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FRANCE

Fontaine : entretien avec un maire combatif face au FN

Le 27 février 2017, en plein Conseil municipal de Fontaine, ville de 22000 habitants en Isère, un élu Front National tient un discours choquant. Il propose d’arracher les dents en « or » des Rroms pour payer leur hébergement. Nous avons pu interroger Jean-Paul Trovero, maire de Fontaine et Sylvie Baldacchino adjointe à la jeunesse, à la vie associative et aux sports. Ils reviennent sur cet épisode.

AG: Comment avez-vous réagi aux propos du conseiller Front National ?

Jean-Paul Trovero :

Jean-Paul Trovero

« En fait face à de tels propos, il y a eu comme un effet comme de sidération. J’ai douté d’avoir bien entendu.

De ma place dans le conseil (l’élu frontiste est situé tout au fond de la salle du conseil, sur un côté), je n’ai pas complètement saisi le sens des déclarations. En fait, j’ai eu un moment d’hésitation sur la vrai nature des propos. J’ai recadré comme à d’autres occasions ou l’élu en question a des propos stigmatisants (sur les femmes par exemple). Pour situer le personnage, il s’oppose avec son groupe frontiste à toutes les délibérations concernant les projets du planning familial, du centre de santé avec des propos régulièrement sexistes.

Il m’a fallu demander la transcription intégrale de ces propos dès le lendemain pour confirmer ce que sous entendait la déclaration à savoir une analogie plus ou moins directe avec le sort fait aux tsiganes et gens du voyage lors du génocide nazi et la récupération des dents en or sur les cadavres des victimes de ce régime aryen.

J’ai alors interrogé l’avocat de la ville sur les leviers juridiques. Un premier avis était assez réservé sur la possibilité d’attaquer et de gagner vu l’ambiguïté des propos.

Par ailleurs, j’ai consulté plusieurs avis d’élus et de militants et chacun s’accordait sur la réserve au regard de l’image de notre commune : comment éviter à l’extérieur des amalgames et préserver l’image de notre commune, solidaire et fraternelle ? Après une semaine de débat politique en interne et avec les militants, j’ai opté pour une sévère lettre de recadrage et une demande officielle d’excuse et de respect du cadre républicain.

Nous avons également mis à profit cette première semaine pour mobiliser avec le président communiste de notre groupe majoritaire les autres groupes du conseil municipal autres que FN et avons abouti à un texte commun pour dénoncer les propos de l’élu frontiste et soutenir la lettre du maire demandant des excuses.

Entre temps des citoyens et le MRAP ont porté plainte.

Lors du conseil municipal suivant, j’ai donné la parole aux nombreux collectifs antifascistes et citoyens, aux militants progressistes en suspendant le conseil. J’ai demandé à Monsieur Sinisi s’il s’excusait. Il a alors commencé un exposé délirant autojustifiant ces propos et j’ai alors coupé court : je n’ai plus souhaité qu’il s’excuse et je lui ai enjoint de démissionner. J’ai également informé en séance que je saisissais le procureur de la république ce que j’ai fait immédiatement au lendemain du conseil.

La mobilisation des citoyens, des militants et des élus a été exemplaire, digne, sans débordement et d’une grande tenue politique. Mais la colère et le dégoût étaient bien présents. On se sent collectivement salis par de tels propos et la solidarité avec les populations visées, gens du voyage et roms, est totale.

Les communistes ont été à l’avant garde de cette mobilisation, il est utile de le souligner et de le faire savoir. »

AG: On assiste à des dérapages de plus en plus nombreux contre des catégories de la population. Que pensez vous du contexte actuel ?

Jean-Paul Trovero :

« Au mêmes causes, les même conséquences : la crise sociale, la dureté de la lutte des classes et l’affaiblissement des partis et syndicats révolutionnaires créent un environnement propice à la recherche de bouc émissaire, destiné à détourner la colère sociale sur des cibles fragiles.

Le juif et le roms hier, le chômeur, le musulman et le rom aujourd’hui. Avec toujours la même ambition des puissances de l’argent : diviser le peuple, le détourner de ses intérêts de classe et pendant ce temps là faire des affaires. Avec la montée du péril fasciste et des idéologies de la haine nous sommes dans un contexte explosif. N’oublions jamais que les nazis et les fascistes faisaient très bon ménage avec les capitalistes. »

AG: En tant que maire, que faire pour combattre ce genre de propos ?

Jean-Paul Trovero :

« Tout d’abord en mesurant bien l’équilibre entre les combattre directement et prendre le risque de leur faire de la publicité, ou les combattre d’une manière plus fine, à savoir en menant des politiques volontaristes d’intégration, d’égalité des droits, de lutte contre les préjugés et les discriminations. Le maire doit mener ça sur le terrain en lien avec les habitants et c’est ce que je fais avec mon équipe municipale. Nous menons tout une palette d’intervention qui vont de la lutte contre les clichés jusqu’à l’accompagnement juridique et social des familles sans papiers qui veulent vivre à Fontaine. Je suis amené régulièrement à rappeler aux fontainois que nous avons tous des origines immigrées. Il faut être exemplaire, ne jamais lâcher sur nos valeurs, ne pas verser dans la démagogie. Il serait plus aisé, électoralement parlant, de ne plus se battre mais nous serons alors emporté par la vague fascisante et nous en subirions les conséquences, non seulement nous mais bien sur toutes les communautés stigmatisées.

Il faut aussi ramener les choses dans leur contexte : le FN est haut car l’abstention est forte, notamment dans nos quartiers populaires. Voter en masse demain c’est se débarrasser aussi d’eux.

Certes, il faut aussi régler des problèmes qui empoisonnent notre vie collective. Nous assumons de mener des politiques de sécurité et de prévention car il faut tout faire pour retrouver de la sérénité et de la tranquillité dans nos quartiers. Par contre, je suis extrêmement vigilant à écarter toute pseudo explication ethnique de nos difficultés : les causes sont sociales, économiques. Les réponses devront être sociales et économiques. Et je n’ai pas abandonné l’objectif politique qui me guide depuis toujours : bâtir un monde juste, débarrassé de l’exploitation de l’homme par l’homme.

C’est ce combat qu’il faut mener, lui seul pourra durablement nous débarrasser des tentations de la haine et du repli. »

En tant qu’élue à la jeunesse et à la vie associative, comment avez-vous réagi?

Sylvie Baldacchino

« En tant qu’élue à la jeunesse, et à la vie associative, je veux surtout saluer la mobilisation de nos jeunes et de notre tissu associatif et militant. A Fontaine, à gauche comme à droite, les valeurs citoyennes et solidaires font un socle commun qui entraîne une forte mobilisation antifasciste et antiraciste.

Je suis émue et rassurée de la virulence de la riposte politique de nos associations, qu’elles soient militantes, humanitaires ou simplement locales. Je suis fier également de notre conseil municipal qui ne souhaite laisser aucune dérive s’installer, aucune démagogie.

Nous avons une jeunesse et des acteurs engagées qui sont prêts à aller plus loin pour notre vivre ensemble et c’est une force indispensable pour toucher tout le reste de la population, y compris celle encline à suivre des idées nauséabondes.

En conclusion, je dirai qu’on ne lâchera rien ! »

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