histoire-de-lutte-lgbtAvant-Garde | Gwenn Herbin
Vivre ensemble

Histoire de la lutte LGBT+

S’il est très difficile d’estimer l’importance de l’homosexualité dans les époques anciennes, il est certain que l’homosexualité a toujours existé, soit de façon canalisée et contrôlée par les structures sociales, soit en marge de ces structures. Dans plusieurs civilisations, comme celle de la Grèce Antique ou de la Rome antique, mais aussi dans divers peuples et tribus africaines ou asiatiques, l’homosexualité était ainsi socialement acceptée, mais souvent à condition que les individus soient mariés et effectuent leur devoir de reproducteurs. Les religions monothéistes ont cependant bouleversé cette relative tolérance, en préférant l’ascétisme et en prohibant ainsi le désir et le plaisir sexuel.

Une France libérale et conservatrice

La France possédait une réputation plutôt libérale en matière d’homosexualité, puisque l’homosexualité avait été officiellement dépénalisée dès 1791, et que des quartiers homosexuels se développèrent rapidement à Paris, en particulier pendant la Belle Époque. Cependant, les homosexuels étaient largement persécutés par la police ou la justice, notamment par le biais du délit d’outrage à la pudeur. Une série d’instance bourgeoise tentaient ainsi de maintenir le statu quo, telle l’Église, la médecine ou la psychanalyse dont de nombreux acteurs travaillèrent à instaurer une morale sexuelle. Ainsi toute une littérature médicale du XIX avait pour objet de prohiber le sexe non reproductif, en mettant en garde notamment contre la masturbation et l’homosexualité. Lorsque l’école de masse arriva en France dès les années 1870, il fût institué un cours d’éducation civique pour « combattre la sensualité, la gloutonnerie et la paresse » dans la jeunesse. Les garçons furent par ailleurs séparés des filles. Chez elles plus particulièrement, la sexualité et le désir étaient proscrits, l’éducation sexuelle était inexistante et on cultivait la « pureté » et la « naïveté » sur la question…, autant de politiques qui avaient pour but de garder intact le modèle bourgeois de la sexualité.

Par la suite, la situation légale des homosexuels se dégrada, lorsque le régime de Vichy promulgua une loi faisant passer la majorité sexuelle des homosexuels à 21 ans, disposition maintenue après la Libération par les ministres chrétiens-démocrates. Ainsi la majorité sexuelle des hétéros était de 15 ans, alors que celle des homosexuels était de 21 ans. La situation en France reste donc très conservatrice pendant l’après-guerre puis sous la présidence de De Gaulle : les lieux de rencontres homosexuels sont cachés, souvent relégués dans les quartiers parisiens où se pratiquent la prostitution, dans les toilettes publiques, ou dans des lieux reculés à la campagne. Enfin en 1960, sous les conseils du psychiatre Eck, auteur de Parents et éducateurs devant le péril homosexuel, les gaullistes font passer l’homosexualité dans la liste des « fléaux sociaux », au même rang que l’alcoolisme ou la tuberculose.

La fin d’un tabou et les prémices d’une organisation à l’échelle mondiale

Cependant, à l’échelle mondiale le tabou autour de l’homosexualité commence à être ébranlé, en particulier par les rapports du sociologue Kinsey, publiés dans les années 1950 aux Etats-Unis. Les rapports établissent le schéma d’une échelle allant de 1 à 6, le 1 correspondant à un individu strictement hétérosexuel et le 6 à un individu strictement homosexuel. Kinsey montre alors que l’essentiel des individus se situe entre les deux pôles, et donc ainsi que la binarité homosexuel/hétérosexuel est à relativiser. De plus, il montre que les relations homosexuelles et bisexuelles sont bien plus courantes qu’on aurait pu le penser alors : 37% des hommes et 13% des femmes auraient eu un contact sexuel avec une personne du même sexe menant à l’orgasme. Dans les Etats Unis puritains des années 50, ces rapports constituent un véritable scandale, jusqu’en Europe.

En parallèle d’un changement du regard des sociologues sur la question, le mouvement LGBT+ s’organise de façon embryonnaire. En 1951 se crée à Amsterdam l’International Committee for Sexual Equality. André Baudry, membre de cette internationale, fonda alors en France la revue Arcadie qui fut diffusée pour la première fois en 1954. A cette époque, cette revue française fut probablement la revue en faveur et à destination des homosexuels la plus diffusée dans le monde. Cependant, Arcadie resta une revue très timide dans ses revendications, davantage en recherche de respectabilité pour une « homophilie » strictement masculine, sans remise en question radicale du patriarcat et de l’hétéronormativité. Ainsi la revue périclita dans la période post Mai 1968, qui fut le moment d’apparition d’un militantisme homosexuel révolutionnaire.

En effet, si les années 50 et 60 correspondent à la naissance timide de revendications politiques d’égalité entre les sexualités, ces décennies sont également celles de la montée en puissance de la réaction, du fait de la peur d’une large partie des populations face à un monde qui change brutalement, qui entre dans une consommation de masse et dans un capitalisme moderne qui effrite les structures traditionnelles. La peur du « pervers invisible », de l’homosexuel caché, qui ressemble à n’importe qui d’autre, qui pourrait s’en prendre aux enfants… hante une large partie de la presse et des hommes politiques conservateurs. Cette véritable chasse aux homosexuels, que l’on observe aussi bien aux États Unis qu’en France, avec une augmentation importante des arrestations, rend plus complexe pour ces derniers de mener une double vie comme le faisait de nombreux homosexuels dans les années 50 et début des années 60. Beaucoup en effet jouissait d’un côté d’une respectabilité hétérosexuelle, et vivait de l’autre une homosexualité privée et cachée, réservée à un certain cercle de sociabilité. Le sociologue Humphrey montrait par exemple que les homosexuels qui draguaient dans les toilettes publiques dans les années 60 étaient souvent des hommes votant à droite, mariés, catholiques et qui ainsi en prônant des postures conservatrices en société se créaient « une cuirasse de vertu ». Cette situation n’est plus possible dans les années 1960, et de nombreux homosexuels sont contraints au coming-out ou à fuir leurs campagnes pour aller dans les grandes villes, ce qui va contribuer à créer des sous-cultures LGBT+ et des revendications LGBT+.

Une politisation des revendications

Ainsi dans la période de mai 68 et de l’explosion d’appel à la libération sexuelle et de rejet des mœurs de la société bourgeoise, se crée en 1971 le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR). Influencé par des intellectuels communistes en marge du PCF, comme Simone de Beauvoir ou Jean-Paul Sartre, le FHAR est symptomatique de la rencontre entre le marxisme et l’esthétisme révolutionnaire et « gauchiste » de la période. Il fustige par des pamphlets et des manifestations remarquées (en chargeant notamment les CRS à cris de « bites ») la sexualité bourgeoise. Institué par des lesbiennes, même si le FHAR devient rapidement à dominante masculine, le Front place les revendications LGBT+ sur le devant de la scène politique. Celui-ci assume la provocation en revendiquant effectivement que l’homosexualité est un « fléau social », une composante révolutionnaire de la société capable de détruire les conceptions bourgeoises. La tension entre ceux, à l’instar d’Arcadie, qui souhaitent montrer l’homosexualité comme une pratique respectable, qui peut se fondre dans la société traditionnelle, et ceux qui revendiquent au contraire leur différence et leur identité est analogue aux tensions que l’on retrouve dans tous les mouvements de luttes des minorités des dominés, comme le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis (entre un Martin Luther King et un Malcom X par exemple).

Au sein du mouvement LGBT+, on peut la résumer ainsi : Faut-il revendiquer l’égalité entre les sexualités afin de faire disparaitre la différence sociale entre les homos-hétéro, ou faut-il au contraire revendiquer cette différence, construire une identité homosexuel – au risque d’aliéner différentes personnes LGBT+ qui ne se retrouveraient pas dans cette identité – afin de critiquer et de renverser la société hétéronormative et bourgeoise ?

Ces tensions se retrouvent ainsi encore aujourd’hui au sein du mouvement LGBT+. Si le FHAR périclite rapidement à l’instar des groupuscules des années 70, victimes de scissions (les Gouines Rouges…), il aura cependant été l’un des principaux acteurs qui ont permis la dépénalisation de l’homosexualité en 1982, lors de l’arrivée des socialistes et des communistes au gouvernement.

Le mouvement LGBT+ se constitue ensuite de façon plus structuré, mais se heurte à l’homophobie virulente qui suit la pandémie du sida dans les années 80, les LGBT+ étant jugés par beaucoup comme les responsables de l’épidémie. Ainsi, l’homosexualité ne disparaitra de la liste des maladies mentales de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qu’en 1990. Cependant, le sida, qui tue énormément d’homosexuels, catalyse la visibilité des gays et rend manifeste leur existence dans le monde. Les lesbiennes, moins touchées par la pandémie, souffre alors d’un différentiel de visibilité encore plus grand vis-à-vis des homosexuels hommes.

Dans les années 2000 née le mouvement queer dans les universités américaines, puis celui-ci se diffuse en Europe. Il regroupe des homosexuels, mais aussi des trans, des adeptes du SM, des asexuelles et des fétichistes. « Queer » est au départ une insulte en anglais, qui signifie bizarre de façon très péjorative. Les Queer étudient de près les questions de genre, et la construction sociale de l’homme et de la femme, de même que celle de l’hétérosexualité. Ils se focalisent de plus sur la transgenralité, auparavant presque absente du mouvement LGBT+. Le mouvement Queer peut être vu en France comme l’héritier du FHAR, en refusant fermement toute politique qui pourrait « normaliser » les sexualités déviantes et les « intégrer à la société bourgeoise ». Ainsi les Queer s’opposent au mariage homosexuel, analysant le mariage comme une institution bourgeoise par excellence, et une façon pour le système d’obtenir la bonne grâce des opposants au patriarcat sans le détruire. Cependant, si les Queer théories ont apporté beaucoup au mouvement LGBT+, ils pêchent par un excès d’intellectualisme et un manque de prise en compte des revendications pratiques des LGBT+, dont beaucoup souhaitent simplement le droit de se marier et d’avoir des enfants.

Le mouvement communiste est ainsi resté très largement en retrait sur les luttes LGBT+. Si pourtant l’URSS fût le deuxième pays au monde à légaliser l’homosexualité grâce à Lénine, Staline la pénalise de nouveau en 1934 et les PC observent une position très ambiguë sur la question. De nombreux dirigeants communistes ont en effet considéré que la lutte des classes se devait d’avoir la priorité et donc que les LGBT+ étaient condamnés à attendre l’arrivée du socialisme, ou encore que l’homosexualité ne correspondait pas à l’esthétisme prolétarien alors en vigueur. Cependant, le marxisme et le matérialisme a fortement influencé de nombreuses organisations LGBT+, et plusieurs communistes ont participé à cette lutte, faisant à l’instar d’Angela Davis une analyse interventionnelle des dominations : à la domination de classe, s’ajoute la domination de « race » et de genre (et donc de sexisme et d’hétéro-sexisme), ces trois dominations s’imbriquant de façon complexe.

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L P