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L’armée française face aux crises : entre fantasmes et réalités

La France touchée de plein fouet par l’épidémie de Covid-19 traverse une crise sanitaire, économique et sociale sans précédents. Alors que le bilan humain s’alourdit de jour en jour, le président Emmanuel Macron a multiplié les interventions martiales et les propositions de recours aux forces armées. L’institution militaire peut-elle réellement contribuer à résoudre la crise en cours et répondre aux injonctions politiques récentes ? 

Le recours à l’armée : entre utilité réelle et communication politique 

Face à la situation actuelle, le Président de la République  a très rapidement eu recours dans les discours et les actes au soutien de l’armée. De nombreuses annonces se sont ainsi égrenées au fil des jours. Déploiement d’un Hôpital de Campagne à Mulhouse, rotations aériennes d’avions de transports pour le transfert de patients, traversées maritimes entre la Corse et le continent en s’appuyant sur le porte-hélicoptère Mistral… 

Ces annonces suivies d’effets dans les cas cités ci-dessus ont à la fois un effet concret, quoique modeste au vu de l’enjeu global (30 lits de réanimations par exemple pour l’Hôpital de Campagne) et également un effet en termes de communication politique pour le Chef de l’État. En effet, quoi de plus « rassurant » pour certains dans une période de pertes de repères que le recours à l’Armée ? Cela permet d’affirmer du même coup l’engagement sans faille de l’exécutif auprès des Français dans une période de remise en cause des politiques des dernières décennies  et la montée des critiques concernant le nombre de masques, de lits et de personnels…

L’exécutif continue d’ailleurs d’activer le levier du recours aux forces armées avec la récente annonce du lancement de l’Opération « Résilience » et de l’envoi d’autres porte-hélicoptères en Guyane et Guadeloupe. Alors que de nombreuses voix au sein même de la grande muette commencent à pointer du doigt les limites capacitaires actuelles des forces armées, nous pouvons d’ores et déjà souligner le gap  qu’il y a entre les discours et les faits. 

Prenons l’exemple du service de santé des armées, appelé en renforts, notamment à Mulhouse. Là encore il y a un pas entre habile communication et réalité concrète. Celui-ci a connu des coupes budgétaires drastiques ces 20 dernières années. L’Hôpital d’instruction des armées du Val de Grâce a ainsi été fermé en 2017 dans l’indifférence générale, et les manques de professionnels de santé sont prégnants (seulement 2400 médecins militaires aujourd’hui pour tout le pays). Le service de Santé devant se concentrer sur le soutien aux opérations extérieures et au traitement des blessés, ses marges d’intervention complémentaires sur le territoire national paraissent  donc plus que jamais faibles. A titre d’illustration le service de santé des armées (SSA) a été oublié par la Loi de programmation militaire actualisée en 2015, ses crédits de fonctionnement et ses investissements devant être réduits de manière « significative » sur la période 2014-2019, avec à la clé plus de 1.600 suppressions de postes (sur 16.000).

En novembre 2016, la Cour des comptes, d’habitude si prompte à critiquer les coûts de fonctionnement des hôpitaux d’instruction des armées, avait pourtant tiré le signal d’alarme. Avec, qui plus est, un taux de projection sur les théâtres extérieurs toujours aussi élevé, les magistrats estimaient que la « forte tension » sur les ressources humaines du SSA était de nature à « compromettre sa capacité à assurer sa mission dans la durée »

Quid dans ce contexte, de l’efficacité réelle de l’emploi des forces armées dans le cadre de la crise sanitaire ?

L’armée française face à la crise : atouts et faiblesses

Depuis la suspension par le président Jacques Chirac du service national pour tous les Français nés après le 31 décembre 1978, l’Armée française est devenue une armée de métier composée de militaires d’active professionnels, de militaires réservistes (anciens militaires du service actif ou volontaire issus du civil) et de civils, représentant un effectif global d’environ 270 000 personnels militaires et civils. 

Pour rappel, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne sont les trois États d’Europe occidentale ayant le plus gros budget militaire en valeur absolue. En décroissance rapide dans les années 1990 et graduelle après 2000, leurs dépenses militaires sont désormais à la hausse, depuis 2017 en Allemagne et depuis 2018 en France.

Au-delà des quatre fonctions stratégiques assignées aux forces militaires que sont la connaissance et l’anticipation, la dissuasion nucléaire, l’intervention extérieure ainsi que la prévention, la dernière mission et celle qui nous intéresse le plus est celle de la protection, dont l’objectif est de garantir l’intégrité du territoire et d’assurer aux Français une protection efficace contre l’ensemble des risques et des menaces dont l’effet pourrait être majeur 

Dotée d’un leadership reconnu dans de nombreux domaines, nous pouvons constater qu’en matière de protection, le contrat pour l’armée de terre est de pouvoir fournir jusqu’à 10 000 militaires pour contribuer à la protection du territoire contre la menace terroriste notamment, pérennisant ainsi le dispositif Sentinelle. Les marges de manœuvre supplémentaires sont donc déjà absorbées par cette mission. 

Dans un contexte bouleversé : repenser le modèle ? 

Le modèle d’armée française issu de la fin de la guerre froide et de la fin de la conscription, celui d’une armée professionnelle concentrée sur ses missions régaliennes a été réaffirmé dans l’ensemble des schémas stratégiques de défense (livres blancs, discours stratégiques…) de ces dernières décennies. 

Le dernier livre blanc réaffirme ainsi la priorité donnée à la dissuasion nucléaire et aux opérations extérieures, absorbant une majorité des fonds alloués aux forces armées. Depuis plusieurs années pourtant, la sollicitation des forces sur le territoire national s’est drastiquement accrue. Les épisodes d’attentats ont ainsi nécessité le déploiement de milliers de militaires (7000 actuellement, jusqu’à 10 000 dans les pics de mobilisation) dans le cadre du dispositif « sentinelle ». 

Dans le même temps, une volonté d’engagement citoyen réelle après les épisodes terroristes a été accompagnée par les pouvoirs publics. Le président de la République François Hollande annonçait ainsi la reconstitution d’une Garde nationale composée de réservistes et volontaires. Officiellement constituée en octobre 2016, elle regroupe les réserves opérationnelles des armées, de la police et de la gendarmerie, soit 75 000 personnes en 2018. L’emploi de ces forces s’est intensifié avec une durée moyenne d’activité passée de 24 jours par an en 2015 à 37 en 2018. 

L’annonce du lancement par Emmanuel Macron de l’opération « Résilience », qui « sera entièrement consacrée à l’aide et au soutien aux populations, ainsi qu’à l’appui aux services publics pour faire face à l’épidémie, en métropole et en outre-mer », à l’aide d’ordre « sanitaire », « logistique » ou encore ayant trait à la « protection » de sites sensibles va accroître encore la sollicitation des personnels. La même problématique subie par nos soignants se réplique d’ailleurs pour les militaires. Quelles protections individuelles (gants, masques, gel) dans un contexte de pénurie pourront espérer les forces engagées ? Par ailleurs, quelle anticipation des capacités d’hébergement, avec les nombreuses fermetures de casernes ces dernières années ou encore de la prise en compte du talon d’Achille de la vie en régiment en période d’épidémie virale ? Là encore, peu de réponses de la part de l’exécutif à ces questions

Opérations « sentinelle », « résilience », recours à la réserve accentuée, chacun de ces éléments démontre l’inadéquation croissante entre les objectifs donnés aux forces armées et les besoins exprimés ces dernières années, leur demandant une présence toujours plus importante sur le terrain du soutien aux populations. S’installe ainsi une sorte de schizophrénie du système basé sur un modèle d’armée expéditionnaire et les sollicitations politiques contradictoires de cette dernière période. Le développement de ces missions comme la volonté d’engagement citoyen, et le recours plus important aux différentes réserves citoyennes interroge donc le modèle classique d’une armée de métier centrée sur les missions de dissuasion nucléaire et d’opérations extérieures. 

Entre les fantasmes et la réalité, nous voyons donc les limites de notre modèle d’armée couplé au sous-investissement massif dans les services publics des dernières années pour répondre à une crise d’ampleur comme celle que nous traversons. Dans ce contexte, un rééquilibrage des moyens humains et financiers entre les différentes missions stratégiques de l’armée au profit des missions de protection, un déploiement massif de crédits pour nos services publics et le recours au soutien citoyen ponctuel dans les différentes réserves pourraient paraître comme un chemin de progrès pour répondre à ces questions brûlantes.