Rédaction | Avant Garde
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Les enjeux de la laïcité

La laïcité fait partie de ces termes de la langue française utilisés partout, tout le temps, et par tout le monde. Comme les mots démocratie ou égalité, la laïcité est un concept fourre-tout, derrière lequel il est possible de cacher le fond de sa pensée pour dire une chose et son contraire. Le terme a été sanctuarisé par Étienne Fajon, député communiste, lorsqu’il le fait entrer dans la Constitution. 

À l’heure où la loi confortant les principes républicains (premièrement nommée loi de lutte contre le séparatisme) est examinée par une commission de l’Assemblée Nationale, il paraît important de poser à plat le concept de laïcité, en mettant en avant les différents enjeux qu’il englobe.

Modèle étasunien et modèle français

D’après le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, la laïcité est le « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse, d’impartialité ou de neutralité de l’État à l’égard des confessions religieuses ». Cette définition générale pose donc deux principes : la séparation de l’Etat et des religions, et l’égalité aux yeux de l’Etat, entre les religions. 

Ceci étant dit, plusieurs visions du rapport que doit entretenir l’Etat avec la religion peuvent s’opposer. Une vision libérale au sens philosophique, dit que l’Etat ne doit pas se mêler des affaires religieuses, et se contenter de garantir à chaque individu la liberté de croire ou pas, et d’exercer ou pas sa religion. 

La vision héritée de la Révolution Française apporte déjà une nuance à cette conception avec l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Dès lors, quelles limites poser aux pratiques religieuses ? À partir de quand, une religion peut troubler l’ordre public ? Dans le contexte de 1789, nous pouvons comprendre que les révolutionnaires, en renversant des siècles de domination de l’Église catholique sur la France, souhaitent prévenir un retour du religieux, convaincu que la sécularisation de la société allait être vectrice de progrès social. 

Ainsi, la laïcité « à la française », permet à chaque citoyen d’exercer sa croyance, tout en protégeant et séparant la République de l’influence d’une religion. Les citoyens doivent être égaux devant la loi, sans distinction de religion ou conviction.

Une vision étasunienne, adopte un autre postulat. Les Etats-Unis estiment que leur histoire commence avec une immigration massive de minorités religieuses fuyant la persécution dans leur pays. Il s’agit pour les Etats-Unis de garantir la liberté et la sécurité des membres des différentes religions, alors qu’en France, la laïcité a été pensée pour défendre la République et les citoyens contre une religion hégémonique. 

La Déclaration des Droits aux Etats-Unis est tournée vers la limitation du pouvoir de l’Etat (« Le Congrès ne pourra faire aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice. ») alors que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est tournée vers la supériorité de l’Etat et de l’ordre public.

La France se veut alors être une République une et indivisible, là où les Etats-Unis doivent garantir la paix entre les différentes communautés qui les composent. 

Zoom sur 1905

Comment parler de laïcité en France sans parler de la loi concernant la séparation des Églises et de l’État de 1905 ? Elle est au cœur des débats aujourd’hui, puisque le gouvernement entend la renforcer avec un projet de loi présenté en Conseil des ministres le 9 décembre, 115 ans après la loi de 1905, jour pour jour.

Les deux premiers articles posent les grands principes de la loi. La République « assure la liberté de conscience » (article 1) mais « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (article 2). Les autres articles sont surtout centrés sur la « police des cultes », pour veiller à ce que les pratiques religieuses ne créent pas de trouble à l’ordre public. 1905 n’est pas apparu ex-nihilo. Il faut voir cette loi comme une étape du mouvement de laïcisation et de sécularisation engagé en 1789. Il s’agit tout de même d’un tournant, puisque la loi vient mettre fin à la vieille union entre l’Église et le pouvoir politique. Les lois de Dieu ne sont donc plus supérieures aux lois des Hommes.

En plus de vouloir réduire l’influence et les pouvoirs de l’Église sur la société française, cette loi avait également pour objectif l’expression libre des religions, sans qu’elles ne s’agressent entre elles. Comment combattre alors une institution religieuse sans combattre ses croyants ? 

La question de l’équilibre entre liberté de conscience et lutte contre l’influence des religions est un des enjeux principaux du débat sur la laïcité.

Différentes grandes lois sont venues modifier la loi de 1905, comme en 1959, avec la loi Debré autorisant le financement des écoles privées sous contrat. Il s’agit ici d’une entorse à l’article 2, car bien que toutes les écoles privées ne soient pas religieuses, l’Etat vient d’une certaine façon subventionner un culte pour les écoles qui le sont.

La loi de 2004 est également une loi importante sur la laïcité. En venant interdire les signes religieux ostentatoires à l’école, la loi y assoit la neutralité religieuse, y compris pour les élèves. S’agit-il ici d’une restriction de la liberté de conscience, ou de l’élargissement du principe de neutralité du service public ? Les signes religieux ostentatoires à l’école, représentent-ils une menace à l’ordre public ? Est-il souhaitable que les élèves puissent afficher leur religion au sein de l’école publique ? Il paraît compliqué pour les défenseurs de l’école républicaine de souhaiter que la religion puisse avoir sa place au sein de celle-ci, à moins de promouvoir une vision étasunienne très libérale de la place de la religion dans la société. Chacun pourrait faire comme bon lui semble, et toutes les communautés seraient les bienvenues, avec leur différence, au sein de l’école publique. Ajoutons que cette loi a été écrite dans un contexte de flambée des idées racistes et xénophobes, par une droite en pleine tentative de séduction d’un électorat d’extrême droite de plus en plus fort. 

Cependant, l’école publique doit être le lieu du savoir plutôt que de la croyance. De l’émancipation et du sens critique plutôt que du dogmatisme. Dès lors, la religion doit-elle vraiment avoir une place au sein de celle-ci ? Le débat reste ouvert, et une solution par le haut pourrait être une grande consultation des acteurs de l’école publique (professeurs, directeurs d’établissement, élèves, parents d’élèves, ect.) pour la ré-écriture d’une loi sur la laïcité à l’école, déconnectée des accents xénophobes de 2004.

Les enjeux aujourd’hui 

Aujourd’hui en France, bien que la laïcité ne fasse pas partie des priorités des Français, elle occupe une place particulière sur la scène médiatique. Différentes raisons expliquent ce phénomène, et chacune d’entres-elles pourraient faire l’objet d’une thèse à part entière (écran de fumée pour relayer au second plan les échecs économiques, stratégie de division des classes populaires, instrumentalisation, ect.). Cependant, les enjeux autour de la laïcité et les débats sur cette question ne sont pas inintéressants. 

Le prisme de l’école semble cristalliser les tensions. Dès les lois de Ferry, c’est par l’école que la question de la laïcité a été exacerbée. Ici, le consensus semble impossible entre liberté individuelle et limitation de l’expression religieuse. Il serait naïf aujourd’hui d’omettre que le débat se centre vite sur l’islam. Dès lors, pour certains, il ne s’agit plus de lutter contre une Église hégémonique, mais contre une minorité religieuse qui viendrait menacer l’unité nationale. Dans son histoire, la France a une relation totalement différente avec l’Église catholique qu’avec l’Islam. Il est primordial d’avoir cet élément en tête pour maîtriser les enjeux des débats.. Il ne faut pas pour autant aborder la question de la laïcité différemment selon les religions, piège à différentes entrées qui peut mener au pire. 

Enfin, la question de la laïcité plurielle et du multi-culturalisme, dont nous pouvons maintenant mieux comprendre le sens aux Etats-Unis arrive avec force, y compris dans le débat sur l’école. Il s’agirait de reconnaître et de considérer les différentes confessions comme autant de communautés dont il faudrait respecter les traditions. En France, cette vision vient s’écharper avec le modèle républicain qui ne voit que des citoyens égaux en droit, et une France une et indivisible.

La société capitaliste et ses désastres font que plus que jamais, les être humains ont besoin d’unité, de solidarité et de fraternité pour dépasser les contradictions de ce système à bout de souffle. En réfléchissant à une autre vision de la société, il parait légitime de se demander si la religion et son utilisation sont vectrices d’unité ou de division ? 

« En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique présenteront à l’homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. » explique Karl Marx dans Le Capital. 

L’enjeu est donc de faire progresser autant que possible un projet de société avec comme ambition principale le progrès social et le respect des ressources de la planète, mettant fin à l’accumulation toujours plus grande de capital comme seule boussole. C’est cela qui permettra de faire reculer les croyances irrationnelles, l’idéalisme et l’obscurantisme.