C.S
Vivre ensemble

LA PROSTITUTION : NI UN CHOIX NI UN MÉTIER

“La prostitution est le plus vieux métier du monde”… Cet adage très populaire, sans qu’il n’ait pourtant de réels fondements historique, constitue souvent un argumentaire pauvre qui résume la prostitution à une fatalité sociale. Mais c’est bien loin d’être le cas. 

En effet la prostitution désigne une forme d’échange économico-sexuel ponctuel, explicite et préalablement négocié. Il s’agit d’un sujet éminemment politique, social et féministe, car la prostitution est en majorité féminine. 

C’est un sujet sociologique complexe et qui oppose bien souvent les mouvements féministes. Entre abolitionnistes et pro choix, le combat est souvent idéologique, mais avant d’en connaître les divergences, il est primordial de revenir aux faits. 

LA PROSTITUTION EN FRANCE 

En France, en 2015 on estimait entre 37 000 et 44 000 le nombre de personnes prostituées. Un chiffre large puisqu’il est difficile d’estimer le nombre de prostituées en raison du tabou que représente ce sujet (c’est le cas de la prostitution étudiante par exemple). Cependant sur cette estimation de personnes en situation de prostitution, 85% sont des femmes, 10% sont des hommes et 5% sont des personnes transgenres. 

Mais qui sont les clients? En 2014, l’IFOP estimait que 22 % des hommes entre 18 et 68 ans ont déjà fréquenté au moins une fois une personne prostituée, un chiffre qui monte jusqu’à 38 % pour les habitants de la capitale. Des hommes qui oscillent entre client de prostitué.e mineur.e et majeur.e d’ailleurs.  

De fait, on observe en France un grand nombre de prostitué.es mineur.e.s. En effet, c’est environ entre 6 000 et 1000 adolescentes, âgées entre 13 et 17 qui se prostituent. La prostitution est aussi retrouvée chez les étudiantes, et si les chiffres sont assez approximatif, certaines études locales comme celle de l’amicale du Nid à Montpellier, ont révélé que 4% des étudiant.e.s interrogé.es se sont déjà prostitué.es. De plus, « 15,9 % des étudiant.es déclarent pouvoir envisager le recours à la prostitution en cas de situation très précaire » nous précise le rapport. 

La prostitution prend plusieurs formes, sur les réseaux, dans la rue, grâce à des agences d’escorting… Mais elle est en grosse partie régie par des réseaux de traite humaine de femmes étrangères. On estime en effet à 93% le nombre de prostituées étrangères. Et pour cause, la traite humaine est la deuxième forme de criminalité la plus lucrative derrière le trafic de drogue. Les origines migratoires de ces femmes sont diverses, mais les grands axes de la traite humaine sont l’Europe de l’Est et l’Afrique de l’Ouest. 

L ’ABOLITIONISME 

La pensée abolitionniste se définit en opposition avec le système prostitutionnel, et vise à le combattre, ainsi que toutes les formes de prostitutions. 

En France, la constitution est devenue de plus en plus abolitionniste depuis les années 1946, date de la prohibition des maisons closes. Ensuite, viendront les lois punissant le proxénétisme sous toutes ses formes et enfin la loi de pénalisation du client de 2016. 

La question de la prostitution, d’un point de vue moral et philosophique, concerne l’ensemble de la société. Pour les législateurs de la loi de 2016, les enjeux étaient gros. La priorité était de protéger les femmes issues de traite humaine des violences de la prostitution. Et pour cela, anéantir le business du sexe était une étape importante. 

Et cela, sans incriminer les personnes prostituées mais bien en inculpant les proxénètes et les réseaux de traite humaine.  Leur situation est d’autant plus difficile qu’elles ne sont souvent pas régularisées et font face à d’énormes dettes de la part de leurs proxénètes. Ces femmes sont des milliers, pour beaucoup très jeunes, à subir tous les jours des violences, sans que la question ne soit prise en charge par nos instances. 

Cette question de la violence est primordiale, car elle nous ramène à l’aspect scientifique de la question. En effet, d’après les chiffres du ministère chargé des familles, de l’enfance et des droits des femmes, 38% des personnes prostituées sont victimes de violences sexuelles au moins une fois dans leur vie contre 6,8% pour les femmes de l’ensemble de la population. Ce chiffre est sous-estimé puisque celles qui entrent dans la prostitution ont majoritairement subi des violences dans l’enfance, et la prostitution est elle-même une violence sexuelle. 

Des chiffres énormes qui prouvent la dangerosité psychologique et physique de l’exercice de cette “activité”. Car, pour rappel, 80% des victimes de viol présentent un état de stress post-traumatique (contre 24% sur l’ensemble des traumas), 70% des victimes présentent des impacts sur leur santé physique. 

De plus, l’espérance de vie des femmes victimes de violences sexuelles est en moyenne réduite de 20 ans… Faire état de cela, c’est montrer que la prostitution est une violence pour une grande partie de la population et que, car exercée en grande majorité par des femmes pour des hommes, elle contribue ainsi à perpétuer la culture du viol ainsi que toutes les formes de domination sexuelle des hommes sur les femmes. 

La prostitution est en majorité féminine, et pour cause : la construction sociale féminine contribue à faire que les femmes puissent envisager cette éventualité. D’abord dans l’hyper sexualisation du corps des femmes, que la société leur fait subir depuis la petite enfance. Et ensuite dans l’inculcation ambiante d’une domination masculine qui justifierait un paiement contre des services sexuels chez les hommes.  

De plus, la culture du viol et de l’inceste que connaît notre société favorise les violences sexistes et sexuelles et soumet les femmes à des traumatismes face aux quels elles se retrouvent souvent seules à gérer. On sait en effet que 89% des filles ont subi des violences (qu’elles soient sexuelles, physiques, sexistes ou psychologiques) avant d’entrer dans la prostitution. Ces violences provoquent souvent des psycho-traumatismes qui amènent ensuite vers la déscolarisation, la fugue, la dévalorisation de l’image de soi… Tant de signes annonciateurs d’une maltraitance qui peuvent ensuite amener à la prostitution. 

LA LÉGALISATION : UN BIEN MAUVAIS BILAN 

Au cours de ces dernières années, les modèles d’organisation juridique de la prostitution visant à la légaliser (au moins partiellement) ont été mis en place dans quelques pays, et notamment en Europe.

C’est le cas de l’Allemagne par exemple. Le but était de normaliser l’activité pour que les prostitué.es puissent être des salarié.es reconnu.e.s socialement en tant que tel.le.s (contrats de travail, paiement des impôts, assurance médicale…). Le problème étant que cette libéralisation a attiré vers l’Allemagne de plus en plus de prostituées, et de plus en plus de clients. Si en Allemagne aussi la prostitution était en majorité issue de traite humaine, ce phénomène s’est développé. 

De fait, la majorité des prostituées n’a pas bénéficié des protections sociales normalement accordées. 

« La réforme a été une utopie, tranche Barbara Filipiak. C’était conçu pour un groupe très marginal. Mais l’univers de la prostitution ne fonctionne pas comme les politiciens se l’imaginent.» affirme Barbara Filipiak, de l’organisme Aldona, qui vient en aide aux prostituées de Sarrebruck, dans le sud-ouest de l’Allemagne. 

En effet, l’argumentation en faveur de légalisation est bien souvent éronnée puisqu’elle insinue que la prostitution est un bien nécessaire pour satisfaire les besoins des hommes. Un argument qui insinue que les viols résultent d’un besoin naturel, et non par rapport à la construction sociale des individus dans une société régie par la domination patriarcale.

ALLONS PLUS LOIN DANS LA LÉGISLATION

Pour en finir avec la violence que constituent la prostitution ainsi que toutes les  violences sexistes et sexuelles, il nous faut aller plus loin dans la législation. 

D’abord en observant une réelle application de la loi de 2016. Cette loi prévoit : la pénalisation du client, la prise en charge et l’accompagnement global des personnes désirant sortir de la prostitution (Ex: logement social, accompagnement médical, réinsertion sociale et professionnelle); et enfin la création d’une “autorisation provisoire de séjour d’une durée minimale de six mois” pour les prostituées issue.s de l’immigration. 

Mais en tout et pour tout : environ 2000 clients sanctionnés, 50 dossiers acceptés en “parcours de sortie de prostitution” seulement. En somme, nous n’observons pas une grande évolution de la lutte anti-prostitution comme on pensait le faire avec cette loi (à part du côté du pourcentage de clients qui semble très légèrement baisser). De plus, il faut savoir que les dossiers à présenter pour la procédure de sortie de prostitution sont très difficiles à constituer. Double peine donc pour les prostitué.e.s étrangèr.e.s qui doivent dans en même temps se battre pour leur titre de séjour et pour les aides auxquelles elles devraient bénéficier.

De plus, il est essentiel que l’éducation nationale prenne ses responsabilités en accompagnant les individus dès l’enfance dans une construction bienveillante et éclairée de leur sexualité. Pour cela, la mise en place de cours relatifs à la vie affective et sexuelle tout au long de la scolarité serait une mesure à mettre urgemment en place.

La reconnaissance de la prostitution comme une violence sexiste et sexuelle et non comme un choix et un métier est un combat féministe dont il est primordial de s’emparer pour faire avancer la lutte contre la domination systémique masculine.