Portrait de Maurice Audin à Alger, rue du 19 mai 1956 CC BY-SA 3.0 | Saber68
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L’affaire “Maurice Audin” pour la reconnaissance d’un crime d’Etat.

Ce 11 juin 2018 marque le 61ème anniversaire de la disparition de Maurice Audin. Brillant mathématicien et militant communiste au parti communiste algérien.

Il lutte pour la décolonisation et en faveur de l’indépendance algérienne. Il participe aussi activement à la campagne communiste contre l’intervention américaine en Corée conduite par le Mouvement de la paix et à celle contre la guerre coloniale française d’Indochine, avant  de s’engager avec la partie active du PCA (parti communiste algérien) dans le soutien du mouvement de libération, il était engagé à l’UEC (union des étudiants communistes) par anticolonialisme et par adhésion à l’indépendance d’une Algérie algérienne.

Maurice Audin a été assassiné par les parachutistes de l’armée Française, il y a soixante et un an, le 21 juin 1957. Comme des milliers de disparus de la Bataille d’Alger, son corps n’a jamais été retrouvé.

Ce que l’on sait de l’affaire

Dès le 10 et 11 août 1956, les services de renseignements français déclenchent la bataille d’Alger en perpétrant un attentat contre la population de la Casbah dans les rues de Thèbes. Quelques mois plus tard, le 7 janvier 1957, Robert Lacoste, ministre résident et gouverneur général de l’Algérie, confie tous les pouvoirs de police à l’armée afin de faire cesser les activités du FLN au sein de la capitale. Le général Massu est alors aux commandes de la 10e Division Parachutiste. Cette unité se livrera massivement à la torture, aux viols et aux exécutions sommaires. En six mois c’est plus de 3 000 Algériens qui disparaissent à la suite de leurs arrestations.

Dans la nuit du 11 juin 1957, des officiers du 1er régiment de chasseurs parachutistes enlèvent Maurice Audin à son domicile le soupçonnant d’héberger des membres de la cellule armée du parti communiste algérien. Dix jours plus tard, Maurice Audin disparaît soudainement. Son corps n’a jamais été retrouvé. Pour seules explications, ce rapport du lieutenant-colonel Mayer dont voici quelques extraits :

« Le dénommé Audin Maurice, détenu au centre de triage d’El Biar, devait subir un interrogatoire par la PJ le 22 juin 1957 au matin.

Le 21 juin, il fut décidé de l’isoler et de l’emmener dans un local de la villa occupée par le noyau Auto du régiment OP, 5, rue Faidherbe, où devait avoir lieu l’interrogatoire le lendemain. Vers 21 heures, le sergent Mire, adjoint de l’officier de renseignement du régiment, partit chercher le détenu en jeep. Le prisonnier, considéré comme non dangereux, fut placé sur le siège arrière du véhicule, le sergent Mire prenant place à l’avant à côté du chauffeur.

La jeep venait de quitter l’avenue Georges-Clémenceau et était engagée dans un virage accentué. Le chauffeur ayant ralenti, le détenu sauta du véhicule et se jeta dans un repli du terrain où est installé un chantier, à gauche de la route.

(…) La 2° Compagnie cantonnée à El Biar fut rapidement avertie, et envoya des patrouilles en direction de Frais Vallon. Il ne fut pas possible de recueillir le moindre renseignement… »

Le 4 juillet 1957 : Josette Audin refuse de croire cette version et porte une première plainte contre X pour homicide. C’est trois ans plus tard que commence l’instruction de cette affaire mais elle aboutit en 1962 à un non-lieu en raison d’une « insuffisance de charges ». En 1958, des éléments nouveaux apparaissent grâce aux travaux de l’historien Pierre Vidal-Naquet, dans son enquête L’affaire Audin, ainsi que dans ceux d’Henri Alleg et la publication de La question. Tous deux démontrent qu’il y a pas eu d’évasion mais que Maurice Audin est bien mort après avoir été torturé par des hommes de la 10e division parachutiste. Cela n’a pas empêché la confirmation, en 1963, de la version officielle puisque l’évasion est mentionnée dans l’acte de décès de Maurice Audin.

l'Humanité

Une affaire toujours en suspens

Toujours plus de preuves pointent la responsabilité de l’état français dans l’assassinat de Maurice Audin mais aucun président n’est encore prêt à le concéder malgré de nombreuses sollicitations et des preuves à charge. Le 19 juin 2007, Josette Audin adresse une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy pour lui demander « de reconnaître les faits, d’obtenir que ceux qui détiennent le secret, dont certains sont toujours vivants, disent enfin la vérité, de faire en sorte que s’ouvrent sans restriction les archives concernant cet événement » mais sa requête reste sans réponse.

Le 8 janvier 2014, dans un document diffusé durant le JT de France 3, le général Aussaresses confesse auprès du journaliste Jean-Charles Deniau avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin : «On a tué Audin […] On l’a tué au couteau pour faire croire que c’était les Arabes qui l’avaient tué». Toutefois, la fiabilité de ce témoignage a été mise en doute par Josette Audin qui salue, certes, cette déclaration mais insiste qu’il s’agit « seulement [de] sa vérité. Ce n’est pas forcément la vérité ».

Quelques mois plus tard, François Hollande, alors président de la République, reconnaît officiellement, et pour la première fois au nom de l’État français, que Maurice Audin n’a pas disparu en s’évadant mais qu’il est bien mort en détention comme, explique-t-il, l’établissent les témoignages et documents disponibles. Bien qu’il reconnaisse le contexte de sa mort, il ne met pas en question la responsabilité de l’état ni celle de l’armée française. Une posture habituelle des présidents de gauche puisque son prédécesseur, François Mitterrand, avait, par la loi du 3 décembre 1982, élargit l’amnistie aux actions de l’OAS.

Plus récemment, il y a quelques mois, le député LREM et célèbre mathématicien Cédric Villani et le député PCF Sébastien Jumel réclamaient eux aussi la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin, demande elle aussi restée sans réponse jusqu’à aujourd’hui.

Ainsi, même si l’assemblée nationale a reconnu la guerre d’Algérie en 1999, l’affaire Maurice Audin révèle encore aujourd’hui l’ambivalence de la France au sujet de la colonisation, des meurtres et actes de tortures qu’elle a commandités et dont on continue de minimiser l’ampleur et les conséquences. Durant la bataille d’Alger, 3000 algériens ont connu le même sort que Maurice Audin mais on évalue à 250 000, en tout, le nombre d’algériens tués au cours de la guerre.

La France doit reconnaître ses responsabilités pour une réconciliation franco-algérienne, une mémoire commune et apaisée et surtout par respect pour les familles des victimes et ses différentes générations.