JC du Nord
Éducation

Grève du bac : “le moyen d’action a fait bien plus parler dans les médias que les revendications”

Nous nous sommes entretenus avec Erwan Lehoux, professeur de Sciences Économique et Sociales dans l’Académie de Rouen, membre du Réseau École du PCF aux côtés de Marine Roussillon et de l’institut de recherche du FSU, dans le cadre duquel il a sorti un ouvrage intitulé “Payer pour réussir, le marché du soutien scolaire”

Pourrais-tu nous expliquer en détail les problématiques posées par la Réforme du Lycée de Jean-Michel Blanquer ?

Il faudrait dire « les réformes ». Parce qu’il y en a plusieurs. Avant toute chose, celle de l’entrée dans l’enseignement supérieur qui, avec la sélection et Parcoursup, conditionne toutes les autres. Là-dessus, arrivent la réforme du bac et du lycée général et technologique d’un côté et la réforme du lycée professionnel de l’autre. La première remet en cause le bac en tant que diplôme national puisque le contrôle continu sera pris en compte. En outre, le lycée sera désormais conçu selon un ensemble d’étapes, avec le choix de trois spécialités en fin de seconde puis l’abandon d’une spécialité en fin de première, qui seront déterminantes pour la poursuite d’étude. Le lycée aura un peu la fonction d’un bac à décantation afin de permettre aux formations du supérieur de trier les élèves en fonction de leurs attendus. La deuxième dévalorise encore un peu plus la voie professionnelle scolaire avec la diminution du volume horaire des enseignements, notamment généraux, et la promotion de l’apprentissage. Avec Parcoursup, les bacheliers professionnels étaient déjà le plus souvent écartés du supérieur. Cette réforme enfonce le clou.

Il faut ajouter la réforme de l’orientation, qui consiste essentiellement à transférer la compétence d’information sur formations et sur les métiers aux régions, au risque que soit rivilégier une approche purement adéquationniste de l’orientation des élèves. En outre, la grande majorité des CIO sera fermée tandis que le nombre de psychologues de l’Éducation nationale continue de baisser. De fait, ils seront amenés selon un tout récent rapport à devenir des référents dont le rôle sera de former et de conseiller les professeurs qui devront assurer eux-mêmes l’accompagnement de leurs élèves à l’orientation. 

Non seulement, les professeurs ne pourront pas avoir les connaissances indispensables pour effectuer cette tâche, mais, de surcroît, ils seront en quelque sorte à la fois juges et partie. C’est très dangereux. 

Autant dire que le service public de l’orientation est gravement menacé. 

Heureusement, les enfants dont les parents ont des moyens pourront se tourner vers des coachs privés en orientation qui sont de plus en plus nombreux à monnayer leur service pour des sommes extravagantes ! Bref, il serait bien long de faire une synthèse complète et détaillée des réformes des lycées, mais on voit bien que l’ensemble est cohérent. C’est un système qui promeut une vision individualiste de l’éducation, dans laquelle les élèves sont considérés comme des entrepreneurs d’eux-mêmes. À eux et leur famille de faire les choix les plus rentables, qui leur permettront d’améliorer leur employabilité… Tant mieux pour ceux qui auront les bons conseils et tant pis pour les autres. C’est évidemment profondément inégalitaire. En outre, cela s’oppose à toute visée d’émancipation par l’éducation puisque cette dernière n’a plus qu’un but utilitaire. 

Comment la tension entre les profs et le ministère en est arrivé à un point de non retour ? Quelles sont les revendications principales des professeurs grévistes ?

 Il est assez juste de rappeler que ce sont les lycéen·ne·s qui se sont mobilisé·e·s les premier·e·s, dès le mois de décembre dernier. À ce moment-là, les enseignant·e·s étaient déjà majoritairement convaincu·e·s de la nocivité de ces réformes, mais la mobilisation peinait à prendre. Il a fallu vaincre la résignation d’un certain nombre de collègues. Progressivement, tout au long du printemps, les journées de grève et les manifestations ont réuni de plus en plus de monde. Les médias et donc l’opinion publique ont cependant eu un peu de mal à suivre. Quant au ministre, il a toujours répondu avec le même mépris, minimisant l’ampleur du mouvement et affirmant même que, si seulement 10 % de la profession était en grève – selon ses propres chiffres – c’est que 90 % le soutenait ! Face à cela, la grève du bac s’est imposée comme la seule solution pour donner davantage de visibilité au mouvement et pour mettre le ministère au pied du mur. De ces deux points de vue, c’est une réussite. Nous avons fait la une de l’actualité et le ministère a été contraint aux pires magouilles pour sauver sa réforme.

Cependant, il est vrai que le moyen d’action a fait bien plus parler dans les médias que les revendications… Comme d’habitude ! Celles-ci sont simples. D’une part, l’abrogation des réformes des lycées généraux, technologiques et professionnels, mais aussi de la réforme de l’orientation scolaire. Des réformes sont indispensables, mais certainement pas celles proposées par ce gouvernement ! Ensuite, l’augmentation du traitement des personnels, notamment des enseignant·e·s qui sont, rappelons-le, parmi les moins bien payés d’Europe. Cela doit s’accompagner d’un vaste plan de titularisation afin de mettre fin à la précarité dans l’Éducation nationale. On pense bien entendu aux AESH par exemple, mais le nombre de contractuels chez les enseignant·e·s est lui aussi croissant. Et cela ne devrait pas aller en s’arrangeant avec la réforme de la fonction publique, dite loi Dussopt… La preuve, le nombre de postes offerts aux concours continue de baisser.

 Pour ne pas repousser la date des résultats, Blanquer a utilisé les résultats du contrôle continue et a même inventé des notes peut tu en dire plus et expliquer pourquoi cela est inégalitaire ? 

Après la grève des surveillances, qui a été très suivie, mais que le ministère a su parer en replaçant les personnels absents, un certain nombre de collègue a décidé de poursuivre le mouvement en se mettant en grève au moment de la remise des notes et des copies. Du coup, lorsque les jurys se sont réunis jeudi, il manquait des notes à de nombreux élèves, notamment en philosophie, en mathématiques, en histoire-géographie et en sciences économiques et sociales. C’est pourquoi Jean-Michel Blanquer a formulé à l’occasion d’un de ses nombreux passages à la télévision, la veille des jurys, une redoutable consigne. Il a demandé aux jurys de remplacer les notes manquantes par les notes obtenues par le candidat durant l’année, au contrôle continue. En cas d’absence de livret scolaire, il était alors demandé d’inventer des notes, en cohérence avec les notes obtenues dans les autres disciplines. Par exemple, certains jurys ont choisi de faire la moyenne entre la note d’histoire-géographie et la note de français pour obtenir une note de philo. Cela n’a aucun sens, mais le seul impératif, pour le ministre, était de sauver la face…

Beaucoup de professeur·e·s, membres des jurys, ont été choqué par cette consigne, et ce, à plus d’un titre. Non seulement, l’absurdité qui consiste à inventer des notes discrédite notre métier. De surcroît, l’application de cette consigne remet constitue une rupture d’égalité pour les candidat·e·s. En effet, la règle n’est pas la même pour tout le monde ! Celles et ceux dont les notes issues des épreuves sont arrivées en temps et en heure et qui n’ont pas été reçus pourront ainsi faire des recours et demander à ce que leurs notes de contrôle continu soient également prises en compte. Il est important de le dire : la consigne formulée par Blanquer était illégale ! D’ailleurs, si elle a bien été transmise par écrit aux jurys, il faut souligner qu’elle n’était pas signée et qu’elle n’avait donc aucune valeur… 

C’est pourquoi un grand nombre de professeur·e·s a refusé d’appliquer ces consignes. De fait, les jurys se sont déroulés dans la confusion la plus totale. Dans certains cas, les jurys ont tout de même appliqué la consigne, souvent sous la pression voire les menaces des chefs de centre. Dans d’autres cas, les jurys ne se sont pas tenus ou ont refusé de statuer sur le cas des élèves à qui il manquait une note. Ce sont alors les chefs de centre qui, encore en toute illégalité, ont retranscrit les notes et ont finalisé le travail des jurys, alors que ces derniers sont souverains !

Quelles sont les prochaines grandes actions à mener ?

Dès maintenant, on peut imaginer que les recours juridiques seront nombreux. C’est important, car la responsabilité de Jean-Michel Blanquer sera de plus en plus évidente. Quant à la suite de la mobilisation, il est impossible de prédire ce qui se passera à la rentrée, mais on peut imaginer qu’elle sera chaude. Dès la pré-rentrée, certains collègues ont décidé de déposer des heures d’infos syndicales. Les syndicats réfléchissent par ailleurs à une journée d’action au mois de septembre. Je crois qu’il est particulièrement important que le mouvement s’étende et se massifie. Les mouvements de grève observés durant les épreuves du baccalauréat ont été très suivis dans certaines disciplines et dans certaines académies, beaucoup moins dans d’autres. Il faut dépasser cela en visant une mobilisation de toute la profession, de la maternelle à l’université. De même, nous devrons rechercher une meilleure coordination avec les lycéen·ne·s et les parents d’élèves notamment, mais aussi avec les personnels non-enseignants.

Au-delà des questions strictement liées à l’éducation, il y a aura aussi celle de la réforme de la fonction publique et surtout de la réforme des retraites. Pour la première fois depuis l’arrivée de Macron au pouvoir, tous les salariés, du public comme du privé, seront concernés. Ce sera le moment d’y aller tous ensemble ! En attendant, nous aurons l’occasion de discuter des questions d’éducation à l’occasion de l’université d’été du Parti communiste, du 23 au 25 août, à Aix-en-Provence, puis à la Fête de l’Humanité, du 13 au 15 septembre à La Courneuve, rendez-vous majeur de la rentrée politique à gauche. Le réseau école y proposera plusieurs débats et atelier auxquels on espère vous retrouver nombreux !

“Payer pour réussir, le marché du soutien scolaire”. – Erwan Lehoux

Réseau Ecole PCF