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Procès “Charlie” 5ème semaine

Après déjà 5 semaines, Avant-Garde continue de couvrir le procès des attentats terroristes de janvier 2015 qui ont endeuillé notre pays.

La cour d’assises a poursuivi ses débats autour du récit reconstitué de la préparation des attentats par les frères Kouachi, un peu et par Amedy Coulibaly, beaucoup. Les deux premiers ont laissé finalement peu de traces et les enquêteurs de section antiterroriste ont dû avouer être incapables de déterminer l’origine de leur arsenal, probablement venu d’ex-Yougoslavie. 

Claude Hermant, le trafiquant qui n’est pas accusé 

Inversement, l’assassin de l’hyper cacher a laissé de nombreux indices qui ont permis de remonter la provenance de ses armes. Une partie a été achetée à un revendeur slovaque qui propose des armes démilitarisées. Des ventes interdites en France, mais autorisées là-bas. Ces armes ont été remises en état et vendues avec leurs munitions par Claude Hermant, un trafiquant proche de l’extrême droite. Ce dernier a été entendu comme témoin. Il ne fait pas partie des accusés, ayant été condamné pour son trafic avant que les enquêteurs ne le relient aux attentats terroristes. Ce dernier a déballé un récit sans queue ni tête, se présentant comme un « indic’ » de la gendarmerie, il a expliqué que ce sont les forces de l’ordre qui lui auraient ordonné de procéder à la vente, accusant ces dernières de ne pas avoir arrêté les acheteurs de ses armes. 

Il a par ailleurs invoqué le « secret défense » pour fuir certaines questions. Des questions posées uniquement par la défense, à la demande de laquelle il a été amené à témoigner. L’accusation n’a pas souhaité interroger Claude Hermant. Le témoignage d’un de ses complices, Christophe D., dans son trafic n’a pas permis d’apporter davantage d’éléments. Les interventions de deux policiers du renseignement qui le suivait dans son « travail » d’indic’ se sont avérées peu loquaces. Résultat, à l’issue de ces témoignages, la remilitarisation de ces armes reste un mystère et les liens avec les accusés limités, un seul étant reconnu par Christophe D..

Le volet belge de l’enquête 

Toujours à la recherche du trajet emprunté par les armes et le rôle des accusés dans leur transport, la cour s’est intéressée à la « filière belge ». Dans un « garage » de Charleroi, un entrepôt délabré dans lequel Metin Karasular mène des trafics. C’est son avocat qui a contacté les policiers belges après les attentats, il avait acheté une voiture à Coulibaly. Lors de la perquisition, deux documents sont trouvés laissant entendre que la voiture a été en partie échangée contre des armes. L’un de ces documents est attribué par une analyse graphologique à Ali Rizat Polat. Michel Cutino, un compatriote qui a également participé à la transaction est également arrêté. 

Le récit proposé par le policier belge s’est avéré à la fois éclairant sur le rôle des deux accusés belges, mais également sur celui d’Ali Rizat Polat qui a accompagné Amedy Coulibaly dans ces échanges. Il est décrit par les témoins comme ayant été dans une situation de subordination vis-à-vis du djihadiste.

L’enquête a été longue et extrêmement fouillée. Les interventions des membres de la sous-direction antiterroriste en sont l’illustration. Cependant, dans le cadre du procès, les présentations — en partie par vidéoconférence anonymat oblige — peuvent parfois être particulièrement laborieuses à suivre. Sur le suivi des pratiques téléphoniques, la présentation devait se faire accusé par accusé, cependant puisqu’une partie s’est appelée entre eux, la défense a pu parfois se plaindre que les éléments avancés par les enquêteurs concernaient au final davantage un autre accusé que celui au programme. À cette difficulté de découpage, se sont ajoutés des problèmes techniques de PowerPoint illisible et non disponible immédiatement. 

Sur l’ADN, 89 ont été identifiés, pourtant 51 restent inconnus dont un retrouvé sur la plaque minéralogique d’une voiture utilisée par les frères Kouachi et un de leur fusil. Une trace sur la sangle d’un taser utilisé par Coulibaly a été identifiée à un accusé, sa défense a cherché à démontrer que celle-ci serait arrivée par « transfert », de manière indirecte sans contact entre l’accusé et la lanière incriminée. L’absence de trace ADN a pu également être mise en avant par la défense. La défense d’Ali Rizat Polat a ainsi souligné que l’ADN de son client n’avait été identifié sur aucun des relevés analysés. Le nombre d’accusés et la diversité de leurs liens ont rendu les présentations de ces volets de l’enquête relativement confus.

Petite délinquance de quartier ou terrorisme ? 

Willy Prévost, l’ami de Coulibaly a été longtemps interrogé par la cour d’assises. Il a procédé à des achats de gilets tactiques, de couteaux, « gazeuses » (bombes lacrymogènes), tazer et d’une voiture. Il a également permis au terroriste d’utiliser le logement de sœur pour s’y faire livrer des duvets, des couvertures de survie et une paire de jumelles. Enfin, il a retiré le « tracker » d’une moto utilisée par le djihadiste. Il reconnaît l’ensemble de ces actes, mais nie avoir été au courant du projet terroriste et des opinions religieuses de celui qu’il connaissait depuis son enfance. 

Son récit est celui d’une existence misérable dans un quartier populaire de Grigny. Difficile de démêler ce qui relève du personnage et de la stratégie de défense. Il a notamment mis en avant un rapport de dominé vis-à-vis d’Amedy Coulibaly. Ce dernier lui avait inventé une dette pour le tenir à sa merci après l’avoir frappé jusqu’à l’envoyer à l’hôpital, car il aurait refusé de transporter de la drogue. Malgré cet épisode, les nombreux « services » témoignent aussi d’une certaine proximité. Aux nombreuses questions sur les raisons des achats qu’il effectue pour Coulibaly, il répond qu’il se doute bien de la préparation d’une entreprise criminelle, mais pas d’un attentat terroriste. 

Il faut ajouter à la déposition de Willy Prévost, celle de Christophe Raumel, son compagnon d’oisiveté qu’il emmène dans les différentes armureries où il achète le matériel pour Amedy Coulibaly. Christophe Raumel est le seul accusé à paraître libre et ne risque « que » 10 ans de prison pour association de malfaiteurs, les juges estimant que rien ne permet d’affirmer qu’il était au courant de l’entreprise terroriste à laquelle il a apporté son concours. Son récit est principalement caractérisé par un manque de discernement, il stocke ainsi chez lui une partie des achats sans « se poser la question ».

Pour ces deux accusés, leur défense a souvent tenu à l’invocation d’une culture de quartier dans laquelle la délinquance n’est pas anormale. Les juges trancheront sur leur culpabilité. Les politiques feraient bien de s’emparer de la situation des dizaines de milliers de jeunes laissés dans une débrouille délinquante en marge de la société.

La dernière ligne droite du procès 

L’avancée du procès permet de comprendre désormais pourquoi chacun des accusés est présent dans le box. L’ensemble des accusés continuent de rejeter toute connaissance des projets terroristes tout en reconnaissant plus ou moins leur rôle dans la fourniture des éléments matériels nécessaires à la réalisation des attentats. Si pour certains le caractère vénal ne fait pas de doute, d’autres peinent à expliquer leur participation et laisse le doute d’un motif idéologique. Pour l’instant, l’accusation a réussi à démontrer la participation de chacun, chacun des accusés pourra ensuite expliquer son cheminement.

Il faut noter également que la richesse de l’enquête n’efface pas certaines zones d’ombres. La prestation de la police belge au procès a été surprenante, le policier reconnaissant des erreurs et se montrant incapable de répondre à certaines questions de la défense. Pire, les policiers français en lien avec Claude Hermant lorsqu’il était indic, se sont presque plaint d’avoir été appelés à témoigner. L’absence de toute information sur le chemin pris, les armes des frères Kouachi, tout comme sur l’ADN non identifié retrouvé sur une de leur arme et un de leur véhicule semble être un échec pour la manifestation de la vérité.

Le procès au-delà de la Cour d’assises spéciale 

Enfin, il faut rappeler que ce procès dépasse son seul objet. Les parties civiles ont ainsi pris l’habitude d’interrogatoires particulièrement incisifs. L’embourbement des débats sur les pratiques religieuses de certains accusés ne grandit pas vraiment le débat, il a été probablement peu utile pour la manifestation de la vérité de savoir pourquoi Willy Prévost abordait une barbe sans moustache en 2015 — ce dernier a expliqué avoir une cicatrice au-dessus de la lèvre empêchant les poils de pousser. Les questions sont parfois particulièrement offensives, notamment contre des témoins qui ne sont pas accusés. Ce fut le cas avec les veuves des frères Kouachi puis à nouveau contre Farid Benyettou. Mentor de Chérif Kouachi dans le cadre de la filière dite des Buttes Chaumont — qui envoyait de jeunes hommes « faire le djihad » contre les Américains en Irak jusqu’en 2003. Ce dernier se déclare « repenti », a cherché à fuir la nébuleuse djihadiste et a expliqué avoir perdu toute influence sur l’assassin de la rédaction de Charlie Hebdo. Le personnage n’est pas sans ambiguïté — il a été plusieurs fois en contact avec Cherif Kouachi sur l’année 2014 —, cependant le bombardement de questions à la limite de l’invective n’apportera rien, si ce n’est l’idée que comme l’a souligné en s’adressant à lui, stratégiquement, l’avocate de la défense Marie Dosé : 

« Dans ce box, il n’y a pas cette idéologie que vous avez prônée. »

Quelques minutes plus tard, Maître Cathy Richard, avocate d’une partie civile s’emporte face aux journalistes venus l’interroger : 

« Arrêtez d’en faire une star. »

Ce procès est double. Il est celui de 11 accusés, mais aussi celui de la société française face à la violence absurde djihadiste, y compris dans son traitement médiatique.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde