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FRANCE

Marx 2018 : l’aliénation et l’idéologie

« [La bourgeoisie] travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui. »

Paul Nizan, Les Chiens de garde, 1932

Cette citation tirée d’un texte de Paul Nizan illustre bien le problème qui se pose pour tout mouvement révolutionnaire, à savoir les illusions de celles et ceux qu’il prétend organiser, dont il défend les intérêts. Le vote ouvrier de droite est un des thèmes privilégiés des enquêtes de sociologie politique, et on note une sorte de constante depuis la Libération, avec 25% à 30% des ouvriers votant à droite.

Aujourd’hui encore, on remarque en 2017 un vote des ouvriers se portant à environ 21% des inscrits sur les candidats de droite et d’extrême droite (E. Macron, F. Fillon, N. Dupont-Aignan et M. Le Pen), avec une abstention de 69% (données issues de sondages).

Le fait est qu’aujourd’hui, si on part du principe que le Parti Communiste organise et représente la classe ouvrière, celle-ci choisit de façon très majoritaire de voter contre ses intérêts, ou de s’abstenir, ce qui revient au même. Dès lors, faut-il porter sur l’ensemble du prolétariat un jugement accusateur et moralisateur, revoir la façon dont notre organisation fait de la politique, ou bien essayer de comprendre les ressorts d’une « idéologie » qui induit le prolétariat en erreur ? Si la réflexion sur nos modes d’organisation et notre adresse au prolétariat est indispensable, elle est également vaine sans une compréhension claire de la façon dont le capitalisme s’infiltre jusque dans la plus profonde intériorité des individus pour façonner leurs pensées, leurs désirs et leur imagination.

En marchant dans les pas d’un Marx désabusé par l’échec des révolutions de 1848, nous prenons ainsi le risque de briser certains fétiches auxquels nous nous raccrochons spontanément en politique (comme la confiance inébranlable en le jugement de ceux qui sont les premiers concernés par l’exploitation), mais cela doit toujours nous mener vers une compréhension plus puissante de l’organisation du mouvement ouvrier et de son rôle dans la perspective révolutionnaire qui est la nôtre.

L’aliénation

Tout exposé rigoureux sur la notion d’aliénation est censé décrire l’évolution de ce thème dans les ouvrages du jeune Marx, et s’achever sur sa relative disparition dans les ouvrages de la maturité. Si un tel débat intéresse éminemment les commentateurs de Marx, il laisse de marbre toute personne qui, par son expérience ou son observation, a pu constater que l’aliénation n’est pas une élucubration obscure tirée du cerveau de Marx, mais bien une réalité. On lira sous la plume de nombreux commentateurs non marxistes que l’aliénation est un concept abstrait, idéaliste, auquel Marx lui-même aurait renoncé.

Comme les doctes théologiens de Byzance discutant du sexe des anges tandis que les turcs entraient dans la ville, ces érudits de la « marxologie » ne voient pas la réalité qui est en face d’eux. En ce qui nous concerne, cette réalité effective de l’aliénation sera notre point de départ pour comprendre comment le capitalisme exerce une influence sur nos pensées.  

Inutile, dès lors, de s’attarder trop longtemps sur le concept d’aliénation du jeune Marx. Celui-ci fait dès ses premiers écrits le constat que, dans la société capitaliste de son époque, une partie de leur existence échappe aux individus. Pour aller à l’essentiel : la critique de la religion montre d’abord comment l’individu projette dans un ciel imaginaire la réalité incomprise des rapports sociaux (Feuerbach, L’essence du christianisme, 1841).

La critique du droit politique de Hegel montre quant à elle comment l’Etat usurpe l’intérêt général en prétendant en être le garant, alors qu’il est avant tout l’agent des intérêts de la classe dominante, la bourgeoisie (Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843).

Enfin, une ébauche de critique de l’économie politique montre comment le travail salarié prive les individus de la maîtrise de ce qu’ils produisent et de la façon de produire (Marx, Manuscrits de Paris, 1844). Cette aliénation était comprise par le jeune Marx comme une contradiction inhérente à la nature humaine, au sens où on l’entend parfois encore aujourd’hui, comme un ensemble de caractéristiques qui définissent l’Homme en général, caractéristiques biologiques, psychiques etc (par exemple : l’Homme est un animal bipède doté de la faculté de raisonner). Mais le marxisme de la maturité va rejeter cette notion de « nature humaine » et repenser l’aliénation, mais cette fois ci comme une contradiction dans la réalité matérielle, dans les rapports sociaux de production. C’est cette définition du Marx de la maturité que nous allons conserver.

Ce qui caractérise le capitalisme, entre autres, c’est la séparation entre le producteur et les moyens de production, séparation qui affecte l’ensemble de la réalité sociale d’un mode de production. Toutes les « forces productives » (c’est-à-dire tout ce qui concourt directement ou indirectement à la transformation de la nature en vue de la satisfaction des besoins) vont être accaparées par une seule classe qui va les exploiter en vue de la satisfaction de ses propres besoins. Cela implique l’exploitation, pour commencer, des ressources naturelles elles-mêmes, mais aussi des savoirs, des techniques, du travail d’autres ouvriers incorporé dans des machines, dans du capital fixe. Dans le capitalisme, l’ouvrier lui-même est à la disposition du capitaliste sur un marché, en tant que force de travail. Il en résulte que ce qui devrait être la propriété commune de tous, du plus universel jusqu’au plus intime, est accaparé par quelques uns, et est utilisé pour accumuler toujours plus de produits qui vont alimenter « le capital ». Ce qui définit le capitalisme, à toutes époques, c’est la froide logique de la reproduction élargie du capital, son accroissement illimité. Du fait de la propriété privée, les forces prodigieuses déployées par le travail de milliards d’êtres humains sont captées et même capturées, contrôlées, voire censurées, par la minorité des propriétaires, la classe des capitalistes. Entre leurs mains, ces forces s’imposent aux ouvriers et les dominent, alors qu’elles sont constituées du produit de leur travail. C’est cela que Marx appelle l’aliénation, la privation pour les travailleurs du produit de leur travail, et le retournement contre eux de ce qu’ils produisent, comme un monde à eux mais qui les dominerait. A partir de L’Idéologie allemande (1846), l’aliénation est pensée comme une composante bien réelle de notre existence historique, elle est la forme historique que prend notre travail de transformation de la nature dans les conditions capitalistes.

L’idéologie

Dans les Manuscrits de 1844, l’aliénation est décrite, mais jamais expliquée. Le concept est forgé comme une réponse philosophique apportée à un objet bien réel. En travaillant davantage à expliquer le réel par une approche scientifique, et non plus simplement philosophique, Marx se donne les moyens de découvrir l’origine de l’aliénation. C’est dans L’Idéologie allemande qu’on lit une première approche scientifique du problème. Le premier chapitre de cet ouvrage s’attaque à la « division du travail ». Par cette expression il faut entendre le procédé par lequel, lorsque la société croît et ses besoins avec elle, une division du travail commence à s’opérer entre les individus, puis entre des groupes d’individus, au hasard de dominations préexistantes.

Une première division du travail divise les hommes et les femmes, sur la base de nombreuses inégalités préexistantes qui n’ont rien de « naturelles », mais qui sont également le fruit d’une histoire mouvementée de lutte et de domination, qui aboutit au patriarcat contemporain. Plutôt que de faire un exposé incomplet sur cette question en particulier, il est plus avisé de conseiller la lecture d’articles ou d’ouvrages de l’anthropologue Françoise Héritier, ou l’ouvrage d’Engels intitulé L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat.

La division du travail ne fait pas que répartir les tâches, elle distingue avant tout le travailleur de celui qui bénéficie du travail d’autrui. Cette division atteint toute son ampleur avec la division du travail manuel et du travail intellectuel, qui constitue une classe d’individus vivant de leur capacité à produire du contenu intellectuel utile à la classe dominante. En même temps qu’on parle d’aliénation, on doit donc parler d’idéologie.

Ce concept fondamental du marxisme a une histoire compliquée. Son sens polémique et péjoratif de L’Idéologie allemande est souvent ignoré, au profit d’une définition plate de « système d’idées ». Ainsi, selon cette interprétation répandue, il y aurait par exemple une idéologie prolétarienne contre une idéologie bourgeoise. Ce n’est pas correct du point de vue de l’usage marxiste du concept d’idéologie. L’idéologie caractérise une conscience illusoire des rapports réels, parce que les rapports réels sont la cause objective d’une conscience illusoire (on doit cette définition synthétique à Lucien Sève qui reformule les explications de Marx et Engels).

Reprenons à partir de la division du travail pour expliquer l’idéologie : à mesure que le travail se divise, chaque individu est plus soumis à sa branche de la division du travail. Le serf, s’il veut survivre, est forcé de travailler la terre de son seigneur, pour faire simple. Aujourd’hui encore, l’obligation de se mettre au travail pour survivre est perceptible pour la plupart des étudiants et des jeunes actifs, sans parler du reste du salariat. Sinon, les discours du gouvernement et des organisations patronales qui estiment que les allocations chômage sont préjudiciables à l’économie car elles dissuadent des personnes de se mettre au travail devraient nous convaincre que le rôle d’un « prolétaire » est avant tout de travailler, et de consommer ce qui lui est nécessaire pour être employable le lendemain et ainsi de suite.

En divisant à l’extrême le travail, en assujettissant les ouvriers à leur branche étriquée de la division du travail, le capitalisme crée donc le phénomène d’aliénation vu plus haut. Mais il ne fait pas que cela. A ce rôle social étroit et limité correspond une individualité « morcelée » : l’individu aliéné est privé d’une partie de sa réalité, au point de n’être plus qu’une pièce de la machine dont les seuls rapports avec autrui se limitent à des rapports entre pièces d’une machine, entre choses. La liberté, la culture, la joie de vivre, la force des sentiments, doux comme agressifs, lui échappent, et c’est une existence déshumanisée qu’il vit.

A cet individu « morcelé » correspond une « conscience morcelée », car notre conscience n’est jamais que conscience de nos rapports sociaux : lorsque le capitalisme nous ampute d’un certain aspect de nos rapports sociaux, il ampute également notre conscience, la transforme. Cette conscience incomplète, aliénée, produit spontanément des idées et pensées illusoires sur elle-même (elle méconnait l’origine de ses pensées et de ses sentiments, et peut se mettre à croire en l’existence d’une entité fantastique comme « l’âme » des dogmes religieux, qui serait à l’origine de nos pensées), sur l’histoire (elle peut par exemple croire que les choses seront toujours ainsi, qu’il y aura toujours des riches et des pauvres, des forts et des faibles, des propriétaires et des travailleurs), sur le monde, sur l’universel. D’où la prégnance des idées religieuses, mais aussi de toutes ces « spiritualités » new age qui distribuent dans le monde et en nous des entités fantastiques censées expliquer le cours des choses et de notre propre vie (des « esprits », des « énergies » etc.).

On conçoit dès lors comment une telle conscience morcelée peut être séduite aisément par les discours qui flattent et confortent ses croyances illusoires : discours sécuritaire, chauvinisme nationaliste, sexisme, racisme…

Sur qui agit l’idéologie ?

Dans L’Idéologie allemande et le Manifeste, c’est un Marx enthousiaste qui théorise le rôle de l’idéologie, et ainsi il se laisse emporter à prétendre que la classe ouvrière est imperméable aux idéologies. Son raisonnement n’est pas stupide pour autant : étant la classe qui travaille directement la matière, le réel, le prolétariat est celui qui se fait spontanément le moins d’illusions sur la vie. Tout le contraire de la classe des intellectuels, toujours portée à croire en la toute puissance de sa production (d’où l’arrogance des philosophes, juristes, théologiens etc. qui croient toujours que leur domaine de recherche est celui qui fait avancer l’Histoire). Le philosophe idéologue croit sincèrement que c’est la progression des idées philosophiques qui fait tourner la roue de l’Histoire. Le capitaliste se fait moins d’illusions sur le monde, car il a avec le travail un rapport moins distant que l’intellectuel, mais il n’empêche qu’il s’illusionne plus que l’ouvrier. Le bilan mitigé, voire parfois franchement négatif, des révolutions de 1848 amène Marx à remettre en question la prétendue imperméabilité du prolétariat aux idéologies.

Dans un article pour la Neue Rheinische Zeitung du 29 juin 1848, il décrit la force de l’idéologie républicaniste de la bourgeoisie sur le prolétariat lors de la révolution de Février 1848 en France. Le prolétariat parisien, foncièrement républicain et démocrate, se laisse abuser par les apparences républicaines du nouveau régime, et se laisse endormir par la presse petite-bourgeoise elle aussi républicaine, mais complètement aveugle quant à la réalité matérielle, embarquée qu’elle est dans ses fantasmes révolutionnaires de retour à 1793. On comprend que la République authentique n’est pas simplement un système d’institutions sans monarque à sa tête : elle se caractérise par un pouvoir populaire réel, par des pouvoirs ouvriers concrets dans l’économie, c’est-à-dire par ce qu’on appelle aujourd’hui République Sociale. En Juin 1848, le réveil de la classe ouvrière est douloureux et, malgré une offensive héroïque, le prolétariat parisien est balayé et paye durement sa confiance passée envers la bourgeoisie.

S’il n’est plus question de prétendre que l’idéologie ne pénètre pas les rangs des ouvriers, même organisés, c’est qu’il faut parler de bataille idéologique, au sens de guerre contre l’idéologie. La lutte des classes ne peut abandonner le terrain de la bataille des idées. Spontanément, c’est un terrain fortement investi par la bourgeoisie. Possédant les journaux, les chaînes de radio, de télévision, que ce soit par l’Etat ou par les capitaux privés, elle ne se prive pas de diffuser sa pensée. Illusion sincère ou mensonge délibéré, l’idéologie bourgeoise se déverse continuellement dans nos consciences par une multitude considérable de médias, de publicités, de discours, et cela permet sans aucun doute de réduire la probabilité d’une révolution même au cœur de la tourmente économique et sociale d’une crise mondiale. Si le prolétariat se fait moins d’illusion sur le monde que les autres classes, il n’en est pas moins assommé en permanence par la puissance des idées dominantes diffusées par la bourgeoisie. Il n’y a pas de solution miracle pour combattre l’idéologie, mais l’étude des révolutionnaires marxistes comme, évidemment Marx et Engels, mais aussi Lénine ou Gramsci doit nous permettre d’y voir plus clair.

Le grand mérite du marxisme léninisme, et qui en l’occurrence constitue une certaine frustration, est qu’il ne donne jamais de recette toute faite pour faire la révolution. La stratégie révolutionnaire dépend de facteurs considérables, et l’étude rigoureuse des stratégies révolutionnaires de nos prédécesseurs ne peut que nous apporter de précieux éléments théoriques pour analyser notre propre situation, et une culture historique indispensable à la préparation de l’avenir. Il est néanmoins évident dans le matérialisme dialectique qu’on ne fait pas la révolution tout seul, qu’on ne combat pas l’idéologie tout seul : c’est par l’organisation dans un parti ou un syndicat révolutionnaire qu’on commence à sortir de l’idéologie et de l’aliénation. L’ouvrier est dans le monde de la production un individu morcelé cantonné à une activité abrutissante ; dans l’organisation politique ou syndicale, il est un individu à part entière, apprécié pour son concours à la cause révolutionnaire, pour ses forces, pour son énergie, pour ses idées, pour sa sensibilité, pour ses connaissances.

L’ouvrier qui devient militant n’est déjà plus autant individu morcelé et aliéné qu’il l’était auparavant. L’ouvrier et l’intellectuel qui s’engagent croisent leur rôle social officiel, l’ouvrier devient intellectuel au parti et au travail, et l’intellectuel se fait ouvrier également, dans une certaine mesure. L’existence même d’un syndicat révolutionnaire et d’un parti communiste dans un pays constitue une arme redoutable contre l’idéologie, à condition de s’armer d’une solide politique de formation théorique et pratique, d’une politique de cadres qui contrecarre la division du travail officielle, et à condition également de s’armer de patience : la bataille des idées se fait sur le temps long, et il faut parfois plusieurs siècles de travail avant que, d’un coup, le progrès quantitatif de nos idées se mue en progrès qualitatif, et se joigne à une ébullition révolutionnaire. Même en cas de conquête du pouvoir immédiate, il faudra plusieurs décennies de critique intensive de l’idéologie et de transformations sociales concrètes pour anéantir l’aliénation des individus.

L’exercice du pouvoir par un parti communiste est, on le sait grâce à l’expérience des révolutions du XXème siècle, un exercice délicat aux enjeux considérables. La bataille des idées se fait également dans un temps plus court, selon notre capacité à nous implanter dans les milieux envahis d’idéologie pour tenter de la neutraliser : l’école, la culture, le sport, le droit, la philosophie, les sciences : autant de domaines où la batailles des idées se fait quotidiennement et ne saurait attendre en vain le grand Soir !

Les critiques idéologiques de l’idéologie

La leçon de L’Idéologie allemande, c’est que même lorsque nous combattons l’idéologie, nous sommes parfois pris dans l’idéologie. Nombre de discours anti-capitalistes, anti-sexistes, anti-racistes et autres, aujourd’hui, produisent certes des contenus contre l’idéologie capitaliste, patriarcale ou raciste, mais sur des bases théoriques foncièrement libérales et individualistes,  donc sur des bases profondément idéologiques qui trahissent la conscience petite-bourgeoise refoulée de leurs auteurs. Avec le progrès permanent qui forge des nouveaux concepts, nous pourrions résumer grossièrement par « sur des bases postmodernes ». Un pan important de la modernité philosophique et scientifique, de Spinoza à Freud et Lacan, en passant bien évidemment par les Lumières, Kant, Hegel et Marx, s’est employé à nous montrer les limites de notre propre esprit, les limites au delà desquelles, si nous les ignorons, nous tombons dans l’idéologie, précisément. La croyance en la toute-puissance de ma volonté, en la supériorité de mon sentiment intérieur, de mes idées les plus enracinées, contre ce que je crois être le discours « extérieur », « dominant », « bien pensant », « oppressant », est toujours suspecte d’être précisément le fondement d’une idéologie produite par mes rapports sociaux aliénés que j’ignore.

Il n’est néanmoins jamais question de rejeter purement et simplement les vécus individuels des personnes qui subissent l’exploitation, c’est la base même de l’engagement de la plupart d’entre eux, qui n’en viennent que dans un second temps à produire une théorie plus scientifique du monde et de l’exploitation. Mais le matérialisme dialectique nous apprend précisément à dépasser ce vécu personnel, nos croyances les plus fermement enracinées en nous, le discours de notre for intérieur, non pour les nier purement et simplement, mais plutôt pour les comprendre et les retrouver dans un discours raisonné et scientifique sur l’origine historique et sociale de nos pensées.

En cela, le marxisme est la philosophie qui étudie comment s’articulent mon être social (qui je suis, dans quel monde je vis, quels rapports j’entretiens avec la nature et les autres individus) et ma conscience (ce que je pense). On ne peut pas nier ni rejeter dans le néant ce qui se trouve en nous, mais on doit pouvoir prendre le recul nécessaire pour parvenir à une forme plus rigoureuse de conscience, basée sur une analyse scientifique des rapports sociaux et de notre mode de production. Il est significatif que face à tous ces enjeux où nous devrions d’urgence construire notre support théorique et nos outils pour comprendre le monde, la petite voix intérieure de l’idéologie en appelle au contraire à une déconstruction permanente sur des bases individualistes et souvent spiritualistes.