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Social-Eco

Entretien avec Denis Gravouille, responsable emploi-chômage pour la CGT

Alors que le cycle de négociations autour de l’assurance chômage est fortement influencé par les promesses de campagne du Président de la République, nous sommes aller à la rencontre de Denis Gravouille, responsable emploi-chômage à la CGT pour qu’il nous explique.

Quels sont les enjeux principaux des actuelles négociations pour l’assurance chômage ?

Macron a fixé les objectifs de ces négociations. Il a notamment posé l’ambition d’ouvrir les droits aux démissionnaires et aux indépendants. Il a également souhaité que soient adoptés des mesures limitant le recours à l’emploi précaire. Enfin il a indiqué qu’il souhaitait que soient mises en places des sanctions contre les chômeurs afin de les « remettre au boulot » comme s’ils ne cherchaient pas déjà du travail.

Un dernier point, technique en apparence, concerne la gestion de l’Assurance Chômage sur laquelle l’Etat n’a pas la main même s’il intervient déjà.

Ouverture des droits aux démissionnaires

Sur le premier sujet, l’ouverture des droits pour les démissionnaires. Actuellement la démission si elle ne rentre pas dans les cas dits « légitimes », harcèlement ou suivi du conjoint par exemple, elle n’ouvre pas de droits au chômage. Du moins pendant les 4 premiers mois, 122 jours pour être exacte.

L’idée c’est d’ouvrir ces droits pour l’ensemble des motifs de démission. Le gouvernement a déjà en partie battu en retraite devant le coût potentiel de la mesure, en limitant cette possibilité dans le temps. Une fois tous les 5 ou 7 ans. Mais aussi en la conditionnant à un projet. La négociation porte donc aujourd’hui d’une part pour définir ce que pourrait être ce projet. Elle porte également pour éviter que les droits ouverts, le soient a minima ou de façon raccourcie dans le temps, par exemple six mois seulement au lieu des deux années maximales aujourd’hui.

Nous ne voulons pas de droits dégradés parce que ça risquerait de créer un précédent pour baisser les droits de tout le monde. Par ailleur on pense également qu’il pourrait y avoir des effets d’aubaine. Ainsi certains employeurs pourraient pousser leurs salariés à la démission, on a déjà pu l’observer avec les ruptures conventionnelles, des gens sont mis à la porte.

Par contre, il existe des gens qui souhaitent changer d’emploi, notamment en montant un projet de formation qualifiante. C’est ce que nous essayons de construire, et il existe des possibilités de gains. Il y a des pièges mais aussi des choses à gagner pour des salariés qui démissionnent et devraient pouvoir bénéficier de droits à nos yeux.

Le patronat, le Médef, ne voit toutefois cette ouverture que sous un angle financier et s’y montre peu favorable.

Ouverture des droits aux indépendants

Le travail indépendant regroupe deux cas, même si la frontière peut être floue. Il y a d’une part ceux qui sont dans des situations du subordination, comme les chauffeurs VTC, les livreurs à vélo, qui à nos yeux relèvent du statut de salarié. Ils devraient effectivement bénéficier des droits à l’assurance chômage, avec une cotisation du donneur d’ordre. Par exemple Uber devrait ainsi être soumis à une cotisation patronale de 4%.

En face le patronat ne l’entend pas de cette manière ! Le Médef accepte l’idée d’un minima social nouveau pour les travailleurs indépendants mais refuse de payer et souhaite un financement par la CSG. Financer des droits sans financement patronal est pour nous inenvisageable.

Le risque est qu’ici il y ait blocage entre le patronat et les syndicats.

La lutte contre la précarité

La lutte contre la précarité est un sujet de discorde très important avec le patronat qui a déjà fait échouer des négociations précédentes sur ce sujet. Le patronat ne souhaite pas du tout renoncer aux emplois précaires et encore moins aux emplois très précaires marqués par des contrats très courts.

La stratégie du patronat est de limiter les négociations à quelques secteurs dans lesquels la situation est particulièrement voyante, la restauration, le médico-social notamment dans les EHPAD et l’intérim.

L’intérim est par nature précaire. Cette limitation sectorielle ne nous convient pas du tout.  

Dans le cas de l’intérim, il nous paraît important d’aller voir ce qu’il se passe chez les donneurs d’ordre ! La construction, la métallurgie et tous les secteurs qui utilisent des intérimaires sont responsables. Quand on voit que chez PSA, on a parfois  des lignes de production occupées majoritairement pas des intérimaires, ce n’est pas normal.

De plus, le patronat souhaite uniquement mettre en place des incitations pour faire des contrats supérieurs à un mois, ce qui ne nous convient évidemment pas du tout. D’une part certains contrats courts devraient relever du CDI, d’autre part des missions temporaires sont également fractionnées en des contrats plus courts…

C’est un véritable enjeu et le gouvernement menace le patronat par la mise en place d’un bonus-malus, pour nous c’est un peu les gros yeux pour de faux. D’une part le gouvernement fait déjà une fleur au Médef en conditionnant la mise en place de son système, d’autre part nous sommes opposés à baisse des cotisations sur les emplois stables et réclamons uniquement des surcotisations sur les emplois précaires.

Le contrôle des chômeurs

Sur le contrôle des chômeurs, il y a un gros conflit avec le gouvernement et avec le patronat aussi, Gataz  ayant demandé un contrôle journalier…

C’est une légende que les chômeurs ne cherchent pas du boulot. Parfois ils sont découragés, mais tous veulent travailler. Sur l’ouverture des droits aux démissionnaires, on a entendu le même discours, de crainte de voir des salariés démissionner pour aller pointer à Pôle Emploi. Personne ne démissionne pour le plaisir. Les pics de démissions correspondent à des période où le chômage est bas, parce que les gens le font pour occuper un autre emploi pas pour se la couler douce.

Les sanctions contre les chômeurs représentent à la fois une bataille contre le patronat et les élucubrations de Gattaz mais aussi contre le gouvernement. L’idée sous-jacente est de faire de grosses économies sur le dos des chômeurs. En Allemagne un chômeur sur trois est sanctionné par de lourdes pénalités financières pour avoir refusé une offre d’emploi dite raisonnable. Une offre d’emploi raisonnable pour un moins de 25 ans célibataire, c’est n’importe quelle offre, dans n’importe quelles conditions, n’importe où dans le pays. C’est évidemment inacceptable.

C’est une façon de faire accepter aux gens des petits boulots. On a encore vu en 2017 l’augmentation de la précarité dans les chiffres du chômage. Certains se gargarisent  du taux de chômage en Allemagne, mais on y observe que la part des travailleurs pauvres est de 22% contre  8% en France. On pousse les gens dans la précarité.

Comment percevez-vous ces négociations sous ce nouveau gouvernement et ses ordonnances sur le code du travail ?

Le précédent gouvernement avait ses bons élèves parmi les syndicats de salariés. La CFDT avait ainsi porte ouverte. Ce gouvernement se moque des syndicats, il joue un peu les uns contre les autres et puis à la fin décide tout seul. C’est l’impression qui ressort des premiers mois.

Le Médef a toutefois bien plus l’oreille du gouvernement que les syndicats de salariés, encore plus que lors du précédent mandat. Ce qui correspond au saut effectué entre la Loi El Kohmri, qui était déjà un scandal, et les ordonnances de Macron.

Le Président semble vouloir que l’Etat reprenne en main l’Assurance Chômage, est-ce dangereux pour les droits des salariés ?

Le vrai enjeu n’est pas tellement que les syndicats de salariés et du patronat aient la main, même si cela va de paire. Le vrai enjeu c’est qu’on va passer d’un système de cotisations salariales à un impôt, la CSG. Au-delà du prétendu gain de pouvoir d’achat, c’est qu’on passe d’un système qui ouvre des droits à un système de charité publique, pour caricaturer à peine, qui impose des devoirs.

On trouve ici le fondement idéologique des sanctions contre les chômeurs, l’obligation d’accepter n’importe quel boulot, l’enjeu est ici. Il suffit de comparer ce qui s’est passé pour la gouvernance de l’Assurance Maladie. Les syndicats disposent de strapontins, et l’Etat décide de tout sur le budget de la Sécurité Sociale et les remboursements.

A l’Unedic [l’association qui s’occupe de verser les allocations chômages], nous sommes dans une cogestion avec le patronat, même si ce dernier a de fait une voix prépondérante.

Les jeunes sont particulièrement concernés par le chômage, sont-ils plus particulièrement concernés par ces négociations ?

Il y a un point particulier, oui.  Aucune mesure ne vise officiellement les jeunes. Cependant, les sanctions envisagées contre les chômeurs, visent particulièrement les travailleurs précaires pour leur faire accepter n’importe quel boulot. Les jeunes sont bien plus en situation de précarité que leurs aînés. Nous avons de réelles interrogations sur ce qui se prépare pour les jeunes, notamment pour les jeunes les moins qualifiés et les plus précaires.

Il est possible de craindre une montée des inégalités chez les plus jeunes. Des phénomènes semblables ont déjà été observés en Allemagne, qui sert de modèle à Macron, notamment à travers la notion de travail acceptable.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde