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Julian Assange ne doit pas être livré aux États-Unis

La première partie du procès en vue de l’extradition du Julian Assange vient de prendre fin outre-Manche. L’homme auquel le monde doit notamment la révélation des crimes de guerre américains en Irak et en Afghanistan risque 175 ans de prison.

Julian Assange, le hackeur à l’origine de Wikileaks

Julian Assange est l’homme qui crée Wikileaks. Hackeur australien, c’est installé en Europe en 2006 qu’il met en place la désormais célèbre plateforme. L’idée est d’offrir un espace sécurisé afin que des personnes y déposent des documents numériques d’intérêt public gardés secrets. C’est une petite révolution dans le journalisme d’investigation, la fuite de documents possède une histoire longue. Cependant, le site internet va lui faire changer d’échelle. La nouvelle dimension de la publicisation non désirée d’information intervient en 2010. Wikileaks se retrouve sous les feux des projecteurs après avoir mis en ligne plusieurs centaines de milliers de documents secrets concernant l’action de l’armée américaine en Afghanistan, en Irak, mais aussi la diplomatie américaine. 

Cette fuite de documents est la plus massive à ce jour. La vidéo d’un carnage commis contre des civils en Irak fait le tour du monde et fait rentrer Wikileaks et son fondateur Julian Assange dans l’Histoire. L’homme est alors largement encensé par la presse, il a d’ailleurs collaboré avec plusieurs médias pour diffuser les informations contenues dans les documents, dont Le Monde en France. Il est érigé en héros de la vérité. Pour les États-Unis, c’est une humiliation. Non seulement des documents secrets sont en libre accès sur internet, mais leur politique internationale d’intervention militaire est directement mise en cause. Même au sein de l’opinion américaine, les dégâts sont considérables. L’action tout entière du puissant appareil militaire américain perd en légitimité. 

L’isolement de Julian Assange

Au mois de décembre de la même année, Julian Assange est accusé de viol et agression sexuelle par deux femmes en Suède. Tout en contestant les accusations, il refuse d’y répondre et fuit au Royaume-Uni. Il dénonce une affaire montée de toute pièce et un complot organisé par les États-Unis. La justice suédoise émet un mandat d’arrêt et une demande d’extradition alors même que Julian Assange proposait de répondre aux questions de la justice suédoise depuis Londres. 

À cette époque, le hackeur australien se coupe d’une bonne partie de ses soutiens en multipliant les initiatives clivantes. Il qualifie d’abord la Suède « d’Arabie Saoudite du féminisme » dans une défense particulièrement malhabile. Il publie ensuite de nouveaux documents américains sans toutefois les expurger des informations identifiantes lorsque cela peut mettre en danger des personnes. Ces publications sont dénoncées par de nombreux médias qui y voient là une rupture des bonnes pratiques journalistiques. Cette mise en ligne intervient toutefois alors que des copies des fuites circulent sur d’autres sites internet.

 À court d’argent il s’associe avec la chaîne d’information Russia Today ce qui entraîne des soupçons de proximité avec le pouvoir russe. Ces soupçons sont renforcés lorsque Wikileaks publie des mails dérobés par des hackeurs russes au parti démocrate en pleine campagne présidentielle américaine. Il renouvellera cette expérience après l’élection présidentielle française où il publiera, à nouveau sans tri, des mails volés à En Marche. 

Le feuilleton judiciaire

En novembre dernier, l’ensemble des procédures suédoises sont classées sans suite plus de 7 ans après avoir débuté. Ces années auront été un enfer pour le fondateur de Wikileaks. Il les aura passés réfugié dans les modestes locaux de l’ambassade d’Équateur qui lui avait accordé l’asile puis en prison après son expulsion suite à un changement de majorité politique dans l’état sud-américain. Ces années d’enfermement l’ont fortement affectée sur le plan physique comme sur le plan psychique selon ses proches et sa défense. Tenu à l’isolement dans des conditions particulièrement dures par les autorités pénitentiaires britanniques, il ne fait face à aucune accusation en Angleterre. Il avait été condamné pour non-respect des conditions de sa liberté conditionnelle lorsqu’il était menacé d’extradition vers la Suède, mais il a désormais purgé sa peine. 

Il est actuellement emprisonné de manière préventive afin de s’assurer de sa présence à un procès pour extradition vers les États-Unis. La première puissance mondiale tient en effet à laver l’affront que lui a fait Julian Assange. Il y est accusé d’espionnage en vertu d’une loi datant de 1917 particulièrement dure. Il risque 175 années de prison en cas de jugement sur les terres de l’Oncle Sam. Chelsea Manning, l’ex-soldate américaine à l’origine de la fuite des documents qui ont fait la réputation de Wikileaks, a d’ailleurs été à nouveau arrêté après avoir été libéré par Barrack Obama pour avoir refusé de témoigner contre Julian Assange. Même les médias américains particulièrement critiques à son égard contestent aujourd’hui la demande de leur pays.

Les enjeux derrière Julian Assange

Derrière le cas Julian Assange se jouent plusieurs batailles. La première concerne l’extraterritorialité du droit américain. La publication des documents révélés par Wikileaks ne constitue pas une infraction sur le sol britannique ni en Suède. Une réponse positive du Royaume-Uni à la demande américaine constituerait donc l’acception que le droit des États-Unis puisse s’appliquer au-delà de ses frontières. On connaît déjà en matière de politique internationale les conséquences désastreuses de l’unilatéralisme américain, l’embargo illégal sur Cuba ou la destruction de l’accord avec l’Iran sont possibles par une application extraterritoriale du droit américain sur les multinationales.

Le second enjeu est le droit à l’information. En qualifiant d’espionnage, une activité journalistique, les États-Unis déclarent la guerre à la presse. Toute révélation d’un document classifié est ainsi considérée comme un crime, peu importe le but poursuivi. C’est une véritable menace qui est mise sur la liberté d’informer. Sans les documents rendus publics par Julian Assange et Chelsea Manning, il n’aurait probablement jamais été possible d’estimer correctement l’ampleur des pertes civiles lors de l’occupation américaine de l’Irak. En France, un appel de journaux et sociétés de journalistes a notamment été fait sur ce point. 

Enfin, l’Europe s’enorgueillit régulièrement d’être le continent des droits de l’Homme, doté d’une cour européenne des droits de l’Homme et dont la plupart des États sont partis à la Convention européenne des droits de l’Homme. Quel sens aurait l’extradition d’un homme vers un procès outre-Atlantique après bientôt huit ans de privation de liberté ? Julian Assange n’est pas le héros que certains voulaient voir en 2010, il n’est pas pour autant la menace décrite par d’autres en 2020. Ne pas extrader le fondateur de Wikileaks, ce serait également faire la démonstration d’une certaine conception de la dignité humaine.

Une première manche du procès prend fin, une seconde s’ouvrira en mai et un appel devrait logiquement être déposé, quelle que soit la décision prise.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde