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Les réunions non-mixtes sont-elles un outil politique pertinent contre les discriminations ?

Les réunions en non-mixité ont été placées au centre du débat ces dernières semaines et utilisées pour discréditer une organisation en particulier : l’UNEF. La manœuvre pour détourner le regard des problèmes étudiants est grossière, mais l’ampleur du débat conduit à traiter le sujet. Nous nous y autorisons d’autant plus facilement qu’Avant-Garde couvre largement les questions étudiantes et que nous traiterons ici du principe de la non-mixité sans faire le procès d’aucune organisation qui ferait ce choix d’organisation.

Une instrumentalisation du débat par le Gouvernement et les réactionnaires

Les polémiques de ces dernières semaines sur la question des discriminations viennent de l’extrême-droite et de la droite réactionnaire. L’objectif est à la fois de faire diversion, détourner le regard des questions sociales et de santé publique sur lesquelles la droite n’est pas à l’aise, et de cliver l’opposition de gauche au gouvernement. 

En ce qui concerne l’UNEF, le syndicat mobilise les étudiants et les étudiantes depuis maintenant des mois avec les autres organisations de jeunesse pour dénoncer la précarité étudiante et revendiquer des mesures de justice sociale.

Le gouvernement s’en est saisi pour faire oublier sa gestion calamiteuse de la crise sanitaire. Après une loi dite « séparatisme » qui a eu pour effet de créer un climat politique nauséabond pendant des mois en alimentant la surenchère raciste, le gouvernement s’en est pris au monde universitaire qu’il suspecte d’ islamo-gauchisme. La polémique sur la « non-mixité » à l’UNEF n’est qu’un nouvel épisode de ce mauvais feuilleton. 

Vendredi 19 mars, le ministre Jean-Michel Blanquer a même évoqué « des choses qui ressemblent au fascisme » à propos du syndicat étudiant. Si le procédé doit questionner, les propos outranciers des ministres chargés de l’éducation et de l’enseignement supérieur et de la recherche ne déshonorent que leurs auteurs. Loin du fascisme, les réunions « non-mixtes » organisées par des militants et militantes contre les discriminations méritent tout de même une réflexion politique.

Et que l’on ne s’y trompe pas, derrière cette cabale, le Gouvernement et la droite réactionnaire n’en abordent pas plus la question de la lutte contre les discriminations. Qu’il s’agisse des discriminations racistes, sexistes ou liées à toute autre forme d’oppression. Qu’il s’agisse de discriminations dans l’accès au logement, à l’emploi, aux services publics ou, ce qui devrait préoccuper Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, à l’éducation et aux diplômes. Qu’il s’agisse également des violences quotidiennes liées à ces discriminations.

Comment y répondre ? Comment atteindre l’égalité ? C’est une question que toute la société doit se poser, et en particulier les organisations politiques. La suite de cet article questionnera donc l’idée que des réunions « non-mixtes » entre personnes qui subissent une même discrimination puisse être un moyen pertinent d’organisation des luttes. 

Nous les traiterons en distinguant les organisations et les réunions non-mixtes décisionnelles qui visent à s’organiser sur des bases identitaires, et les groupes de parole en non-mixité qui ont seulement pour but de permettre à un groupe subissant une même oppression ou les mêmes discriminations d’en parler.

Les groupes de parole ont-ils un intérêt politique au sein d’une organisation ?

Les groupes de parole ont vocation à permettre à un groupe de personnes pouvant s’identifier à une catégorie opprimée ou victime de discrimination de se réunir pour en traiter. C’est ce genre de réunions qui est en cause dans la polémique que nous avons évoquée.

Ce type d’espace peut au premier abord sembler pertinent pour permettre l’expression d’une parole qui serait plus difficile dans un autre cadre dans lequel on trouverait un groupe de personnes appartenant à un groupe dominant ou oppresseur. Mais dans ce cas, force est de constater qu’il s’agit d’une fuite en avant face à l’autocensure ou à la difficulté à prendre la parole ou aborder certains sujets en réunion.

Ce mode de réunion renvoie en outre à l’idée que la lutte contre les discriminations n’est plus que l’affaire des personnes subissant ces discriminations. Or, pour lutter efficacement contre ces discriminations, il faut en premier lieu s’assurer de cadres collectifs incluant l’ensemble des membres de l’organisation et en second, lutter pour que ces discriminations prennent fin dans la société, donc bien au-delà de l’organisation.

Si la pertinence de ces réunions peut être mise en doute, les défis posés par l’engouement autour de ce type de réunions doivent être relevés. Qu’ils ne constituent pas une réponse adaptée, du moins pas dans le cadre d’une organisation politique, n’en est pas moins révélateur d’un malaise et de réels problèmes auxquels nous devons apporter des solutions.

Cette modalité de réunion ne questionne pas l’organisation elle-même quand l’enjeu est pourtant bien celui de permettre la participation de tout le monde sans reproduire les schémas discriminants qui existent dans la société alors que l’objectif politique est justement d’y mettre fin.Ces réunions posent cependant le problème de réduire la problématique de la discrimination au seul groupe discriminé. En cela, cette forme de réunion ne contribue pas, voire peut entraver, l’appropriation collective de ces sujets par l’ensemble de l’organisation. 

Elles contribuent également à conserver séparés des groupes qu’on oppose, quand l’enjeu est de faire cesser les comportements discriminants qui pourraient être intériorisés par le groupe dominant, qui donc nécessite tout autant l’appropriation de ces sujets.

Au-delà de ces groupes de parole, la non-mixité peut-être envisagée comme un mode d’organisation. Soit par la création d’organisations politiques non-mixtes, soit par l’organisation, au sein d’organisations mixtes, d’espaces de non-mixité ayant une fonction décisionnelle. 

Et ne nous y trompons pas, quand un groupe de parole produit des comptes-rendus ou documents soumis à discussion, s’il ne s’agit pas directement d’espaces décisionnels, la légitimité accordée ou auto-attribuée par le groupe réuni en non-mixité lui donne un poids suffisant pour que la décision soit concordante avec ce qu’elle énonce. 

Quiconque n’appartenant pas au groupe qui souhaiterait prendre une position différente serait alors renvoyé à son illégitimité, n’appartenant pas au groupe opprimé, voire à son statut supposé d’oppresseur. Des ponts peuvent donc exister d’un espace non-décisionnel à un espace décisionnel, ou du moins orientant fortement la décision politique.

Comparaison n’est pas raison : syndicalisme et non-mixité de classe

On a vu circuler pour défendre les réunions non-mixtes une comparaison a priori raisonnable : « faut-il inviter le patron à la réunion syndicale » ? La comparaison n’a ici que l’apparence de la raison. Quand on parle du patron, on parle de l’exploiteur direct des salarié·e·s face au pouvoir duquel elles et ils s’organisent.

Le politologue Jules Talpin compare même avec l’Association internationale des travailleurs faisant passer le principe selon lequel « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » comme un appel à la non-mixité. Il y a là une confusion et un certain fantasme si l’on regarde un peu la composition de la direction de la Première Internationale qui n’est pas franchement un modèle de non-mixité de classe…

On pourrait même opposer à ces comparateurs zélés la suite du préambule des statuts de l’Association internationale des travailleurs : « que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux [nous soulignons], et pour l’abolition de toute domination de classe (…) Que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué, faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays ».

La comparaison est trompeuse car la proposition correspondante pour d’autres formes d’oppression supposerait de demander s’il faut inviter un mari violent dans une réunion de femmes victimes de violences, et non des hommes en réunion traitant du féminisme, ou un membre du ku klux klan à une réunion de personnes victimes de discriminations racistes, et non des blancs à une réunion traitant d’antiracisme. De ce point de vue, la comparaison a une force rhétorique indéniable, mais est totalement dépourvue de valeur argumentative.

La finalité de l’action poursuivie n’est par ailleurs pas la même. Ne pas s’organiser avec quelqu’un qui nous exploite – du moins dans le cadre d’une réunion syndicale, car les bourgeois n’ont jamais été interdits d’adhérer aux organisations ouvrières – est cohérent avec le fait que l’on a un antagonisme de classe.

Or cet antagonisme, nous le voulons dépasser par l’abolition du salariat et le renversement de la bourgeoisie. Nous voulons mettre fin à l’existence de la bourgeoisie en tant que classe. À l’inverse, on n’entend pas, a priori, dépasser le patriarcat en mettant fin à l’existence des hommes, dépasser le racisme en abolissant les blancs ou les lgbtiphobies en supprimant les hétérosexuels, fussent en tant que genre, « race sociale » ou orientation sexuelle. La lutte contre les discriminations ne repose pas sur un antagonisme et gagne à l’élargissement : elles doivent devenir insupportables pour toute la société. Peut-on admettre une forme d’organisation identitaire dans une organisation au projet universaliste ?

Le point de départ idéologique : la critique de l’universalisme

Formuler ainsi le problème suppose en premier lieu d’affirmer le caractère universaliste du mouvement communiste, entendu comme une unité du genre humain dépassant les particularismes et fondant une égalité réelle quel que soit son genre, son origine, sa culture, son orientation sexuelle ou tout autre motif. 

Or une forme d’organisation identitaire, soit par des réunions décisionnelles soit par des organisations non-mixtes, est fondée sur un rejet de l’universalisme et base l’action politique sur la segmentation de la société. Elle induit l’idée d’organisations identitaires reposant avant tout sur la couleur de la peau, le genre, ou tout autre critère. 

Parmi les défenseurs de la non-mixité, on trouve alors un point de blocage sur la notion même d’universalisme. Dans les organisations défendant ce principe, la plupart rejette l’universalisme comme un concept ethno ou européocentré ou patriarcal en ce sens qu’une valeur universelle serait nécessairement celle d’un groupe dominant. 

C’est une critique que l’on trouve notamment dans les théories décoloniales, comme chez les indigénistes, mais aussi à l’extrême-droite, notamment chez l’historien maurrassien, par ailleurs défenseur des « bienfaits de la colonisation », Bernard Lugan.

De cette critique, voire de ce rejet de l’universalisme, on en arrive à la défense d’un mode d’organisation particulariste fondé sur des espaces voire des organisations en non-mixité.

La non-mixité suppose de segmenter

Le principe de non-mixité suppose de définir un groupe victime d’oppression. Mais il suppose alors de tracer les limites de ce qui constitue ce groupe sur la base de l’oppression subie ou pouvant être subie. La distinction entre homme et femme, quoiqu’elle puisse être troublée par la dissociation entre identité de genre et expression de genre, demeure relativement simple. 

Dans la non-mixité « raciale », cela suppose également de tracer la limite entre « racisé » et « blanc », ou entre « non-blanc » et « blanc ». Mais alors quid des Juifs qui sont blancs et victimes d’antisémitisme, ou encore des kabyles ? Quid également de personnes métisses qui paraissent blanches ? À quel degré de racialisation peut-elle se sentir oppressée et quelle autorité l’accrédite ? Dans une non-mixité basée sur l’orientation sexuelle, ou d’autres oppressions que vivent les personnes LGBTI, quid des personnes n’ayant pas fait leur coming-out, ou d’une personne non LGBTI mais discriminée parce que son attitude ou son apparence laisserait supposer à d’autres une appartenance à cette catégorie ? 

Tracer une limite entre « oppressé » et « oppresseur », c’est nécessairement exclure, voire exercer une violence envers une personne ne bénéficiant pas d’une commune reconnaissance à un tel groupe mais qui subirait les mêmes discriminations dans son quotidien.

Quant à la limite, elle peut être envisagée sur l’apparence physique, peu utilisée pour les personnes victimes des discriminations racistes, ou des critères plus subjectifs reposant sur le « ressenti des personnes », se sont alors ceux qui se sentent victimes d’une même oppression se réunissent entre eux. 

Le souci dans ces deux cas demeure la segmentation. Les critères d’apparence basés sur la couleur de la peau viennent induire l’existence de « race sociale », affirmée par certains courants identitaires comme les indigénistes. 

En segmentant, cela crée une forme d’organisation identitaire

Cette forme d’organisation met en tension ce que André Tosel nomme le conflit social et le conflit identitaire. Le conflit identitaire suppose de tracer les limites de cette identité mais également une assignation à cette identité et une séparation des autres. En quelques sortes, ce que Houria Bouteldja, essayiste racialiste, nomme « assumer le stigmate ». Il s’agit alors de définir ce qui sépare, là où le conflit social se fonde sur la quête d’égalité et la solidarité de classe. Le conflit identitaire stimule l’opposition entre identités plutôt que définir ce qu’il y a de commun à l’ensemble des opprimés et des exploités. Il ne s’agit pas pour autant de dire que lutte sociale doit effacer les luttes contre les discriminations mais de dire qu’il s’agit d’une stratégie différente que celle de réduire la lutte contre les discriminations à une organisation identitaire. 

Une démarche identitaire dans l’organisation porte en elle le risque d’une dérive essentialiste, qui masque d’autres différences internes à l’identité revendiquée comme entre nationaux ou non-nationaux ou encore entre patronat et salariés, comme le font les racialistes sur les questions d’antiracisme par exemple. L’identité est un donné, un état de nature, auquel on ne pourrait échapper entièrement et cela implique un vécu commun qui exclut les différences qui peuvent exister dans cette même identité, notamment en fonction de sa classe sociale. 

Le groupe dominé est renvoyé par les dominants à sa naturalité. Mais en fondant son identité sur ce donné,  comme le font les groupes dominants, le risque est celui de l’enfermement et de la marginalisation.

Cette organisation identitaire porte le risque de la marginalisation

C’est le cas pour les luttes antiracistes fondées sur des théories racialistes. Celles-ci enferment les « racisés » dans cette identité, comme si elle représentait la totalité de leur être en mettant de côté les processus sociaux : chômage, logement insalubre, manque de services publics, violences. 

Comme si les personnes « racisés » qui vivent dans les quartiers populaires ne bénéficiaient pas de services publics suffisants et subissaient le chômage uniquement en raison de leur « race sociale », selon l’expression consacrée par les théories racialistes, et qu’il n’y avait pas plus fondamentalement une organisation centre-périphérie dans l’intérêt du capital qui pourrait par ailleurs unir les banlieues et les campagnes autour de revendications communes. 

Gramsci avait déjà eu l’occasion d’étudier comment les théories racialisantes en Italie avaient empêché la jonction du prolétariat du Nord et de la paysannerie du Sud, démobilisant ces deux catégories pourtant victimes du même capitalisme.

Ce type d’organisation produit également un discours qui sera fondé sur un cumul d’expériences personnelles et risque de produire un discours fondé plus sur l’émotionnel que sur le rationnel. Si les problèmes personnels peuvent être révélateurs d’un problème collectif, ils dépendent pour beaucoup de la perception et de la subjectivité. 

Cela ouvre la porte, en outre, à l’argument d’autorité de la « parole des concernés », pas toujours retranscrite par des « concernés » pour parfois contredire la position différente d’autres « concernés » qui sont alors renvoyés aux rangs de traîtres à leur identité. Le lien entre « identité » et opinion ou position politique n’est pas mécanique comme conduit à le penser l’essentialisme.

Cet enfermement voue ce type d’organisation et de lutte à l’échec. Comme l’écrit Saliha Boussedra, docteure en philosophie, dans le dossier numéro 17 de Cause Commune : « l’isolement de la catégorie va de pair en général avec une radicalisation des positions, puisqu’elle se fonde sur une indépendance à l’égard de ce qui existe en matière d’organisation politique et vis-à-vis des autres catégories sociales ». 

Or mener une lutte victorieuse suppose le souci d’élargir sa base, plus encore pour une minorité, c’est tout l’enjeu de l’action politique de sortir de l’enfermement identitaire pour arracher la victoire.

L’enfermement identitaire déconnecté de la lutte des classes

L’enfermement identitaire, en se déconnectant des luttes de classe, peut se vouer à une dérive sociale-démocrate. C’est ce que l’on peut constater au pays de référence de tous les théoriciens racialistes : les Etats-Unis. Nous avons là un pays où la question identitaire est savamment reprise par le parti démocrate. Déconnecté de toute question de classe sociale, un duo Obama-Clinton ou une Kamala Harris suffisent à satisfaire plusieurs identités lors des élections pour mener une politique qui reste fermement libérale, patriarcale, raciste et impérialiste.

Les fondements théoriques qui amènent aux modes d’organisation en non-mixité sont par ailleurs tout à fait compatibles avec l’idéologie néolibérale. Si l’on pense en particulier aux courants postmodernistes qui, comme les philosophes néolibéraux, rejettent le rationalisme, qui se traduit politiquement par l’universalisme, au profit du relativisme, et de l’universalisme au profit du particularisme, qu’il soit celui d’une communauté économique (l’entreprise ou le groupe) ou qu’il soit celui d’une communauté fondée sur une identité essentialisée. 

Le capital s’est par ailleurs tout à fait emparé de ces thématiques via le management par la diversité, qui consiste à la promotion d’une minorité pour faire oublier que la plupart des groupes discriminés subissent le chômage et la précarité, ou encore à des fins marketing.

L’organisation politique n’est en outre, dans la conception que nous en avons, pas le lieu de coordination de différentes luttes identitaires. L’objectif de nos différentes instances est d’unir autour d’une même lutte contre la domination du capital qui, lui, exploite l’ensemble des opprimés. À la segmentation, nous opposons l’unité. 

Le militantisme doit justement être un combat pour dépasser le particularisme, sans nier les différences et discriminations subies, pour en faire  une question politique. Nous pouvons prendre pour exemple la lutte exemplaire pour le droit à de choisir et l’IVG qui partant de « discussion de femmes » a réussi à entraîner un réel débat de société et des victoires majeures pour toutes et tous. 

L’unité ne veut pas dire feindre d’effacer les discriminations qui sont subies au quotidien mais les comprendre, les analyser ensemble, les intégrer pleinement dans nos luttes pour que celles-ci soient au plus proche du réel et de l’ensemble de la société.

Construire une réponse universelle fondée sur un mode d’organisation universaliste pour mettre fin aux discriminations

Cela pose pour les organisations la question des espaces permettant l’adhésion, la participation et l’accession à tous les mandats de tout le monde sans que ne pèse en interne le fardeau des discriminations subies dans la société, du fait des inégalités territoriales et sociales en matière d’accès à l’éducation ou du niveau de chômage ou des conditions d’emploi qui ne favorisent pas l’implication militante et la montée en responsabilité, voire incitent à l’auto-censure en restreignant l’accès à la parole.

Cette politique interne passe par la création des moyens matériels permettant l’implication du plus grand nombre. Par exemple, lorsque le Parti communiste organise pour ses réunions ou temps nationaux des crèches, il favorise la participation des femmes. Cela passe également par une politique de formation afin de permettre à un groupe qui aurait, pour différentes raisons, un accès plus compliqué à l’enseignement, l’accès à des savoirs lui permettant de s’investir et de prendre tant à l’action qu’aux débats qui traversent les organisations.

Cette lutte suppose en outre une ligne de masse dépassant le cadre de l’organisation, position qu’a tenu le mouvement communiste, notamment dans les luttes anticoloniales. Comme on a pu le lire en introduction du dossier de Cause commune précité : « dans le sillage de la contre-révolution néo-libérale qui déferle sur le monde dans les années 1980, le marxisme, qui avait su inspirer des générations de militants antiracistes, qui avait accompagné les luttes anticoloniales victorieuses en Asie et en Afrique, allait être durablement marginalisé. Les problèmes de société commençaient peu à peu à être retraduits en termes culturels ». 

Il s’agit de sortir de cette marginalisation, non pas en segmentant les luttes et organisant la coordination des luttes identitaires mais en construisant une organisation apte à mener les luttes sociales propres à mettre fin à l’exploitation et aux discriminations dont elle se nourrit.

Gramsci avait notamment étudié la question du racisme, partant du constat que si les thèses racistes prospèrent, c’est parce qu’elles apportent une « explication ». Une explication qui est fausse et qu’il faut combattre, mais qui donne le sentiment de comprendre un problème, comme la délinquance ou la criminalité, et de pouvoir y répondre. 

Aurélien Aramini, docteur en philosophie, présente ainsi la réponse de Gramsci dans le dossier précité de Cause Commune : « lutter en matérialiste contre le racisme, c’est expliquer en matérialiste les inégalités sociales et économiques que le discours raciste prétend expliquer en termes biologiques ». 

C’est ce même caractère trompeur que l’on retrouve dans l’organisation identitaire, qui voudrait que l’identité, l’appartenance à une communauté, soit le facteur explicatif de tout ce que l’on subit.

Traiter ces questions en matérialiste peut constituer une voie permettant de dépasser les enfermements identitaires. Or le rôle de l’organisation politique est bien celui-ci : créer la communauté politique et sociale au sein de laquelle ces différences et discriminations sont abolies. 

La question est de combattre les discriminations à la racine, en ralliant l’ensemble de la jeunesse à la cause de l’égalité des droits. Car la réponse universaliste n’est pas dans la différenciation des droits, définis par identités, pour corriger une discrimination comme on corrige l’assaisonnement d’un plat en remettant un peu de sel par ci et un peu de poivre par là. Mais bien la construction d’un système où chacun et chacune peut jouir des mêmes droits. 

La réponse à apporter est bien celle que l’on ne doit pas être discriminé en fonction de son origine, de son sexe, de sa situation de famille, de son apparence physique, de son patronyme, de son état de santé, de son handicap, de ses caractéristiques génétiques, de ses mœurs, de son orientation sexuelle, de son âge, de ses opinions politiques, de ses activités syndicales, de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation ou une religion déterminée.

L’enjeu de notre temps est de bâtir une communauté de destin pour l’humanité. Un mouvement luttant pour l’émancipation du genre humain a nécessairement une visée universaliste. À cette visée universaliste doit correspondre une organisation universaliste qui ne nie pas les différences ni ne cherche à les fondre dans un universalisme abstrait mais les prend en compte pour les dépasser et mener le commun combat.