce à l’engagement pugnace de certains de ses membres, elle a perduré jusqu’à présent. Elle compte aujourd’hui 250 membres actifs répartis dans toute la France et à l’étranger et plusieurs centaines de « sympathisants » fidèles lecteurs de notre site et de notre page Facebook. 

Depuis sa création elle a publié trimestriellement 116 numéros de sa revue « l’Incorruptible » fort appréciée y compris dans la communauté des historiens. Mais elle est avant tout une société d’éducation populaire tournée vers un large public de citoyens intéressés par l’histoire. 

Pourquoi cette volonté de réunir les associations amies de la Grande Révolution autour du thème de l’enseignement ?

Lors de leur premier congrès fondateur qui s’est tenu en 2018, les associations avaient pour ambition de célébrer l’anniversaire de la première République, celle née le 22 septembre 1792 au lendemain de la victoire de Valmy ; celle bien volontairement oubliée par le pouvoir actuel et son historiographie officielle. 

On célèbre curieusement la troisième, oubliant la Commune de Paris, et fait plus éclairant oubliant aussi les deux premières révolutions sans doute trop sulfureuses aux yeux des penseurs de « l’extrême-centre » pour reprendre une expression de l’historien Pierre Serna. 

Depuis des années on nous rabâche les oreilles avec les « valeurs de la République » qui seraient menacées par je ne sais quel ennemi – suivez mon regard – sans même définir ou préciser de quelle République il s’agit. 

Aussi le thème de ce second congrès s’est-il imposé de lui-même lorsque le Ministre Blanquer a réformé le bac et les programmes d’histoire du lycée. Comment notre école « dite de la République » enseigne-t-elle la Révolution qui en signa difficilement mais brillamment la naissance à la face du monde coalisé ?

Trente ans après le bicentenaire, où en est-on ? Pour interroger cette question nous réunissons des acteurs de terrain : les professeurs qui l’enseignent, les universitaires qui l’exploitent et le public de citoyens intéressés par l’histoire et à ce que l’école transmet à leurs enfants. 

Que pensez-vous de la manière dont est traitée cette période aujourd’hui, après les réformes scolaires successives ?

Je renvoie vos lecteurs à l’article que j’ai publié dans le numéro 115 de l’Incorruptible « Enseigner la Révolution, sans la Révolution ? ». Quel que soit le niveau où elle est enseignée, de multiples problèmes se posent aux enseignants : manque de temps, choix de contenus dispersés et discutables, conduisant à survoler des notions abstraites, d’autres plus surprenants encore comme le sujet d’étude consacré à Mme Rolland que mon vieil instituteur (il y a 65 ans) traitait avec mépris de « révolutionnaire de salons ».

Mais je compte bien sur les débats et les interventions lors du Congrès pour approfondir ces questions, témoigner, discuter et argumenter et, pourquoi pas, proposer des pistes pour que ce moment fondateur de notre nation et de notre République – et ses valeurs – trouve la place qu’une école véritablement républicaine devrait y consacrer.

Et Robespierre, pourtant homme de savoir et d’enseignement, que penses-tu de l’image qu’en font les programmes ?

Robespierre, dans les programmes et surtout dans les manuels est l’illustration parfaite de ce que Jean-Clément Martin nomme à propos du traitement de la question de la Terreur : « deux cents ans d’un mensonge d’État ».

Certes depuis quelques années grâce aux apports de la nouvelle génération d’historiens, du travail qu’avec d’autres associations nous menons, il est devenu plus compliqué pour les adversaires de Robespierre et de la Révolution d’associer de manière schématique : Robespierre, terreur et guillotine. 

Mais c’est loin d’être fini. Les “furétistes” et autres intellectuels médiatiques, au risque de passer pour ridicules, n’osent plus les anathèmes manichéens. 

Leur stratégie est plus subtile, plus « juste-milieu ». Ils reconnaissent dans Robespierre le défenseur des droits, son combat pour la citoyenneté des Juifs et des comédiens, celui contre la peine de mort, et l’abolition sans contre partie de l’esclavage, mais, pour faire bref, ressortant les vieux clichés psychologiques, ils affirment qu’il aurait dérapé monstrueusement à trop vouloir l’absolu. 

En gros, il faudrait renoncer à toute ambition révolutionnaire car on finit par être trahi par les égos et les dérives mentales de ses héros. J’ajoute que dans leur vision de la Révolution, le rôle du Peuple, les intérêts contradictoires de classe sont singulièrement absents ; sa chronologie violente n’étant que querelle d’égos entre quelques personnages. C’est pour moi un peu court et cela sent le rabâché. 

Et s’agissant de  Robespierre, de Saint-Just ou de Couthon et des Jacobins, finalement il vaut mieux en faire des fossiles de l’histoire et renoncer à tout idéal au risque de tomber dans le chaos. Le mensonge d’État n’en a pas fini de durer. A moins que…

Pour finir, qu’est-ce que Robespierre (par son image, ses idées et ce qu’il a réalisé) peut apporter aujourd’hui aux jeunes ? 

Robespierre pour la jeunesse ? Robespierre a bercé toute ma jeunesse. Inconsciemment, sans doute, il n’est pas pour rien dans mes engagements syndicaux et politiques auxquels je demeure fidèle. 

Pour l’adolescent pauvre que j’étais découvrir que des jeunes hommes comme Maximilien ou Louis-Antoine, avaient contribué à faire naître la République, à défendre le petit peuple, opprimé, affamé par la guerre, à vêtir les soldats défendant le pays et écrire la constitution de l’An II, rarement étudiée en classe, et demeurer clairvoyants quant aux ambitions et à l’idéologie de la bourgeoisie montante était pour moi exaltant. 

L’étude de leurs actions et de leurs écrits ouvraient en moi le large champ des possibles dans ma soif de justice et d’égalité. N’est-ce pas Robespierre qui a associé le premier les trois jolis mots de Liberté, d’Égalité et de Fraternité ?

L’ARBR n’en est pas une idolâtre. Ce serait le plus mauvais tour que l’on pourrait faire à l’Incorruptible. La connaissance historique de son parcours et de sa pensée politique me semblent devoir demeurer aujourd’hui comme source de réflexion et d’inspiration pour le présent et l’avenir. 

Par les temps qui courent où le libéralisme se complaît à diviser les individus au nom de la liberté, je vous le prie : relisez la déclaration des droits, relisez Robespierre. Que nous dit-il de l’intérêt général, du droit de propriété et de la défense des opprimés ? Et du droit à l’existence digne sans lequel la liberté n’est qu’un vain mot ?

Voilà pourquoi je m’honore de présider l’ARBR à mon tour, convaincu qu’il se trouvera dans la génération de mes petits-enfants des jeunes robespierristes prêts prendre le flambeau.