mineurs-non-accompagnes-honte-francaiseManifestation organisée par le collectif D'ailleurs nous sommes d'ici à Poitiers
Vivre ensemble

Mineurs non accompagnés : la honte française

Le 18 décembre est la journée internationale de lutte et de solidarité avec les migrants du monde entier. Avant-Garde revient sur la situation de certains d’entre eux en France.

Depuis 2016 on les appelle Mineurs non accompagnés (MNA), en remplacement du terme de Mineurs Étrangers Isolés, des termes spécifiques pour désigner des migrants mineurs qui arrivent seuls sur le territoire français. Un phénomène qui n’est pas nouveau mais qui prend une place de plus en plus importante dans l’actualité face à l’ampleur grandissante du phénomène.

Un parcours chaotique et difficile

En France, une grande majorité de ses jeunes sont originaires d’Afrique de l’Ouest (44%) et de la bande sahélienne (27%) au contraire des demandeurs d’asile majeurs qui sont eux principalement originaires de la Corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée…) et du Proche-Orient (Syrie). Bien que chaque migrant ait une histoire de vie différente, il semble apparaître que la majorité d’entre eux ont quitté leur pays pour échapper à la misère après des drames familiaux (perte des parents, impossibilité pour les familles de subvenir à leurs besoins…), pour fuir la violence des conflits comme au Nord Mali ou au Nigéria ou encore des discriminations dues à leur origine ou leur religion.

Ces jeunes, pour rejoindre l’Europe où ils espèrent pouvoir trouver l’asile et y construire un avenir plus radieux, doivent suivre un périple de plus de 7.000 kilomètres au cours duquel ils doivent traverser l’Afrique de Sud en Nord, à travers le Sahara, l’Algérie et la Libye dans des conditions climatiques extrême et le plus grand dénuement. Lors de cette traversée ils sont la proie des réseaux mafieux et/ou djihadistes qui font des migrants leur business en pratiquant le racket, le kidnapping et l’esclavage et où chaque passage de check-point, chaque possibilité de survivre se monnaye au prix fort. Une fois sortie des griffes des criminels, ces jeunes doivent encore traverser la Méditerranée en payant des passeurs qui leurs fourniront une embarcation de fortune.

C’est donc sur des planches arrimées à des bâches, avec une quantité d’essence insuffisante et des moteurs souvent défectueux, que par dizaine dans une seule embarcation, ils tentent de traverser les quelques 300 kilomètres qui leur permettront de poser le pied sur les terres de l’Union Européenne. Malheureusement ils sont nombreux à ne pas survivre à la traversée, à mourir noyés ou à être attrapés par les « gardes côtes » libyens qui les ramènent aux passeurs et bénéficient financièrement de ce trafic organisé.

Depuis 2014 le Missing Migrants Project a recensé près de 15.000 disparitions de migrants dans Mer Méditerranée… Cependant grâce au travail acharné d’association de solidarité ils sont des milliers à être secourus en mer par des navires comme l’Aquarius de SOS Méditerranée, une assistance qui leur permet de bénéficier des premiers soins médicaux et d’une aide alimentaire d’urgence.

Ceux qui surmontent ces épreuves et qui posent le pied sur le sol de l’UE ne sont pas pour autant sortis du périple et du cycle de la violence. En Italie les migrants sont entassés dans des « camps de triage », les nombreux jeunes avec qui nous avons pu échanger témoignent du manque de nourriture et des très mauvaises conditions sanitaires. Quand ils en sortent il faut encore remonter toute l’Italie. Sans le sou ils sont nombreux à travailler plus de dix heures par jour quasi gratuitement dans les exploitations agricoles italiennes en espérant obtenir un repas ou les moyens d’acheter de quoi s’alimenter ou se couvrir.

Aux difficultés matérielles s’ajoutent la violence d’une société italienne où le racisme prend une place de plus en plus importante, où le migrant est considéré comme un danger. Une fois l’Italie traversée le chemin présente une nouvelle difficulté, naturelle et dangereuse, les Alpes. Des barrières rocheuses de plus de 2000 mètres, des températures négatives qu’il faut traverser le plus discrètement possible. La France fait tout pour empêcher l’arrivée de ceux qui fuient et a rétabli depuis deux ans le contrôle aux frontières, les obligeant à traverser de nuit ces montagnes qui présentent un danger mortel même pour les alpinistes les plus chevronnés.

Mais ici encore la solidarité existe, des associations, des citoyens s’organisent pour prêter secours et apporter chaleur et nourriture à ceux qui traversent. Dans les Alpes ils sont nombreux à laisser allumer les chalets pour indiquer la bonne direction à suivre, tel un phare à travers l’océan blanc. Ici les montagnards relaient les marins de Méditerranée dans la difficile tâche d’assister ceux qui n’ont plus rien. Enfin c’est la descente vers les plaines, les tentatives à pieds, en train ou en camion afin de rejoindre une agglomération comme Lyon puis Paris toujours le plus discrètement possible afin d’éviter les contrôles policiers, la violence et la déportation vers l’Italie ou l’Afrique. Sans but final précis, les migrants, et parmi eux de nombreux mineurs finissent leur chemin dans les villes françaises en espérant trouver l’hospitalité.

Représentation approximative du trajet migratoire entre la Guinée et Poitiers (environ 7500 km)

Le chemin de croix des mineurs non accompagnés

En France, ils sont plusieurs milliers à arriver chaque année, âgés de 10 à 17 ans, seuls et sans attache, du fait de leur minorité ils ne suivent pas le même processus administratif que les autres migrants. Ces migrants mineurs bénéficient d’un traitement différencié des majeurs, en effet la loi française limite l’exigence de disposer d’un titre de séjour qu’aux personnes majeures (article L. 311-1 du Ceseda), prime alors l’article 20 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (Cide) :

« tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial, ou qui dans son propre intérêt ne peut être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide spéciales de l’Etat »

Aide spéciale encadrée depuis la loi de décentralisation de 1983 qui confie l’Aide sociale à l’enfance (ASE) aux départements français. Actuellement le nombre de MNA est en constante augmentation en France (voir le rapport sénatorial n°598 sur la question des MNA p.24), ils étaient 10.194 pris en charge au cours de l’année 2015 contre 18.000 lors du premier semestre 2017 (pour une projection à 25.000 fin 2017).

Avant d’être pris en charge le parcours d’un migrant mineur en France peut être long, très long. Tout d’abord il faut se rendre à l’ASE afin de bénéficier d’une mise à l’abris. Cependant toutes les semaines ils sont des dizaines à subir des refus de guichet, c’est-à-dire à se voir opposer le refus d’une mise à l’abris malgré leur minorité, pratique totalement illégale au regard du droit français et international. Un refus de guichet pour un MNA signifie très concrètement deux choses : dormir à la rue le ventre vide. S’ils passent ce premier obstacle, parfois après des jours voir des semaines, les MNA sont alors pris en charge par l’ASE dans l’attente de passer un entretien d’évaluation visant à confirmer ou infirmer leur minorité. Ils sont alors logés, pour l’immense majorité, dans des hôtels transformés en centre d’attente faute de structures adaptées suffisantes.

La loi prévoit que l’entretien d’évaluation se tienne dans un délai de 5 jours après la mise à l’abris, c’est sur cette base de 5 jours que l’Etat finance les ASE pour la prise en charge des MNA. En réalité ce délai est très rarement respecté, il faut souvent plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant qu’un jeune puisse bénéficier de son entretien. Ce dernier est réalisé par les services du conseil départemental ou délégué à une association. Alors que l’évaluation doit normalement être « empreinte de bienveillance » il s’avère que dans la majorité des cas les services procédant à celui-ci postulent à priori de la majorité des migrants et que les entretiens se tiennent dans un climat de méfiance.

Les déclarations des jeunes sont constamment remises en cause, chaque parole qui peut être semblant incohérente est considérée comme un mensonge sans prendre en compte la violence psychologique et les traumatismes qui s’exercent sur ces jeunes lorsqu’ils doivent raconter à un inconnu leur parcours migratoire ; la déchirure que constituent l’arrachement à son pays et sa famille ainsi que la barbarie endurée sur le long chemin vers l’Europe : racket, violences physiques et sexuelles, torture, violences psychologiques (voir ses amis mourir en plein désert, se faire abattre par les milices/policiers/soldats libyens, croire que l’on va mourir en mer, voir ses compagnons de route se noyer…

En parallèle de ses entretiens, certains jeunes ont parfois réussi à conserver avec eux un extrait de naissance, ces documents sont quasiment systématiquement remis en cause par les services départementaux qui saisissent la PAF (Police aux frontières) rallongeant les procédures de plusieurs mois et entraînant souvent le refus de prise en charge jusqu’à authentification des documents. Concrètement un refus de minorité associé d’une enquête de la PAF signifie plusieurs semaines de vie à la rue sans aucune voie de recours pour ces jeunes. Ceux dont la minorité est confirmée bénéficient alors d’une prise en charge par l’ASE et d’un suivi par un tuteur-éducateur. Cependant leur quotidien reste trop souvent marqué du sceau de l’attente, longue et solitaire dans les chambres d’hôtels.

Attendre de bénéficier d’un entretien d’évaluation de niveau scolaire, attendre d’être logée dans une structure spécialisée, attendre de pouvoir bénéficier de cours de français ou d’une remise à niveau scolaire, attendre de pouvoir accéder à une formation dans un lycée ou un CFA, toujours attendre. Cependant ils ne sont que 40% à être admis par l’ASE après leur entretien. Plus de la moitié d’entre eux sont donc refoulés et laissés à la rue sans aucun moyen pour vivre, proie facile pour les réseaux de délinquances cherchant des âmes faciles à exploiter.

Plutôt que de tenter de trouver des solutions pérennes, l’Etat français (et les départements) préfèrent jouer la carte de la maltraitance administrative et du durcissement des politiques migratoires sans se jamais remettre en question la politique étrangère néocoloniale de la France à l’égard de l’Afrique de l’Ouest largement responsable de la violence et de la misère qui poussent ces jeunes au départ.

Lire aussi : Avec Macron pas de renouveau sur la politique anti-migrant

A Poitiers, la vie s’organise pour les MNA

A Poitiers et dans tout le département de la Vienne ils seraient plusieurs dizaines dans cette situation d’extrême précarité, sans toit, sans nourriture, forcer de dormir dans les rues alors que les températures chutent et que le climat se fait de plus en plus rigoureux. Heureusement des centaines de bénévoles s’organisent afin de pallier aux défaillances et au manque d’humanité des institutions françaises. En premier lieu l’urgence pour ces bénévoles et de sortir ces jeunes de la rue en leur trouvant un toit. A Poitiers dès 2015 des habitants ont décidé d’accueillir chez eux des mineurs déboutés par l’ASE. Ils se sont regroupés au sein de l’association Min’ de Rien en octobre 2016.

Actuellement ce sont près de 80 jeunes qui sont hébergés gratuitement chez des poitevins parfois pour une semaine ou deux, d’autre depuis plus d’un an. Ces bénévoles et associations apportent aussi un soutien moral nécessaire et accompagnent les jeunes dans leurs démarches administratives afin de faire reconnaître leur minorité : obtention d’un passeport auprès de l’ambassade, conseil juridique et administratifs, mise en relation avec des avocats qui acceptent de prendre en charge les démarches judiciaires.

L’association définit d’ailleurs ses objectifs comme étant :

– soutenir les jeunes dans leurs démarches juridiques en les mettant en lien avec les avocats, en les aidant dans la constitution de leur dossier de demande de titre de séjour, en organisant des voyages groupés pour la légalisation des documents d’identité auprès des représentations diplomatiques respectives ;

– trouver des solutions d’hébergement temporaire, via notre réseau de bénévoles, pour ceux qui ont fait appel de leur exclusion du dispositif de protection de l’Aide Sociale à l’Enfance ;

– proposer des cours d’alphabétisation à ceux qui n’ont jamais été scolarisés ; du soutien scolaire à ceux qui sont scolarisés ; rechercher des maîtres d’apprentissage pour ceux qui souhaitent apprendre un métier ;

– organiser des activités sportive, éducative et culturelle (match de foot, cours de sophrologie, visite du Planétarium…)

Dans un second temps il faut rompre la spirale de l’attente qui use les organismes et mine le moral. En plus de Min’ de Rien d’autres structures sont apparues. C’est le cas par exemple du REMIV (Ressources pour les Mineurs Isolés Étrangers en Vienne), fruit de la collaboration entre le laboratoire de recherche Migrinter (UMR 7301) de l’université de Poitiers, du centre social interculturel le Toit du Monde et de la Maison des 3 Quartiers (Maison de quartier – CSC)

Elles créent et organisent des espaces de socialisation afin de permettre aux jeunes de rompre avec la spirale de l’attente. Tous les jours ils peuvent bénéficier de cours de français, d’un lieu où discuter et jouer. Ils bénéficient d’une aide qui leur permet de découvrir la ville et ses lieux utiles et ressources : médiathèques, salles de spectacles, hôpital, centre du 115, maison Emmaüs… Au sein de ses associations ils ont la possibilité d’intégrer des projets leur faisant découvrir le théâtre, la peinture ou la photographie, mais aussi de pouvoir échanger avec des professionnels de santé, des assistants sociaux qui les accompagnent dans leur démarche administrative de CMU ou d’AME, des spécialistes juridiques qui leur expliquent les différentes démarches administratives à faire avec l’ASE ou le but de l’entretien d’évaluation qu’ils auront à passer.

A Poitiers, comme dans de très nombreuses villes en France, c’est un réseau, une société parallèle qui est bâtie par des citoyens afin d’en finir avec l’insupportable et d’essayer de palier au mieux les carences d’un Etat français malade du racisme et de l’inhumanité.

Entretien avec un couple hébergeant un mineur isolé

Avant-Garde a pu rencontrer deux de ses militants qui hébergent un jeune mineur isolé. Pour leur sécurité ainsi que celle de leur hôte l’ensemble de la restitution l’entretien est rendu anonyme et les références aux lieux supprimées. Nous ne raconterons pas l’histoire du jeune afin de garantir qu’il ne puisse pas être reconnu par des éléments de son parcours migratoire.

G et A sont un couple de poitevins. Engagés depuis plusieurs années sur la question du droit des migrants en France, ils ont pris la décision d’accueillir chez eux un jeune migrant débouté par l’ASE. Ils habitent près de Poitiers et tous les soirs G et A rentrent avec J chez eux.

J a 17 ans, ne parlant que très peu français et ayant perdu l’ensemble de ses papiers lors de son voyage vers la France l’ASE n’a pas reconnu sa minorité. Il s’est donc retrouvé du jour au lendemain à la rue, avec pour seul bien un téléphone portable un mauvais état, un jean, un t-shirt, un pull, une veste, deux caleçons et une paire de chaussure. G et A ont décidé de l’accueillir après avoir eu connaissance de sa situation par des membres de leur réseau. Connaissant déjà des personnes hébergeant des mineurs ils ont alors décidé de l’accueillir chez eux pour une durée indéterminée.

Il a alors fallu s’adapter, transformer une pièce en chambre, changer quelque peu d’alimentation afin de fournir des repas qui conviennent aux trois personnes en prenant en compte les restrictions alimentaires de tout le monde, en effet l’un est végétarien et un autre musulman.  Après quelques jours d’acclimatations nécessaires la vie à trouver sa routine de fonctionnement.

Départs en voiture le matin pour G et A qui se rendent à leur travail, en bus pour J un peu plus tard dans la matinée afin de se rendre en centre-ville de Poitiers où il participe aux activités du REMIV et de Min’ de Rien. Retour tous ensemble le soir. J se sent plutôt bien chez G et A, non francophone ils communiquent régulièrement dans une langue étrangère qu’il partage avec ses hôtes. Cependant J apprend le français rapidement. G et A témoignent de son acharnement étudier. Ils ont d’abord été étonnés de le voir s’organiser avec plusieurs cahiers (un pour le vocabulaire, un pour la grammaire, un pour la conjugaison) et le trouver tous les jours à regarder des cours de FLE (français langue étrangère) en ligne. Mis bout à bout J peut passer plus de 7 à 8 heures par jour à apprendre le français seul ou dans des structures à Poitiers.

G et A assistent J dans ses démarches, l’aident à prendre ses rendez-vous avec l’avocat qui suit son dossier et dans ses démarches administratives. Ils prévoient d’ailleurs un voyage pour se rendre à l’ambassade du pays de J afin de faire produire des documents attestant de sa minorité. Les tâches se répartissent, G s’est occupé de réunir les documents pour constituer un dossier AME et A de réunir toutes les informations pour obtenir les documents auprès de l’ambassade. Toutes ses démarches ils les effectuent dans l’espoir de faire reconnaître la minorité de J et de lui permettre d’accéder à son rêve en France : être scolarisé et entrer un jour à l’université.

Cependant J n’est pas considéré comme un fils, G et A sont trop jeunes pour avoir un enfant de cet âge mais G raconte que J lui fait penser à son petit frère d’un âge similaire avec lequel il a beaucoup d’écart. G et A ont la chance d’être soutenu dans leur démarche par leur famille qui accueille J sans aucun souci et les assiste parfois financièrement.  Il fait en quelque sorte partie de la « famille », d’ailleurs il passera les fêtes de Noël avec eux et aura lui aussi un paquet dans ses chaussures au pied du sapin. Ensemble ils assistent à des spectacles ou vont au cinéma, une première pour J.

Si G et A ont décidé de s’engager de cette manière c’est qu’il ne supportait plus de voir tous ses jeunes à la rue, balloter au gré des jours par un Etat inhumain, subissant maltraitance administrative et racisme décomplexé. Quand on leur demande si avec le recul ils reprendraient cette décision ils répondent sans hésitation : Oui.