Fermons nos boîtes page Facebook
Social-Eco

“Fermons nos boîtes” : Continuer la lutte pendant le confinement

Entretien avec Simon Descargues, sociologue du travail, membre du Parti communiste français depuis une dizaine d’années, membre de la CGT et co-créateur de la page « Fermons nos boîtes ! ».

Tu es le créateur de la page « fermons nos boîtes ». Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, c’est à la suite de discussions avec d’autres camarades du parti. Nous avions envie de trouver les moyens, tout en restant confinés, de poursuivre les mouvements de lutte qui sont engagés depuis très longtemps. Que l’on aille des gilets jaunes au mouvement des retraites, la France est en ébullition depuis que Macron est au pouvoir et on ne voulait pas que le confinement marque un coup d’arrêt qui permettrait au gouvernement et au patronat de reprendre la main. Nous pensons qu’il est important qu’un élan de solidarité se mette en place notamment parce qu’on sait aussi qu’une partie des salariés travaillent aujourd’hui dans les conditions sanitaires plus que précaires.

Nous sommes 5-6 militants communistes à l’origine de sa création il y a maintenant deux semaines. Des relais un peu plus importants commencent à se créer. De plus en plus de personnes se proposent de nous aider, de nous envoyer des informations. Pour être honnête, on a l’impression que cette page répond à une attente très forte notamment parce qu’on reçoit de plus en plus de témoignages de salariés sur les conditions de travail très difficiles qu’ils vivent et des incertitudes qu’ils ont. Encore ce matin, par exemple, à la suite de l’initiative que nous avons menée sur STM en Isère, une salariée d’usine de papeterie qui fait des vignettes d’emballage pour bouteilles, nous a appelés pour nous signifier qu’il n’y avait aucun moyen de protection dans son entreprise et que les salariés avaient très peur. Nous avons également été contactés par des personnes souhaitant aider sur les questions légales que nous traitons.

Dans le billet inaugural de la page, vous dénoncez « une guerre de classe menée par le patronat allié au gouvernement contre les salariés » et désignez les entreprises comme des « champs de bataille autour de l’enjeu de la reprise de la production ». Est-ce que, selon vous, on peut arrêter de produire ?

Justement, notre position, c’est que ce n’est pas à nous de le définir, mais bien aux salariés dans les entreprises. 

En fait, nous dénonçons le fait que ce soient le gouvernement et le patronat qui gèrent la crise seuls, avec les pleins pouvoirs. Nous pensons qu’il y a un consensus très fort pour dire que le gouvernement gère très mal cette crise, pour montrer que les politiques libérales et capitalistes ont détruit les services publics et notre filière de production. Ce qui fait qu’aujourd’hui ils n’arrivent pas à gérer la crise, alors pourquoi est-ce à ces personnes-là que l’on demanderait de gérer le conflit ? Alors qu’on sait très bien que Macron veut continuer à privatiser l’hôpital public et à casser la sécu et que le patronat veut faire travailler les gens encore plus longtemps. On l’a vu avec la FNSEA. 

Donc nous pensons que ce sont les travailleurs, parce que ce sont eux qui mettent en jeu leur vie, leur santé, celle de leurs proches, qui doivent évaluer et poser les conditions de continuités ou d’arrêt de la production en fonction de leurs conditions de santé et de sécurité au travail. Pour nous, l’enjeu est là. Soit les travailleurs sont en capacité de définir la manière dont nous sortirons de la crise et dans ces cas-là nous pourrons déboucher sur une situation positive, soit nous allons nous retrouver avec un patronat totalement incompétent qui va encore préférer le profit à la santé et à la sécurité des travailleurs.

Toujours dans ce billet inaugural, vous annoncez « vous joindre aux revendications des salariés sur les conditions de travail en cette période de crise sanitaire », quelles mesures souhaitez-vous voir prises ?

D’après nous, il y a une réelle volonté pour le gouvernement et pour le patronat de jouer sur la pauvreté actuelle des Français et les faiblesses des niveaux de salaires. On a un taux de pauvreté à 14,7 %, des gens qui ont des petits salaires et qui, donc, ne peuvent pas se contenter d’un chômage partiel, pour s’assurer un niveau de vie décent. Y compris parce que l’on sait par exemple que la grande distribution fait passer des hausses de prix ce qui fait que ça devient de plus en plus compliqué ne serait-ce que de manger quotidiennement des choses correctes notamment pour les familles avec l’école qui par exemple ne prend plus en charge une partie des repas à la cantine. On en voit déjà les prémices dans l’agroalimentaire, où Pôle emploi pousse des jeunes intérimaires à aller travailler dans les abattoirs à la place des salariés qui aujourd’hui sont en arrêt maladie ou en droit de retrait. 

Nous soutenons la revendication portée par le PCF, pour nous le chômage doit être pris en charge à 100 % à partir du moment où il y a un chômage partiel, qu’il n’y ai pas de perte de salaire et on pense qu’alors je sais que le Parti communiste propose ça, mais je pense que c’est une revendication qu’il faut faire monter très haut, chômage à 100 % à partir du moment où on est empêché de travailler à cause du COVID-19 ou de ses conséquences. En mettant fin à cette peur des fins de mois, les travailleurs pourront encore plus développer un rapport de force avec le patron.

L’objectif de la page Facebook c’est aussi inciter à un maximum de fermeture d’entreprises qui vous paraissent non essentielles. Est-on aujourd’hui capable de définir les productions qui seraient essentielles et celles qui ne le seraient pas ?

Selon nous, les travailleurs sont les mieux informés et les plus conscients de la nécessité de fonctionnement de leur entreprise. Il suffit d’échanger par exemple avec des caissières qui vous expliqueront qu’elles sont pleinement conscientes qu’elles aident à nourrir la population. Dans les entreprises, la plupart des travailleurs qu’ils soient ouvriers ou ingénieurs savent si leur production est nécessaire, en quoi elle est utile, comment elle permet la pérennité de l’entreprise, mais également comment elle s’intègre dans une chaîne de valeurs. 

Si on prend les salariés de STM par exemple ils proposaient justement de lisser la production petit à petit pour avoir une mise à l’arrêt douce et puis une reprise dans les semaines qui arrivent, plus partielle, plus intéressante, en fonction des nécessités. Ils ont des propositions, il faut juste les écouter. 

L’intérêt général est bien plus au central dans les propositions des syndicats que dans ce que font et disent le gouvernement et le patronat. Il est où l’intérêt général quand le gouvernement vous explique que ce n’est pas grave de ne pas porter de masques ou bien quand les patrons de Carrefour et Amazon menacent de licenciement des salariés qui exercent leur droit de retrait ?  

Nous sommes d’avis que les travailleurs sont plus légitimes pour dire à quel moment leur activité est essentielle ou non et dans quelle mesure on peut faire varier la production parce qu’on peut très bien imaginer des entreprises qui tournent à moitié de leur capacité. 

Pour nous, ce qui est important c’est de médiatiser ce qui se passe partout dans le pays, parce que l’on a quelques grands sujets qu’on voit dans tous les médias, Deliveroo, Carrefour, Amazon… mais STM par exemple qui en a entendu parler ? Qui a entendu parler du fait qu’un Ikea va rouvrir en Isère ? Qui a entendu parler des entreprises qui aujourd’hui soit vont reprendre soit poursuivent une activité économique ? Ce qui nous importe c’est de mettre en lumière ce qu’il se passe en dehors des grands combats nationaux, en dehors de Paris, partout dans le pays pour les mettre en lumière. 

Quelles perspectives militantes entendez-vous donner alors qu’une grande partie des salariés est confinée ?

Il faut garder en tête que nous sommes toujours salariés même si on est confiné, et ce n’est pas parce qu’on est confinés qu’il faut qu’on se laisse faire, il faut construire et alimenter le rapport de force pour être prêts dès la sortie du confinement. La seule alternative proposée par le gouvernement serait « on est confiné et impuissant ou bien au travail et on risque de mourir ». Nous nous nous battons pour faire exister une tout autre alternative, que même confinés nous pouvons faire valoir un travail de solidarité. C’est un peu ce que l’on fait avec les journées de la honte qu’on met en place avec le #honteavous qui consiste à rassembler tous ceux qui sont confinés pour une journée et de faire un maximum de bruit sur le cas d’une entreprise, pour essayer de soutenir la lutte de ces salariés et de la faire connaître au grand public. 

Nous voulons faire en sorte que les syndicalistes, les élus, les maires locaux puissent rejoindre le combat c’est pour ça qu’on a fait également chuté un arrêté type qui permet aux maires de suspendre l’activité d’une entreprise si celle-ci peut momentanément nuire à la santé de ses administrés.

Nous sommes bien conscients que les ordonnances vont continuer à être effectives jusqu’à décembre 2020, ce qui va dans le sens d’un déconfinement en dents de scie. Ils vont en profiter pour bloquer le droit à manifester et au rassemblement, et cetera donc faut tout de suite qu’on soit dans l’inventivité, même en étant confinés, et dans la construction de réseaux de résistance. Alors, via notre page il faut qu’on fasse naître de l’intelligence collective, de l’innovation et qu’ensemble on trouve des moyens de résister. L’émulation autour de notre page montre qu’il y a des envies de trouver des modes d’action, nous voulons que « fermons nos boîtes » soit une page où se rencontrent ces volontés d’agir collectivement.

Le ministre du Travail de l’économie annonce vouloir que l’économie continue de tourner malgré cette période de confinement pour limiter les impacts de la crise, est-ce que selon vous l’arrêt de l’activité et la seule cause de la crise économique ?

La crise du COVID-19 est un révélateur de l’instabilité du capitalisme et de son incapacité à gérer un système de santé suffisant pour faire face à un virus de cette nature là, on voit bien qu’aux États-Unis c’est une panique totale. On comprend bien qu’en France si la pandémie est aussi violente c’est parce qu’il n’y a pas assez de lits dans les hôpitaux et que l’on a massacré le service public hospitalier. Le gouvernement se sert de la crise pour casser le droit du travail, pour exploiter encore plus les salariés. Donc de notre côté il faut être très clair et très dur. La crise, nous savons d’où elle vient, nous savons très bien que des bulles financières allaient exploser dans l’année qui arrive, il se trouve que c’est le COVID-19, mais ç’aurait pu être la crise de la dette étudiante américaine, ç’aurait pu être la remontée des taux de la FED, une crise de l’UE, etc.…

Encore une fois, cette crise met en lumière l’incapacité de l’Union européenne à porter un projet politique commun. Comment se fait-il que l’Italie, 3e pays en termes de PIB, se retrouve à ce point démunie ? L’UE ressortira de cette épidémie fragilisée, c’est certain. L’heure est désormais pour nous à proposer un projet politique radical et de changement de société radical. Si on veut sortir de la crise économique de manière durable.

Quelles mesures pourraient être prises selon toi pour endiguer cette crise ?

Au-delà des mesures concernant le chômage, il y a deux mesures selon nous. La première mesure serait de donner aux CSE (les anciens CE), des droits nouveaux qui leur permettraient d’avoir un droit de veto sur la reprise ou non de la production. Au lieu de faire comme fait le gouvernement, d’amoindrir le relais des CSE, cela permettrait d’avoir une vraie discussion avec le patronat. Le CSE pourrait exercer un droit de veto, dès l’instant où l’entreprise ne peut pas assurer que la poursuite de l’activité ne met pas en danger la sécurité ou la santé de ses salariés. Le CSE est le seul organe qui est élu dans une entreprise alors que les patrons sont nommés. 

La deuxième mesure immédiate c’est la réquisition et la nationalisation des filières de l’agroalimentaire, de la distribution, de la logistique, et de la santé dans sa partie industrielle. Autrement dit du développement d’un pôle de santé publique. 

Ce sont les deux mesures primordiales immédiates si l’on veut pouvoir arrêter la crise rapidement et faire en sorte qu’elle ne dégénère pas. Il faut que l’État et les travailleurs puissent organiser la production et l’acheminement des produits de première nécessité. Si l’on considère une activité comme vitale pour la continuité de l’État et de la vie dans notre pays alors elle doit être socialisée. Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, a dit « nous sommes un service public de l’alimentation ». Aujourd’hui, c’est le secteur privé qui gère à notre place qui va manger, à quel prix et comment. Voilà pourquoi cette réquisition et cette nationalisation sont essentielles.