Pierre Outteryck : « Martha Desrumaux, une ouvrière du Nord, syndicaliste, déportée, féministe ! »

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« J’invitai également Martha Desrumaux, l’ouvrière communiste dont les discours enflammés terrorisaient les grands patrons. Martha était une haute femme osseuse aux joues rouges, au teint clair — une Passionaria flamande.

Je la vis penchée sur le berceau de son nouveau-né, tigresse rugissant des mots d’amour et baisant dévotement, j’allais dire léchant, une paire de tendres petons. Un jour, elle gravirait le calvaire de Ravensbrück. »

Pierre Outteryck nous a confié : « Historien, j’ai appris à mieux connaître Martha Desrumaux grâce à cette belle apostrophe de 1937 de la journaliste Louise Weiss. Oui, Martha fut une militante extraordinaire. Quoique non-voyant, je parcours la France pour qu’elle ne soit pas oubliée. »

Qui était Martha Desrumaux ?

Née en 1897, Martha était une battante qui ne renonçait jamais ! Orpheline à 9 ans, elle est placée comme domestique… Normalement elle aurait dû être « la Cosette » des Misérables. Un soir, elle s’enfuit de cette maison bourgeoise, elle parcourt, ne sachant ni lire ni écrire, les 30 km qui la séparent de Comines, sa ville natale.

À 11 ans, elle travaille dans un atelier textile ; à 13 ans elle adhère à la CGT, acte exceptionnel pour une adolescente de cette époque !

Toute sa vie, inlassablement elle a lutté pour la paix, pour inciter les femmes à s’organiser et à lutter, à se rassembler avec leurs camarades de travail pour conquérir de nouveaux droits. Pour Martha, les femmes du Peuple ont toute leur place dans le Parti communiste et doivent obtenir le droit d’intervenir dans les luttes politiques et sociales.

En 1944, grâce à des femmes comme Martha, les Françaises obtiennent enfin le droit de voter et celui d’être élue. En 1945, rescapée du camp de concentration de Ravensbrück, Martha est élue adjointe au maire de Lille et devient députée.

Quel exemple d’engagement représente-t-elle aujourd’hui, notamment pour les jeunes travailleurs ?

Issue d’une famille ouvrière, orpheline à 9 ans, analphabète jusqu’à 27 ans, Martha est devenue dans les années 30 le symbole de l’émancipation des femmes. Sans jamais se résigner, elle s’est battue afin qu’elles obtiennent les mêmes droits que les hommes et qu’elles puissent avoir une vraie place sur terre. 

Ses valeurs essentielles furent la dignité, la fierté, la loyauté. Elle a voulu qu’elles soient partagées par toutes les femmes ouvrières et au-delà.

La fierté et la dignité ouvrière qui ont animé Martha sont-elles une leçon pour aujourd’hui ? 

Oui, sans aucun doute. Aujourd’hui, les jeunes et en particulier les jeunes femmes subissent la violence d’un système structuré par le « fric » et l’individualisme. Malgré toutes les richesses qui existent dans le monde, les capacités techniques actuelles, la vie et particulièrement celle des jeunes est très dure. 

Beaucoup pensent ne pas avoir d’avenir. C’est un scandale ! Martha, quant à elle, nous dirait : « Ne baissez plus la tête ! Relevez là ! N’ayez pas peur ! Le monde de demain sera le fruit de vos engagements, de vos luttes, de votre désir de vous rassembler et de coordonner vos efforts ! »

Je suis certain qu’aujourd’hui elle vous lancerait avec sa force et son grand sourire ces mots.

Sa vie est celle d’un engagement syndical et communiste, mais aussi républicain. Dirais tu qu’elle est un symbole de ce lien intime liant la lutte pour une société nouvelle et les luttes populaires pour une nation républicaine ?

Dans les années 30, les fascistes et l’extrême droite attaquaient comme aujourd’hui la République et ses valeurs. Pour Martha, l’Égalité, la Liberté et la Fraternité étaient au cœur des combats ouvriers. Et ces trois valeurs avaient comme point d’appui la laïcité. 

La laïcité… Le droit selon lequel chacun a la liberté de pratiquer sa religion ou d’en avoir aucune et aussi ce qui est tout aussi important l’idée selon laquelle aucun dieu ne peut diriger les hommes ou la société… et la loi des différents dieux ne peut s’imposer à un pays. Ceci nous donne personnellement et collectivement une liberté extraordinaire. Celle d’avoir le droit de rédiger les lois qui doivent nous gouverner.

Ces lois concernent le droit d’avoir un travail, un vrai salaire, de quoi vivre dignement et d’être maître de son corps et de son existence !

Martha Desrumaux doit-elle aller au Panthéon ?

Et pourquoi pas ? En 1789, nos aînés révolutionnaires ont décidé de faire de ce temple un lieu dans lequel seraient célébrés les grands personnages de la Nation. Aujourd’hui le Panthéon recèle plus de 90 d’entre eux, mais uniquement 6 femmes. Et aucun ouvrier ni ouvrière ! N’est-ce pas scandaleux ?

Depuis des millénaires, des hommes et des femmes construisent maisons et palais. Aujourd’hui encore beaucoup y laissent leur santé voire leur « peau ». Les ouvriers et ouvrières n’ont-ils pas le droit d’être honorés ?

Beaucoup nous parlent du pacte social qui cimente notre société : les congés payés, la sécurité sociale, la retraite par répartition… Ces lois ont été des conquêtes du mouvement ouvrier, en 1936, en 1945, et 1968. Sans les combats acharnés de nos aînés, ces droits n’existeraient pas !

Ouvrir le panthéon à la classe ouvrière, et ajouter « une ouvrière au Panthéon, Martha Desrumaux » est un beau combat, nécessaire pour faire reconnaître la valeur et l’intelligence, « des gens de peu », « des petites mains du monde ouvrier » !

C’est de notre responsabilité à tous.

Prenez contact avec l’Association Les Ami.e.s de Martha Desrumaux et consultez notre Facebook https://www.facebook.com/marthadesrumaux !

Courriel : [email protected]