paradise-paper-y-a-complicites-duplicites-denonce-eric-bocquetEric Bocquet
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Paradise Papers : « Il y a des complicités, des duplicités. » dénonce Éric Bocquet

Suite au travail dit des « paradise paper » de l’ICIJ (consortium international du journalisme d’investigation), dont Le Monde est membre, sur l’évasion fiscale, nous nous sommes entretenus avec Eric Bocquet, sénateur communiste et co-auteur de Sans Domicile Fisc.

Les révélations d’optimisation fiscale via des paradis fiscaux qui ont émaillé l’actualité la semaine dernière sont-elles réellement des révélations ? Ne sont-elles pas davantage des illustrations d’un système maintes fois décrit ?

C’est exactement ça. Ce ne sont plus des révélations. C’est une confirmation des constats qui avaient été faits. Nous avions  fait ces constats dans des commissions d’enquête au Sénat, en 2012 et 2013,  ainsi qu’à l’Assemblée Nationale en 2013. Nous avons eu depuis une cascade de « révélations », aussi fracassantes les unes que les autres, Offshore leaks, la liste de la banque HSBC, celle d’UBS, puis LuxLeaks, SwissLeaks, FootLeaks, etc.

On en est arrivé à un scandal par an. Donc non, effectivement, on en est plus à l’état de révélation, mais de confirmation de cette gangrène mondiale qui s’est emparée de l’économie, désormais financiarisée, dérégulée, dans le monde.

Est-ce qu’il n’y a pas aujourd’hui une certaine facilité à cibler nommément des personnes et des groupes, à utiliser les mots « failles » et « optimisation »qui placent les Etats dans une position de victimes qu’ils ne sont pas vraiment ?

Si, effectivement. On en appelle aujourd’hui à une reprise en main par le Politique. Les gouvernements, les Etats, les parlements ont pour rôle de défendre l’intérêt général. On entend aujourd’hui les réactions indignées de tous les dirigeants du monde qui, à nouveau, réaffirment qu’ils vont combattre l’évasion fiscale avec la plus grande sévérité. Puis de scandale en scandale, le système perdure.

Le coeur de la machine n’a pas été attaqué. Il y a évidemment des complicités. Si je prend l’exemple d’Apple, le groupe américain s’est implanté en Irlande pour échapper à l’impôt, en l’accord du gouvernement irlandais de l’époque ! Apple a payé en Irlande un taux d’imposition de 0,05% ! Tout ça se fait avec l’accord du gouvernement libéral irlandais.

Il y a des complicités, des duplicités. Tous ceux qui feignent aujourd’hui de découvrir ce scandale, essaient de s’en émouvoir, ont largement contribué au développement de ces pratiques.

Peut-on voir une contradiction entre les nombreuses dénonciations de ces pratiques et la non-dénonciation des zones de libre échange, l’Union Européenne en tête, qui organisent le dumping fiscal ?

Nous sommes dans une situation paradoxale. Les révélations obligent les Etats à s’exprimer en faveur d’une plus grande sévérité, dans les faits ce qui se pratique c’est le dumping fiscal. On en voit aujourd’hui les effets dévastateurs pour les Etats, chacun y va de son couplet pour diminuer les impôts et attirer les grands groupes, les capitaux, les multinationales.

On tire tout vers le bas. Derrière c’est des milliards d’euros qui manquent aux budgets des Etats. Des milliards d’euros qui manquent pour financer les grands besoins de la société, l’éducation, la santé, le logement, la formation de la jeunesse. Il faut sortir de cette hypocrisie.

La seule façon d’y arriver, est une large mobilisation populaire conscientisée. Il ne suffira pas de s’indigner à chaque fois qu’il y a un scandale. L’indignation dure quelques jours puis retombe dans l’oubli. Il faut que ce sujet devienne central dans les combats politiques que l’on doit mener.

L’action sur ce sujet peut être très large et très rassembleuse. Il faut dépasser l’indignation. Il faut maintenant passer à l’action au nom de l’intérêt général.

En France, nous subissons une deuxième réforme du code du travail afin de maximiser les profits des mêmes entreprises qui iront les cacher dans des paradis fiscaux…

Les deux sujets sont très liés. Ce n’est pas par hasard, que dans le budget pour 2018, les ministères qui perdent le plus de moyens financiers sont les ministères dits sociaux. Quand on voit la loi de finance, qui allège l’ISF [NDLR : remplacé par un impôt sur l’immobilier de moindre envergure], qui allège la taxation sur les dividendes, l’argent va toujours à l’argent.

Nous sommes engagés dans un processus, depuis plusieurs décennies, qui s’est accéléré avec l’arrivée d’Emmanuel Macron.  Il ne s’attaquera pas à l’évasion fiscale, il présente aujourd’hui un budget qui va privilégier les gros patrimoines, les plus fortunés de ce pays.

La sphère financière va encore gonfler. L’argument que cela permettrait de favoriser l’investissement par la théorie dite du ruissellement est une fable qui dure depuis 30 ans. Le ruissellement s’est transformé en évaporation. Beaucoup moins d’argent va aux salaires, et beaucoups plus d’argent va au capital et à la rémunération des actionnaires.

Voilà ce qui se passe depuis plusieurs dizaines d’années, la tendance aujourd’hui se confirme et s’accélère.

Les réformes du code du travail et l’évasion fiscale sont liés. C’est le travail qui crée la richesse, quoiqu’on en dise, la France est une des nations les plus productives du monde

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde