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A LA UNE FRANCE

La hype de Chirac, symptôme d’un monde politique en mal d’idées

Comment un homme politique de droite qui a mobilisé des milliers de jeunes contre ses réformes est-il devenu une icone cool dont la photo s’affiche sur des T-shirts ?

Un décès qui n’a laissé personne de marbre

L’annonce du décès de Jacques Chirac a suscité diverses réactions assez stéréotypées.

Les premières, venant des libéraux convaincus et partisans de l’ex-Président, rendent un hommage prévisible et cohérent à la mémoire d’un homme dont ils ont épousé les idées politiques. 

Les secondes, venant souvent d’adversaires politiques sont à classer dans l’hommage républicain à un chef d’état, et saluent en plus un adversaire politique intéressant à combattre et incarnant une certaine idée de la politique.

Les troisièmes réactions, venant parfois du même camp, se refusent à tout hommage, arguant que derrière ce côté sympathique se cachait un véritable homme de droite, ayant permis l’émergence du discours raciste des Lepen tout en s’attelant à détruire les droits des salariés. Ce dernier type de réaction apparaît comme assez pertinent au regard de quiconque regarde la politique avec comme unique grille d’analyse les résultats finaux d’une action politique.

Jacques Chirac l’icône cool

Mais un quatrième type de réactions apparaît comme plus intéressante. Il s’agit de ceux, souvent jeunes, qui rendent un hommage appuyé à l’ancien chef d’état, en faisant une icône de la pop culture. 

Ainsi a -t- on vu fleurir sur les réseaux sociaux des photographies « cool » de Jacques Chirac, quelques citations « cultes » ainsi que des extraits des meilleurs passages de la marionnette aux Guignols de l’info. Ce phénomène de hype autour de l’ex-Président de la République n’est pas apparu après ce décès. Voilà déjà quelques années que se vendent T-shirts et autres goodies à son effigie, ainsi que de nombreux articles proposant les meilleurs phrases ou les meilleurs photos du Corrézien.

Mais à quoi peut-être due cette nostalgie pour un ancien président, de la part d’une jeunesse qui n’a, pour la plupart, pas réellement vécu sous son mandat et qui n’épouse pas réellement ses idées politiques ?

Certes, Jacques Chirac peut apparaître sur quelques points comme un président de droite relativement modéré. Ses positions à l’international notamment sur la Palestine ou encore le refus de la guerre en Irak sont à saluer en ce qu’elles tranchent avec l’atlantisme obsessionnel de ses successeurs. Pourtant, ces quelques positions suffisent-elles à elles seules à expliquer l’engouement autour de ce président ?

Une nostalgie due au désenchantement suscité par les politiques

Il semblerait que les raisons soient plus à chercher dans la situation politique actuelle que dans les réalisations du défunt président.

Premièrement, Chirac semble être le dernier Président de la République à apparaître comme un homme doté d’un minimum d’autonomie dans ses actions politiques. Alors que les trois derniers Présidents n’ont eu pour rôle que d’appliquer avec zèle les injonctions du patronat ainsi que les directives européennes, Chirac peut apparaître comme un Président encore capable de « bonnes surprises », laissant parfois place à quelques relents (réels ou fantasmés) de « gaullisme social ». De la même manière, alors que les derniers présidents ont contribué à faire reculer le rôle de la France en matière de paix dans le monde en renforçant l’intégration du pays dans l’OTAN, le juste choix de Chirac de ne pas participer à la guerre en Irak apparaît comme une bizarrerie louable.

Deuxièmement, il semblerait que la personnalité même du président décédé tranche radicalement avec celles des trois derniers élus, comme si l’outrance de Nicolas Sarkozy, l’apathie de François Hollande ou le mépris d’Emmanuel Macron permettaient à l’apparente bonhomie de Jacques Chirac de ressortir plus fortement.

On peut donc penser que cette hype chiraquienne n’existe que par contraste face aux plus récents Présidents apparaissants uniquement comme des technocrates désincarnés, Emmanuel Macron en étant la quintessence.

Mais peut-être que cette mode dit aussi quelque chose de l’état des idées politiques dans notre société.

La dépolitisation de la politique

Alors que la chute du mur de Berlin avait proclamé la « fin de l’histoire », que le néo-libéralisme s’impose comme l’unique idéologie politique acceptable, la rendant de ce fait quasiment « neutre » et « non politique », le monde politique peut apparaître comme fade. Les trahisons du dernier président socialiste on pu finir, pour nombre de français, d’achever tout espoir en une alternative crédible dans la sphère politique et dans leur vie.

Évoquons aussi le rôle des médias dominants dans cette situation qui se livrent à un double mouvement de dépolitisation de la vie publique : quasi-omniprésence des libéraux et personnalisation de la politique.

Ainsi dans un monde politique où règne le fameux « there is no alternative » de Thatcher, que peut-il bien rester d’intéressant en politique ? Peut-être bien les hommes et femmes qui la font.

Si le fond des idées des récents présidents semble le même depuis des décennies, leur personnalité, elle, peut varier.

Entre peopolisation de la politique et personnalisation du pouvoir

Ce mouvement constaté autour de Chirac peut être mis en comparaison de la rhétorique dite « populiste » autour de la nécessité de l’incarnation du pouvoir. Ainsi, si l’avenir politique semble bouché, une des raisons serait à trouver dans l’absence de personnalités politiques fortes, capables d’ « incarner » un projet d’ampleur. Ce déplacement du débat vient alors reléguer au second rang les effets de système, historiques, politiques et médiatiques qui rendent inaudible une voix anti-libérale, disqualifiée d’office et reléguée au rang, au mieux de fantaisie, au pire de dangerosité.

Il semblerait alors que la personnalité politique l’emporte sur les idées. Ainsi, là où dans un monde politique pluraliste et rendant possible les débats, les hommages ou attaques contre Chirac porteraient sur ses actions politiques, celles-ci semblent se concentrer sur une prétendue « coolitude » du Président.

Et à ce petit jeu là, il semblerait que les bruits de Corona qui s’entre-choquent l’emportent sur « le bruit et l’odeur ».