Force de la culture vs culture de la forceAvant-Garde | Guéno
CULTURE

« La Force de la culture face à la culture de la force » ?

Depuis quelques semaines maintenant les exigences de justice et de vérité pour Théo, Adama, Zyed et Bouna et tous les autres se trouvent au cœur de l’actualité. En plus de ces exigences, de véritables sujets de fonds émergent dans le pays comme la question du racisme, du mépris vis-à-vis des quartiers populaires et de ses habitants ou encore du rôle et des missions de la police.

Incontestablement, cette fois-ci il semblerait que beaucoup de personnalités, notamment des artistes s’en mêlent. Du Concert de Justice pour Adama à La Cigale en passant par les Cesars sans oublier les victoires de la musique ou les différentes tribunes ou expressions, les messages de soutien et de dénonciation se multiplient.

Comme souvent, c’est le monde du rap qui a donné l’exemple. Et ce n’est pas la première fois que ce milieu, fort des messages qu’il porte dans toute l’hétérogénéité qu’il comporte est en première ligne. On peut se souvenir de nombreux morceaux de groupes ou de rappeurs, de la BO de ma 6-T va Cracker, des 11’30 contre les lois racistes, ou encore des morceaux sortis entre les deux tours en 2002…

Une montée en puissance

Dès cet été les soutiens étaient déjà énormes pour soutenir la famille Traoré et demander vérité et Justice.  En effet, très tôt via les réseaux sociaux Rohff, Kery James, Youssoupha, Nekfeu, Black M ou encore Joey Starr avaient notamment publié des messages de soutien. Très vite la mobilisation s’est amplifiée et énormément de rappeurs sont entrés dans la bataille jusqu’à l’organisation d’un Concert exceptionnel à La Cigale, célèbre salle parisienne, en soutien à la famille et pour réclamer la justice. Le plateau fut d’ailleurs révélateur de cette mobilisation puisqu’il a réuni une affiche aussi rare que prestigieuse, à savoir, sur la même scène : Médine, Kery James, Youssoupha, Sofiane, Dosseh, Arsenïk, Mac Tyer et des apparitions telles que Black M ou encore des rappeurs de Beaumont proches d’Adama.

Cette soirée fut une réussite qui marque un fort précédent, mais qui finalement s’est avérée n’être qu’une pierre d’un mouvement bien plus profond en cours.

En effet, le même jour, à Aulnay sous-bois (93) le Jeune Théo était victime d’un viol honteux de la part des forces de police.

Directement c’est l’ensemble du rap qui se mobilise ! De nouveau , Kery James, Youssoupha, Nekfeu, Medine, Dosseh, Arsenïk, mais également Booba, Shay, Damso, Gradur, Soprano, Seth Gueko, Demi Portion, Oxmo Puccino, Demi Portion, La Rumeur, La Scred Connexion, etc… Et comment ne pas placer une mention spéciale pour Fianso aka le prefet du 93 qui ira même jusqu’à participer au rassemblement de Bobigny, y prendre la parole avec un message plein de responsabilités et à se faire interlocuteur avec la police sur place.

Depuis, nombre de rappeurs se sont illustrés par des punchlines en référence à Théo, Adama, Zyed et Bounna dans  les morceaux et clips sortis récemment. La reprise d’ Arrêt du cœur par Alivor en est certainement l’exemple le plus flagrant.

En même temps avec le fameux « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? » les deux dinosaures de Brazzaville avaient posé le décor il y a maintenant de nombreuses années avant d’être repris par Assassin, Kery ou encore Youssoupha.

Cette période marque donc un tournant politique, au sens noble du terme, très intéressant car il voit certains rappeurs, moins connus pour ce genre d’engagements rejoindre les rappeurs les plus identifiés sur la question depuis des décennies.

Mais heureusement, et ne vous inquiétez pas, pour celles et ceux qui ne seraient pas amateurs de rap, d’autres artistes ont également pris fortement position ce qui rajoute une dimension populaire et commune très forte à ce combat. C’est le cas d’Imany, par exemple qui interpella lors des victoires de la musique les téléspectateurs, mais aussi d’Arthur H, de Mademoiselle K, Chinese Man, Serge Teyssot Gay, Zebda, entre autres côté musique. Côté cinéma le moment des Césars fut un temps fort puisqu’il vit entre autres Alice Diop, réalisatrice du court-métrage Vers la tendresse, dédier son discours à « ceux dont les voix sont peu ou plus du tout entendues » et citer Théo, Adama Traoré et d’autres victimes. Dans cette cérémonie c’est aussi François Cluzet qui se fit remarqué en faisant référence au racisme et au policier auteur de la tristement célèbre sortie médiatique consistant à dire que « Bamboula, ça reste un terme convenable ». Une apparition remarquée donc pour celui qui fut le compère à l’écran d’Omar Sy, lui-même engagé sans frissonner depuis la première heure. En dehors des Césars les comédiens sont en effet dans la bataille à l’image de Ramzy Bedia, de Nicolas Duvauchelle ou encore d’Hélène Fillieres, plus connue à l’écran dans le personnage de Sandra Paoli de la série Mafiosa.

Nous sommes donc dans un moment très particulier de mobilisation du monde de la culture, certainement sans précédent depuis de nombreuses années.

Des sportifs dans la bataille

Pour continuer d’analyser l’ampleur de cet élan de soutien et de solidarité il ne faudrait pas oublier de jeter un œil du côté des sportifs où cette fois-ci, outre les sportifs connus pour leur engagement comme Lilian Thuram, le boxeur Mehdi Alloune, ou Eric Cantona nous avons vu des gestes très forts de la part de joueurs de dimension internationale encore en activité comme Franck Ribery, Serge Aurier ou encore le club de l’Inter Milan. De quoi renvoyer la balle aux supporters du Red Star 93 qui comme toujours ont assuré la mobilisation des tribunes que cela soit pour Adama, Théo ou toutes les autres victimes, bien que loin du légendaire Stade Bauer.

De plus les choses promettent de continuer avec notamment un engagement important d’artistes autour de la marche du 19 mars pour la justice et la dignité ou l’on y retrouve même des artistes qui se font plus rares habituellement comme PNL, les deux frères du 91 ayant apporté en toute humilité leur soutien aux familles.

Bien sûr certains diront qu’il aura malheureusement fallu des morts et des viols pour arriver à cela, d’autres diront que ces artistes sont loin d’être irréprochables sur tout un tas de sujets mais le constat est là : toutes ces personnalités qui portaient déjà des engagements pour la plupart, qui écrivaient des textes, des films engagés le faisaient généralement dans la sphère privée ou pour leur public. Aujourd’hui ils s’expriment publiquement et aident à interpeller plus largement sur ce sujet en plaçant ces thématiques au cœur du débat et en l’imposant notamment dans le débat politique ce qui permet de voir les positionnements de chacun.

Dépasser les divisions

Cette mobilisation est à l’image de ceux qui la font.

Médine avait raison dans Lecture Aléatoire en décrivant son art : « Le Rap français […] Pas une machine à sou mais une machine à penser ». Et que dire du cinéma, quand on sait que Jean Luc Godard disait « Le cinéma comme la peinture montre l’invisible » , ici il montre mêmes LES invisibles. Quant aux sportifs qui se mobilisent il serait impossible de ne pas faire référence à Muhammad Ali, qui déjà avait justifié son opposition à la Guerre au Vietnam par cette fameuse phrase : «  Ils ont fait ce qu’ils pensaient juste, j’ai fait ce que je pensais juste ».

Plus que jamais nous devons être en capacité d’alimenter et de relayer tout ce commun qui se crée bien loin des habituelles divisions et retranchements.