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Éducation

Être prof… ou ne pas l’être ?

Être prof… ou ne pas l’être ? Telle est la question, et nous sommes de moins en moins nombreux·ses à tenter l’aventure, paraît-il. Mais pourquoi donc ?

En premier lieu, il faut préciser un point important : il y a chaque année, dans toutes les matières, davantage de candidat·e·s que de postes. En 2017, année durant laquelle j’ai passé le CAPES, il y avait 1 190 postes à pourvoir en anglais, et nous étions 4 177 candidat·e·s. Or début juillet, à l’annonce des résultats, nous avons été stupéfait·e·s de constater que seulement 847 postes avaient étaient pourvus. 343 candidat·e·s ont donc été recalés cette année-là, alors que leurs postes étaient pourtant prévus. L’année suivante, le Ministère de l’Education Nationale en a profité pour baisser le nombre de postes : il ne restait plus que 949 postes à pourvoir en anglais.

C’est une habitude paradoxale mais récurrente : ceux qui nous gouvernent parlent de crise de l’enseignement, affirment qu’il est difficile de trouver des enseignant·e·s… Et en même temps, ils ne cessent de réduire le nombre de postes offerts aux concours.

Pourtant devenir prof n’est pas une promenade de santé. Il faut à présent suivre le master à l’ESPE (école supérieure du professorat et de l’éducation), affectueusement surnommée par les concerné·e·s « l’école des profs ». La première année, on y assiste à quelques cours intéressants et précieux, perdus au milieu d’une mare infâme de cours organisés à la va-vite et qui semblent destinés à nous faire perdre notre temps. On passe quelques heures à observer des enseignants dans leurs classes, et si on est chanceux·ses on peut assurer quelques heures de cours.

Si l’on fait partie des (trop) rares élu·e·s, on réussit le concours, et on passe en deuxième année de Master à l’école des profs. Pendant cette 2e année, surnommée « l’année de survie », les professeurs stagiaires doivent à la fois assurer entre 8 et 10h de cours dans leur établissement de stage, suivre les cours et réussir leur Master 2, et enfin rédiger puis soutenir leur mémoire de fin d’études. Je me souviens particulièrement de mon premier jour de stage, où j’ai eu l’impression très claire d’être jetée dans le grand bain sans avoir appris à nager. Le stagiaire de l’Éducation Nationale est aussi, comme souvent, corvéable à merci, celui à qui on donne trop souvent les horaires les moins commodes, les classes les plus difficiles, la clé qui fonctionne mal, la salle où le matériel ne marche pas…

Si, enfin, on survit à la 2e année, on reçoit le St Graal : l’avis de titularisation. Et on est envoyé·e· quelque part, ailleurs, là où on a besoin de nous. C’est ainsi que je suis arrivée, avec bon nombre de mes nouveaux collègues, en Seine-Saint-Denis.

Malgré ce parcours haletant, un nouveau prof, un « néo-tit » comme on nous appelle, est un chanceux. J’ai la chance de faire un travail que j’aime, la fierté de servir l’intérêt général et la collectivité (enfin d’essayer). Au milieu de l’avalanche de manque de moyens, de locaux défraîchis, de gamins paumés et malheureux, le prof est partagé entre la colère et la frustration de ne pas pouvoir faire son travail comme il le devrait, et le bonheur de sortir d’un cours réussi, ou d’avoir vu un élève reprendre espoir, ou d’avoir mené un projet à bien avec ses élèves. Mais à chaque rentrée, les interrogations sont nombreuses : combien d’années à acheter des fournitures avec mon salaire parce que l’établissement manque de moyens ? Combien de professeurs contractuels vont encore débarquer sans formation ni accompagnement, combien de postes manquants, alors que le gouvernement veut encore réduire le nombre de fonctionnaires ? Combien d’enfants et d’ados que nous n’arriverons pas à aider, et que nous devrons regarder s’enfoncer ? Combien de professeurs stagiaires qui abandonneront sous le poids et le stress de l’entrée dans le métier ? Combien de jeunes de banlieue stigmatisés, alors que le gouvernement démantèle l’éducation prioritaire ?

Nous tou·te·s, profs de l’enseignement public, nous avons fait le choix de l’école publique et républicaine. Cette école qui est chaque année davantage mise en danger, alors que les écoles privées essaiment un peu partout, accentuant les inégalités sociales, et trop souvent attisant les conflits culturels, ou religieux. Nous la défendons comme nous pouvons, et c’est bien ce qui déplaît au gouvernement. Les contractuels qui affluent dans nos établissements sont précarisés, subissent bien souvent la pression des chefs d’établissements et peuvent moins se mobiliser pour défendre le service public de l’éducation.

Les batailles des profs ne sont donc pas de simples défenses de chapelles (laïques), il s’agit bien d’une opposition à des mesures qui précarisent les travailleurs et qui détruisent l’avenir de nos jeunes. L’école, plus que jamais, doit être un lieu d’instruction et de refuge où chaque jeune peut trouver sa place dans la société, apprendre à analyser les rapports de domination pour mieux s’en émanciper. C’est un défi étourdissant, exigeant. Futur·e·s profs, n’hésitez plus : rejoignez-nous !