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FRANCE

Karl Marx 2018 : La lutte des classes, moteur de l’Histoire

A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Karl Marx, nous revenons à travers une série d’article sur les apports essentiels du marxisme à l’analyse sérieuse de la société moderne. Troisième épisode !

Le marxisme et l’Histoire : un enjeu fondamental et souvent mal compris

La perspective historique du marxiste est un des enjeux principaux de la compréhension de la pensée marxiste et de son application dans les sciences sociales. Déjà parce qu’il s’agit d’une des réflexions centrales du matérialisme dialectique, mais également parce que la compréhension de l’historicisme marxiste porte, pour nous communiste, un enjeu pédagogique de première importance. En premier lieu, elle présente dans bien des cas le lieu commun des poncifs caricaturaux circulant à propos de la pensée de Karl Marx, ensuite sa mauvaise compréhension est à la base de nombreuses erreurs d’interprétation au sein même du mouvement communiste. Enfin, cette idée de la  Lutte des classes comme moteur de l’Histoire est d’autant plus fondamentale qu’elle fait du marxisme un humanisme, dans le sens où elle place les masses au cœur de tous les processus historiques. D’où la fameuse phrase de Karl Marx :

« Ce sont les masses qui écrivent l’Histoire »

Commençons déjà par tordre le cou à deux préjugés courants : le marxisme comme outil de l’analyse historique n’est en aucun cas une lecture prophétique de l’Histoire, elle ne prétend en aucun cas que la révolution est inévitable, mais simplement que les contradictions du capitalisme en fabrique cycliquement les conditions. Du reste c’est bien le rapport de force qui existe entre les classes sociales, et plus généralement l’organisation des forces révolutionnaires qui en déterminent la réalisation ou la non-réalisation. Le deuxième préjugé qui découle naturellement du premier, typique des critiques portées par les praticiens bourgeois des sciences sociales serait que le marxisme est téléologique : c’est-à-dire qu’il prétendrait que l’Histoire à un sens prédéterminé : celui du progrès social. Or justement le marxisme fait de l’Histoire une réalité dialectique, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts et des rapports de force : l’ensemble des conflits sociaux naissants de ces contradictions sont fondamentalement moteur de l’Histoire, que leurs dénouements soient favorables ou non aux classes sociales dominées.

Ces deux premières constatations sont déjà suffisantes pour démontrer la vacuité de l’approche attentiste, qu’on retrouve parfois au sein du mouvement communiste, qui voudrait que la révolution soit inévitable, les forces révolutionnaires n’ayant alors pour vocation que de s’y préparer pour y insuffler son analyse du monde, à l’avant-garde des masses populaires. Or c’est précisément l’inverse : il n’est de révolution qui ne soit préalablement le fruit d’un processus historique révolutionnaire construit sur le long terme, par et autour d’organisations de masses et de classes.   C’est précisément ce qui fait la différence fondamentale entre l’émeute et la révolution d’une part, et entre coup d’état et révolution d’autre part. Le rôle d’avant-garde ne réside donc pas seulement dans un rapport de force entre les différentes organisations qui composent les forces révolutionnaires, en attendant le déclenchement de l’inévitable insurrection, mais bien dans la compréhension et la préparation à long terme du processus révolutionnaire lui-même à un moment donné de l’Histoire qui en réunit les conditions objectivement nécessaires. Pour exemple, si l’état actuel de bouleversement des rapports de productions, c’est-à-dire les contradictions grimpantes entre l’état des forces productives et l’organisation sociale de la production pourraient bien réunir, les conditions sociales d’une révolution, le rapport de force n’étant pas en faveur de notre camp social – celui des travailleurs – le processus révolutionnaire ne peut que stagner. C’est bien là tout l’enjeu qui est celui de notre organisation révolutionnaire : créer les conditions de rapports de force favorables à notre classe sociale, et lui permettre de prendre le pouvoir.

Histoire et dialectique matérialiste

A présent que nous entrons dans le vif du sujet il nous faut revenir un instant sur la question de la dialectique, et définir, d’un point de vu marxiste les termes qui ici nous intéressent.

Ainsi que vous avez pu le lire au cours des articles précédent, la dialectique matérialiste démontre que tout système, toute activité humaine est traversé par des contradictions d’intérêts. Ainsi, ces contradictions sont toutes l’objet d’un rapport de force fluctuant entre dominants et dominés. Certaines de ces contradictions ne sont pas à proprement parlé infrastructurelle, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas naturellement inhérentes à un système social et économique donné : prenons pour exemple le cas des dominations sexistes. Si ces dernières s’appliquent bien selon les lois et les formes propre à la société capitaliste (inégalité salariale, dépendance économique, discrimination à l’embauche etc.) elles ne sont pas pour autant fondamentales. La bourgeoisie peut certes nourrir ses intérêts  de ces contradictions, mais dans l’absolue une société capitaliste pourrait très bien s’accommoder de l’abolition de la domination sexiste, tout comme un régime socialiste, qui a aboli les classes sociales pourrait conserver intactes la domination de la femme par l’homme. En revanche, si il y a bien une contradiction fondamentale qui est inhérente à l’organisation de toutes les sociétés humaines c’est bien la lutte des classes.

Ce qui différencie pour Marx l’homme de l’animal, c’est sa capacité à produire ces propres moyens de subsistances. De fait, toute société humaine, c’est-à-dire tout groupe humain structuré et organisé se doit d’organiser la force de travail, de façon cohérente, afin de produire les biens et services nécessaires à la survie du groupe. Comme toute organisation sociale, cette organisation du travail, structure de fait les rapports sociaux, c’est-à-dire qu’ils fragmentent la société en groupes distincts, généralement entre ceux qui possèdent ou contrôlent les moyens de production (terres, machines, outils etc.) et ceux qui exercent leur force de travail. C’est ce qu’on appelle l’organisation des rapports de production.  

Les rapports de production capitalistes divisent la société en deux classes d’intérêt distinct, la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie possède les moyens de production, tandis que le prolétariat réunit tous ceux qui sont contraint pour vivre de vendre leur force de travail. La force de travail, comme vecteur principal de la valeur ajoutée des marchandises produites, peut être ainsi considérée, au même titre que la matière première, comme une marchandise au coût fluctuant. Comme pour n’importe quelle marchandise, l’intérêt de la bourgeoisie est de l’acquérir pour le coût le plus modique possible. C’est-à-dire augmenter la productivité, tout en comprimant le plus possible le coût de la force de travail. Ce faisant il contraint du même coup le travailleur à brader sa force de travail, particulièrement en période de chômage pour pouvoir continuer d’assurer sa subsistance. Cette différence entre le « coût » de la force de travail, et le bénéfice réel issus de la marchandise est nommée « plus value », c’est la base fondamentale du profit, et de l’exploitation capitaliste. Par voie de conséquence, l’intérêt objectif des prolétaires est donc de maîtriser par eux même leur travail, en vu de supprimer cette dernière donné, afin de pouvoir pleinement jouir des richesses qu’ils produisent, soit sous la forme d’un revenu non-salarié, soit par le réinvestissement de la richesse produite dans l’outil de production, ou l’amélioration des conditions de travail. Ainsi augmenter la productivité dans un tel cadre par l’amélioration des techniques de production peut ainsi diminuer le temps de travail, sans pour autant y voir de conséquence  sur leur revenu, leur emploi, leur niveau de vie.

Au cours de l’Histoire, les multiples évolutions techniques, économique, ou encore culturelle sont venu modifier l’organisation des rapports de production. L’état du rapport de force entre les classes antagonistes, qui peuvent s’exprimer de manière très diverses, dépendent, en outre, du niveau de conscience des individus de leurs intérêts de classe, ainsi que de la cohésion interne aux de ces dites classes. Il ne faut donc pas confondre la lutte de classe, phénomène inhérent à la division sociale du travail dans les sociétés humaines, conscient ou inconscient ; l’intérêt de classe, qui représente l’intérêt objectif d’un groupe donné au sein des rapports de production ; et la conscience de classe, qui définit le niveau de conscience des groupes et des individus quant à la place objective qu’ils occupent dans les rapports de production, et de leurs intérêts objectifs, individuels et collectifs dans la lutte des classes. Il n’en reste pas moins que le phénomène demeure agissant quel que soit le niveau de conscience qu’en ont les acteurs, le rapport de force, ou la posture défendue par les groupes et les individus au sein de ce phénomène, même s’ils y défendent un intérêt perçu et non pas objectif. Sur ce dernier point nous reviendrons dans la dernière partie.  

Pour Marx, les faits sociaux sont certes dialectiques, mais ils sont également historiques : c’est-à-dire transitoires. L’évolution permanente des rapports de production, les conflits sociaux et les antagonismes de classe qui naissent des contradictions toujours plus nombreuses de l’organisation des rapports de production font de la société dans son ensemble une gigantesque construction historique en constante évolution. Ainsi, si nous avons évoqué ci-dessus la division sociale du travail dans les sociétés capitaliste, il nous faut à présent nous pencher sur divers cas dans l’histoire susceptible de montrer comment la lutte des classes peut-elle se faire le moteur d’une dialectique historique, et du perpétuel changement des sociétés humaines.

Evolution historique des rapports de production

Ainsi, on peut définir que l’enjeu au cœur de toute organisation des rapports de production est la question de la reproduction de la force de travail. C’est-à-dire que l’activité professionnelle, doit pouvoir produire de la richesse tout en assurant la subsistance des travailleurs, leur permettant ainsi de continuer à produire. Dans « le Capital », Karl Marx parle de la « quantité de travail socialement nécessaire » à la reproduction de la Force de travail. Quel que soit l’organisation des rapports de production cette nécessité d’assurer la reproduction de la force de travail demeure un élément central. C’est de cette manière que l’organisation sociale du travail fractionne la société en classes d’intérêts divergents. Ainsi, les contradictions sans cesse montante entre les gestionnaires des moyens de production, et ceux qui appliquent leur force de travail génèrent nécessairement une lutte de classe, dont la forme revêt cycliquement des caractères propre à l’organisation desdits rapports de production.

Si les rapports de production capitalistes divisent la société en deux classes antagonistes, on ne peut limiter à cette analyse les rapports de productions propres aux sociétés de l’antiquité ou de la période médiévale. Ainsi, dans l’antiquité grecque et romaine, il existe une double hiérarchie sociale parallèle du fait de la multiplicité des structures de productions, car à la société de classes, se superposent une société d’ordres. Ainsi, dans l’antiquité il existe une première hiérarchie entre homme libre et esclaves qui est l’objet d’une lutte de classe particulièrement intense. On peut prendre l’exemple les trois grandes révoltes des esclaves contre la République romaine, et dont le cycle s’achève en 71 avant Jésus Christ avec la mort de Spartacus. Les esclaves ne sont en aucun cas comparables à des salariés, puisqu’il ne s’agit pas d’une marchandisation de la force de travail, mais bien d’une marchandisation de l’individu en tant que tel. Ce n’est donc pas le  « temps de travail socialement nécessaire » qui détermine la capacité de reproduction de la force de travail, mais bien la valeur accordée aux individus eux-mêmes comme marchandise à part entière. L’aristocratie peut en outre limiter la « masse salariale » (terme utilisé  à défaut de mieux mais en partie anachronique en la matière) en permettant notamment dans la gestion des tâches agricoles, d’employer pour les travaux le minimum d’hommes libres, produisant ainsi un chômage structurel dans les campagnes générateur de conflits sociaux. Ceux-ci vont d’ailleurs sous la dictature de Jules César conduire à une législation limitant la pratique de l’esclavage dans les tâches agricoles. Mais on ne peut pas limiter le conflit de classe à un antagonisme entre hommes libres et esclaves, car chacune de ces catégories répond en fait elle-même à des luttes de classe spécifique. Ainsi, on peut faire la distinction entre les esclaves aux services des riches familles romaines qui ne cessent de prendre de l’importance à la fin de la République et au début de l’empire au point de gérer pour le compte de leur maître des hommes libres de basses extractions que l’on nomme déjà des prolétaires. L’éducation des enfants est d’ailleurs souvent laissée à des esclaves grecs érudits. De la même manière certaines magistratures sont réservés aux esclaves affranchis par testament à la mort de leur maître, et dont l’influence politique est relativement importante. A l’inverse les esclaves des campagnes sont souvent traités comme des bêtes de sommes.

Parmi les hommes libres il existe également des formes d’antagonisme extrêmement brutaux, d’une part autour du système d’ordre, qu’on pourrait grossièrement limiter à des systèmes de castes qui permettent l’accès à des droits civiques plus ou moins importants à Rome, mais également autour de la question de la propriété de la terre. Ainsi, la réforme agraire mené par Tiberius et Gaius Graccus pour l’égal jouissance des terres des domaines publiques (ager publica) est aussi l’occasion d’affrontements de classe extrêmement importants entre les citoyens aisées, souvent honestiores (ceux qui sont honorés) et les travailleurs plébéiens humiliores, ils répondent en outre à des logiques. En définitif, les inégalités violentes qui transcendent les classes et les statuts (hommes libres, esclaves et affranchis), sont à l’origine de transformations politiques, institutionnelles et sociales majeures dans la société romaine, tel que l’accession des plébéiens aux hautes fonctions de consuls, la création de magistratures ayant vocation à la défense des citoyens démunis (tribunat de la plèbe notamment), ou encore l’extension généralisée de tous les habitants de l’empire à la citoyenneté romaine de plein droit à partir de 212. Inversement, la lutte des classes privilégiées pour le maintien de leurs privilèges sont aussi un puissant vecteur de transformations politiques et sociales en de nombreuses occasions. En outre l’inégalité de l’accès à la terre rend complexe la reproduction de la force de travail et  limite ainsi également, de ce fait, la levée militaire dans une période d’expansion territoriale. On voit encore comment les rapports de force entre dominants et dominés, occupent dans les rapports de productions de l’antiquité occidentale une place de premier ordre. On note ainsi que dans les rapports de productions antiques, ce n’est pas la quantité de richesse produites par les unités de productions qui détermine le niveau de richesse socialement reconnu, mais bien la valeur totale des biens immeubles, en terre et en logement qui détermine la place dans l’ordre social, et ouvre la porte à des avantages civiques et commerciaux particuliers.

Dans la période médiévale, avec l’effondrement progressif de la centralisation du pouvoir impérial de Rome, l’unité de production standard devient la seigneurie qui organise une bonne part des rapports de production. La pratique du servage, où les hommes sont directement liés à la terre, et ne reçoivent qu’une relative protection militaire en échange de leur travaux forcés peut, à de nombreux titres, s’interpréter comme une continuité de la pratique esclavagiste. La première rente des seigneurs est donc l’impôt, sur la terre, mais aussi sur l’usage de l’outil de production en tant que tel. Il ne s’agit donc pas d’un système d’accumulation de richesse et de marchandise mais bien dans un premier temps d’un circuit fermé. A partir du XIIIème siècle, l’augmentation de la population accélère l’augmentation de la production, en vu de répondre au besoin croissant de la reproduction de la force de travail. L’apparition de surplus de production, fait entrer en compte la revente par les seigneurs d’un nombre important de marchandise, qui hâte avec le développement urbain, l’apparition d’une classe intermédiaire qui vit essentiellement de la revente des surplus de production seigneuriaux : la classe bourgeoise. C’est aussi l’occasion d’une nouvelle évolution des rapports de productions médiévaux qui s’oriente vers la pratique du salariat, et de l’affermage,qui consiste à louer contre des corvées et des impôts en nature ou en monnaies, en échange du droit à jouir des produits de sa production, voir à leur revente sur les marchés.

Cette évolution fait apparaître de nouveaux antagonismes de classe entre la bourgeoisie et la noblesse, devant la concurrence déloyale des reventes seigneuriales, et la pratique de taxe importante pour l’exportation des marchandises, qui conduisent à la suite de luttes de classe sanglante à l’apparition de chartes communales, qui laissent la gestion de certaines municipalités aux bourgeois, plutôt qu’à la noblesse. On ne peut néanmoins pas rapprocher ces pratiques de celles en apparence similaires qu’on verra apparaître à partir du XIXème siècle jusqu’au dernier quart du XXème car le féodalisme ne repose que sur un circuit fermé qui ne cherche pas nécessairement à l’accumulation permanente de richesses. Les grandes jacqueries (révoltes paysannes) du XIVème siècle sont à ces titres tout à fait représentatifs de la violence des conflits de classes que suscitaient ces rapports de productions, et dont les révoltes paysannes de la révolution française contre les privilèges démontrent bien la tardive continuité.

Au sein de l’artisanat, le régime corporatiste garantit quant à lui le maintien d’une reproduction sociale qui divise les artisans entre les maîtres, qui décident collectivement les normes de travail pour l’ensemble de la branche professionnelle, ainsi que de la propriété et le financement de l’outil de production, les compagnons et les apprentis quant à eux, dont l’ascension sociale ne dépend que du bon vouloir des maîtres de corporations qui n’ont quant à eux que peu d’intérêts à voir entrer sur le marché de nouvelles boutiques concurrentes, et qui conduit à la suite de mouvements sociaux importants des compagnons à la disparition progressive des corporations et la mise en concurrence généralisée de la production artisanale.    

La lutte des classes comme élément moteur de l’Histoire : une évolution plus dialectique que linéaire

Il faut cependant bien appréhender l’idée que ce phénomène n’a rien de mécanique et de linéaire. Les conflits sociaux ne s’achèvent pas systématiquement par une issue favorable aux classes dominées, elles peuvent au contraire faire naître de nouvelle contradictions, en modifiant les rapports de productions qui modifient de ce fait les rapports sociaux.  Ainsi, l’apparition de communautés paysannes pratiquant l’affermage produit de nouvelles hiérarchies sociales au sein mêmes de ces communautés. En outre, la levé militaire, et le paiement de l’équipement qui jusqu’alors étaient au frais du seigneur, passent dès lors au frais desdites communautés, où l’impact de l’achat et de l’entretien de l’armement n’est pas le même selon les foyers. On voit bien qu’une lutte de classe modifiant les rapports de production en apparence favorablement aux classes dominés n’est pas mécaniquement émancipatrice.

Un autre exemple, plus récent, démontre bien cette dialectique. Ainsi, durant les guerres carlistes du XIXème siècle en Espagne qui voient s’affronter les partisans d’une monarchie libérale (politiquement et économiquement) à ceux de l’absolutisme d’ancien régime, voient les paysans prendre faits et causes pour le compte des absolutistes, car le maintien des privilèges de la noblesse, notamment ecclésiastique, semble représenter pour eux une forme d’autonomie et de gestion collective des moyens de productions (moyennant taxe seigneuriales et corvées), là où la propriété bourgeoise de la terre et l’apparition de la moyenne propriété a, par endroit, créer de nouvelles hiérarchies sociales, où le salariat capitaliste a encore plus accentué les situations d’inégalité sociale. Une partie de la paysannerie voit ainsi dans le rejet de la propriété bourgeoise de la terre, une lutte conforme à ses intérêts de classe, bien qu’elle maintienne le latifundisme (très grande propriété terrienne), et qui évolue dans le sens d’une intégration de la grande bourgeoisie terrienne et de la noblesse, au sein d’une même classe, et de l’apparition d’un prolétariat agricole structurellement misérable. Le l chapitre finale de cette lutte de classe sera la guerre d’Espagne, qui ne put, comme chacun le sait, trouver d’issue favorable pour les travailleurs.

La fin de l’Histoire ? Bilan et organisation contemporaine des rapports de production du capitalisme mondialisé et financiarisé

Tirer un bilan exhaustif de l’état du processus historique et de l’organisation des rapports de production au XXIème siècle nécessiterait évidemment un exposé beaucoup trop long, qui soulèverait des enjeux trop spécifiques pour être développés ici. On peut néanmoins, en guise de conclusion édicter diverses caractéristiques du capitalisme très contemporain ainsi que les enjeux et contradictions nouvelles qu’ils soulèvent.   En outre l’actualité de la question historique dans la pensée marxiste porte pour nous l’enjeu très contemporain de remettre en cause la pensée de la « fin de l’Histoire ». Celle-ci, théorisée à la chute du mur de Berlin a voulu tirer le constat de l’hégémonie ad vitam eternam du capitalisme avec l’effondrement du monde socialiste.

Ainsi, la pensée bourgeoise prétend que le capitalisme serait désormais l’unique horizon de l’Histoire humaine, tant du point de vue du mode de développements des sociétés contemporaines que de celui de la pensée. Or, si le capitalisme revêt désormais des formes originales, dont Lucien Sève tirait déjà en 1977 l’idée qu’elles ne purent être envisagées par Marx, Engels ou Lénine, la marche de l’Histoire continue, car l’antagonisme de classe demeure toujours concomitant de ce mode de développement.

Deux aspects majeurs, quoique non exhaustif, caractérisent en premier lieu le développement historique contemporain des rapports de production capitalistes.

D’abord, avec l’évolution exponentielle des moyens de transports et de communication, on assiste à une accélération généralisée des échanges à une échelle internationale. La division du travail pour la réalisation d’une même marchandise peut désormais s’effectuer sur des millions de kilomètres. De ce fait, la plupart des grands pays capitalistes ayant d’ores et déjà atteint la phase impérialiste de leur développement, une solution dont use couramment la bourgeoisie n’est plus simplement l’importation d’une force de travail bon marché mais la délocalisation des outils de productions vers des zones géographiques où le capitaliste peut dégager une masse de plus valu plus importante encore en contractant toujours plus la masse salariale. On peut trouver deux causes non-exhaustives à cet état de fait : d’abord le développement historique de l’Etat qui garantit un savoir-faire excédentaire justifiant des conditions de salaires trop élevées aux yeux de la bourgeoisie. En second lieu, les conquêtes sociales des travailleurs, notamment en France, avec la sécurité sociale, qui dans l’idéologie bourgeoise est un frein aux conditions capitalistes de l’accumulation du capital.  Ces délocalisations des unités de productions issus des grandes puissances capitalistes, tels que la France ou les Etats-Unis a pour finalité une tertiarisation toujours plus importante de la production intérieure de ces mêmes Etats, c’est-à-dire la généralisation massive de l’économie de services. Ainsi, l’accentuation, à l’échelle internationale de la « libre concurrence » capitaliste, accélère en outre l’émergence des monopoles à l’échelle mondiale et hâte, de ce fait, la baisse tendancielle des taux de profits.

Le deuxième aspect de ce développement contemporain, c’est le retour en force de la grande bourgeoisie financière. Pour Karl Marx, sa principale phase de développement en Europe s’effectue au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, principalement sous la monarchie de Juillet pour ce qui est de la France. Cette sous-fraction de la classe bourgeoise, est selon Marx très particulière car elle ne vit pas de l’extorsion immédiate de la valeur du travail, mais bien par la captation d’un capital déjà existant. On connaît bien le système d’emprunt auquel se livrent les Etats, les entreprises, ou les collectivités territoriales c’est donc le crédit et la spéculation qui font le profit de la bourgeoisie financière, et non pas la production. Puisqu’elle rend dépendante d’elle le reste de la bourgeoisie ainsi que les Etats eux-mêmes, elle a pour intérêt la baisse généralisée de la dépense nationale, pour ainsi garantir la solvabilité de ces derniers. Elle également en grande partie responsable de l’émergence des sociétés anonymes, dont les principaux actionnaires ne sont dès lors plus des dynasties patronales mais bien une multitude de représentants de fond d’investissement notamment issus des banques d’affaires. Elle ponctionne ainsi les Etats et les collectivités par le crédit public, empêchant toute action de régulation de l’économie, et elle participe également à la diminution de la part de richesse reversé dans le salaire directe ou indirecte, par le crédit privé[1].

Quelles sont alors les conséquences de la position de force qu’occupe dès lors cette fraction particulière de la bourgeoisie ? Karl Marx en donne déjà plusieurs indices. Tout d’abord, elle déstabilise sans cesse la valeur réelle de la marchandise, par la spéculation. En outre, elle favorise par le crédit privé, les grandes structures de production au détriment des entreprises de taille plus restreinte et participe également à la constitution de monopole.

Mais qu’en est il alors de la lutte des classes ? Qu’en est-il de la structuration de la classe laborieuse ? En Europe occidentale, l’augmentation tendancielle des qualifications, liée aux politiques sociales de l’après-guerre a notamment permis à un certain nombre de travailleurs une relative élévation sociale, qui leur  a permis de capitaliser en accédant plus aisément à la propriété. Les cadres, manager, et petits-entrepreneurs ont dès lors pris une place importante dans les rapports de productions contemporaines, de même que les employés avec le développement du secteur tertiaire notamment. Devant l’apparente diversité de formes que prend désormais l’emploi salarié, il est dès lors éminemment complexe de rassembler dans une même logique d’intérêt commun, des travailleurs dont l’intérêt perçu peut paraître si éloigné. L’idéologie bourgeoise favorise, encore ici, l’abstraction, en faisant nier aux travailleurs eux mêmes la place objective qu’ils occupent dans les rapports de production. La lutte des classes n’en demeure pas moins agissante.

Ainsi, le développement frénétique de l’auto-entreprenariat, qui en plus de promouvoir l’idéologie bourgeoise abstraite de la « méritocratie », va évidemment dans le sens des intérêts de la bourgeoisie financière, mais également des grandes entreprises qui peuvent se contenter de les racheter une fois en faillite et potentiellement d’acquérir à moindre frais des possibilités d’innovations. Ainsi, la start-up mania ne remet pas en cause, loin s’en faut, la situation monopolistique du capitalisme contemporain en occident. Cependant, la volonté d’émancipation vis-à-vis du salariat demeure claire malgré le poids de l’idéologie. Et c’est sans nul doute ce qui ressort le plus de la volonté petite-bourgeoise caché derrière le startupisme et le désire de l’auto-entreprenariat.  Il nous indique ainsi un fait éminemment empirique : les contradictions grimpantes du capitalisme contemporain sont bel et bien perceptible par le plus grand nombre, malgré l’évidente difficulté de faire comprendre aux travailleurs l’intérêt commun qui les unis contre l’idéologie et l’organisation bourgeoise des rapports de production.

Le parasitisme du système financier est lui aussi claire pour tous, si bien qu’il reçoit même les critique acerbes de la petite bourgeoisie et d’une partie de la bourgeoisie industrielle et tertiaire. Mais cette prise de conscience est très loin de suffire à remettre en cause l’organisation capitaliste de la production. Au mieux favorise-t-elle l’intérêt des petites unités de productions et la petite et moyenne bourgeoisie contre celui de la bourgeoise financière. C’est la qu’on retrouve les vaines abstractions d’une partie de la gauche à propos du « dictat de Bruxelle » comme si l’oppression du crédit public était apparu comme par magie avec l’Union européenne.

C’est pourquoi, la responsabilité historique du mouvement communiste est de travailler auprès des travailleurs dans tous les lieux de vie, de travail et de formation. La propagande communiste, et le marxisme de surcroît demeure encore aujourd’hui la seules critiques scientifiques opérationnelles des rapports de production capitaliste. Les crises économiques sans cesse plus régulières, les attaques permanentes contre les droits des travailleurs et la prise de pouvoir politique immédiate de la bourgeoisie avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron rendent plus visibles et plus matériellement perceptibles que jamais les contradictions du capitalisme en Europe occidentale. L’Histoire n’est pas fini, et la lutte internationale des travailleurs, avec ses hauts et ses bas, le démontre fort bien ces dernières années. Il ne tient plus qu’aux forces révolutionnaires de s’emparer de ses contradictions pour forger une nouvelle conscience de classe, et mettre en dynamique les intelligences collectives pour construire un socialisme au XXIème siècle.

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