Florian Gulli : « Les logiques du racisme et de la classe sont étroitement entremêlées »

publié le dans
Cover Image for Florian Gulli : « Les logiques du racisme et de la classe sont étroitement entremêlées »

Le philosophe Florian Gulli défend un antiracisme socialiste et marxiste dans son essai L’Antiracisme trahi, qu’il publie en même temps qu’une anthologie de textes antiracistes.

Tu sors cette année trois travaux sur l’antiracisme. Pourquoi une telle profusion littéraire ?

Écrire sur ce sujet est essentiel d’un point de vue politique. Voilà des décennies que la question des quartiers populaires est au centre du jeu politique. C’est le fonds de commerce de l’extrême droite qui braque en permanence le projecteur sur ces quartiers en diffusant l’idée, plus ou moins explicitement, que ses habitants n’appartiennent pas à la communauté nationale. En quoi le RN, malgré ses prétentions à incarner la « France », refuse la France telle qu’elle est. 

Les libéraux, Valls et Darmanin en tête, ont bien vite compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de ce type de discours. En pointant sans relâche, des problèmes, certes réels (comme le trafic ou encore les « rodéos »), mais montés en épingles, ils empêchent que se constitue un bloc populaire. Ils attisent les tensions à des fins électoralistes et permettent au bloc néolibéral de se maintenir au pouvoir alors même qu’il a perdu toute forme d’hégémonie.

Tu soutiens que l’antiracisme politique a acquis une sorte d’hégémonie sur l’antiracisme. Qu’est-ce que tu appelles antiracisme politique ?

En France, notamment, des organisations, des associations ou des intellectuels se revendiquent de « l’antiracisme politique ». Cette étiquette est confuse, raison pour laquelle j’utilise des guillemets. En réalité, la lutte antiraciste est toujours politique, même celle menée par les élites libérales, faites de projets éducatifs et de cooptation d’une minorité d’individus issus des quartiers populaires. Par ailleurs, ces discours français ont beaucoup à voir avec certains courants antiracistes américains qui n’utilisaient pas cette étiquette.

Enfin, il n’a échappé à personne que ce qualificatif permettait de discréditer les organisations antiracistes traditionnelles qui font un travail tout à fait précieux ; je pense notamment au Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) et à la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

Laissons là l’étiquette. Je critique un antiracisme centré sur la catégorie de « race », qui estime que cette « catégorie » forgée par le racisme peut devenir un outil pour comprendre, agir et s’émanciper. Un antiracisme qui estime que l’anatomie de nos sociétés est la division blanc/non-blanc, qui affirme que tout ce qui affecte négativement la vie d’un habitant des quartiers populaires est du racisme (structurel, systémique, etc.). Un antiracisme qui estime qu’il existe un sujet politique, « les racisés », sans qu’il soit fait mention des divisions de classe au sein de cet ensemble, comme si elles n’avaient finalement pas d’importance.

Pourquoi cette lecture du monde pose problème au mouvement antiraciste aujourd’hui ?

D’abord cette lecture, je crois, n’améliore pas notre compréhension du monde. Un exemple. Aux États-Unis, on propose comme preuve du « racisme systémique » la surmortalité de la population noire lors de l’épidémie de Covid. Mais la statistique « raciale » éclaire-t-elle vraiment quoi que ce soit ? Il semble qu’il y ait d’autres variables, bien plus éclairantes ; notamment, « être un travailleur essentiel », « prendre les transports en commun », « habiter dans un immeuble », « être atteint de comorbidités ». Or ces derniers points concernent beaucoup d’Afro-Américains, mais pas la bourgeoisie afro-américaine. Ils concernent en revanche de nombreux blancs des classes populaires. La statistique « raciale » simplifie le réel.

Cette lecture empêche par ailleurs qu’émerge, chez les travailleurs noirs et blancs, la conscience d’un destin partagé, exposé à des difficultés analogues. Certes, on ne doit pas parler des classes populaires en faisant comme si tous leurs membres vivaient la même vie, comme s’ils avaient la même expérience. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse consistant à occulter en permanence ce qu’ils pourraient malgré tout partager d’ores et déjà : les difficultés comme les aspirations multiples à la dignité.

Que propose par exemple le marxiste C.L.R. James auquel tu as consacré un ouvrage ?

C.L.R. James est un marxiste venu des Antilles, de Trinidad. Il écrit son maître livre, Les jacobins noirs, en 1938, dans une atmosphère saturée par le discours racial et par une conception de l’histoire comme lutte des « races ». Ce qui m’a intéressé chez lui, c’est qu’il n’aborde pas le problème « race ou classe ? » abstraitement. La question n’est pas chez lui un problème spéculatif, contrairement à la façon dont il est très souvent abordé aujourd’hui. 

James part d’un événement historique, la révolution des esclaves de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) menée par Toussaint Louverture et regarde les facteurs qui ont déterminé le plus fortement le cours de la révolution. Le racisme a joué un rôle ; une analyse de l’histoire qui en ferait abstraction serait incomplète. Mais le facteur de classe, estime James, a été le plus déterminant. 

Les maîtres esclaves blancs ont surtout agi en tant que propriétaires et non en tant que blancs. Après quelques hésitations, ils font cause commune avec les « mulâtres » (une catégorie de métis dans le vocabulaire de l’époque) propriétaires d’esclaves. Ces derniers, favorables à la fin des discriminations dont ils étaient victimes à l’intérieur de la classe des propriétaires, s’opposent farouchement à l’émancipation des esclaves. Dans les deux cas, la solidarité de couleur s’effaçant devant la solidarité de classe. 

James maintiendra cette idée-force toute sa vie : l’enjeu des luttes, pour les Afro-Américains, comme pour les pays d’Afrique colonisés qu’il ne cessera de soutenir, est la révolution socialiste.

Comment articules-tu le conflit de classe et le facteur racial dans l’exploitation capitaliste ?

Il faut se garder de deux écueils. Le premier consiste à ne pas aborder la question du racisme. Le second consiste à « séparer la race de la classe » pour reprendre le titre d’un excellent article de Touré Reed traduit récemment dans La Pensée

C’est aujourd’hui il me semble le problème principal auquel nous sommes confrontés. À droite et à l’extrême droite, on oppose le « peuple », les « classes populaires », les « ouvriers », aux « immigrés », aux « musulmans », « aux cités », comme si la plus grande partie de ces derniers n’étaient pas partie prenante des classes populaires. Le libéral de gauche, quant à lui, parlera de « minorités », de « diversité », de « racisés », mais cette fois avec l’intention de faire converger les luttes (parfois en s’autoproclamant porte-parole).

Mais dans les deux cas, et malgré des intentions opposées, le même schéma est conservé : deux cases séparées, l’une pour les classes (implicitement considérées comme blanches) et l’autre pour les « racisés ». Il faut en finir avec ce schéma et rappeler ce qui devrait être évident : une grande partie de ceux qui sont stigmatisés (mais pas tous) sont des travailleurs avec ou sans emploi. Ce qu’ils vivent relève de deux logiques étroitement entremêlées, celle du racisme et de celle de la classe. 

Un sociologue britannique d’inspiration marxiste, Robert Miles, parle de « fraction de classe racialisée » pour caractériser le groupe des immigrés venus des Antilles dans l’Angleterre des années 1970-1980, travailleurs immigrés considérés par une partie de la population anglaise et des médias comme une « race ».

D’un point de vue de classe, cette fraction peut se trouver en concurrence avec d’autres fractions de classe (concurrence pour l’emploi, pour le logement, etc.). Ce qui peut occasionner, surtout en période de reflux des organisations politiques et syndicales, tensions et ressentiment.

Néanmoins, la fraction de classe mentionnée ne relève pas seulement de ces luttes internes à la classe liées à la concurrence capitaliste. Elle est en même temps l’écho dans la structure de classe des inégalités mondiales. Le racisme ne vise pas n’importe quel étranger (l’idée de xénophobie est peu utile de ce point de vue), mais ceux qui viennent des périphéries régionales ou mondiales. Racisme contre les populations venues du Sud dans les pays du Nord, racisme à l’égard des Roms ou des Kosovars en France aujourd’hui, à l’égard des Portugais et des Italiens hier, racisme anti-polonais en Allemagne, des Mexicains aux États-Unis, etc. 

Tout cela veut dire que ce qui se passe dans les classes populaires n’est pas seulement une affaire de classe. Le racisme relève bien d’une logique spécifique, irréductible à la classe.

Mais dans chaque situation concrète, il est souvent très difficile de savoir quel facteur est à l’œuvre, quel facteur est prépondérant ! Racisme populaire ou hostilité à l’égard d’une fraction de classe plus fragile ? Action policière relevant d’une logique coloniale ou de la gestion traditionnelle des « classes dangereuses » ? Chômage lié d’abord à la discrimination raciste ou d’abord à la pénurie d’emploi pour les classes populaires ?

Pourquoi publier une anthologie de textes antiracistes ?

L’anthologie publiée aux éditions de L’Humanité veut tordre le cou à un préjugé tenace : la tradition du mouvement ouvrier n’aurait rien dit sur la question du racisme. Factuellement, c’est faux : de Marx aux proches de Bernie Sanders, en passant par la lutte contre le nazisme, le militantisme antiapartheid, le soutien au mouvement des droits civiques, les Black Panthers, etc., cette tradition n’a jamais cessé de se confronter à ce problème. 

Mais surtout, intellectuellement, ce préjugé conduit à se priver des analyses parmi les plus stimulantes produites sur la question. Cette occultation désarme les militants qui se trouvent contraints d’engager cette lutte nécessaire bien souvent avec les mots (et donc avec les perspectives) de l’adversaire.

Impossible de résumer en quelques mots tout cet héritage. Engels soutient la guerre anticoloniale dans la Chine de 1857 : il fustige la prétention des bourgeoisies occidentales à incarner la civilisation. Georges Politzer, philosophe communiste, résistant, fusillé par les nazis, montrait comment le racisme paradoxalement brisait la nation en refusant les brassages de populations qui jalonnaient son histoire. La militante communiste américaine, Claudia Jones, parle de triple oppression (« comme Travailleur, comme Noires, comme Femmes ») dès 1949, 50 ans avant l’apparition du concept d’intersectionnalité. Des intellectuels proches de Bernie Sanders, aujourd’hui, complexifient l’analyse des violences policières aux États-Unis en montrant, au-delà du racisme, leur caractère de classe. 

L’anthologie propose 40 textes ; mais bien d’autres auraient pu y figurer.