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Vivre ensemble

Prostitution : un an après la pénalisation du client

Il y a un an, la loi pénalisant l’achat d’acte sexuel était enfin adoptée à l’Assemblée Nationale après deux ans et demi de débat. C’est l’occasion de refaire l’état des lieux de la prostitution aujourd’hui et de rappeler la nécessité de son abolition. 

Regard sur la prostitution aujourd’hui

L’Office Central pour la Répression de la Traite des Êtres Humains (OCRTEH) dénombre près de 35 000 prostituées en France. Néanmoins, l’activité étant par nature dissimulée, ce chiffre peut être mal évalué ou sous évalué. Ce sont donc près de 35 0000 personnes qui subissent chaque jour violences physiques, menaces et rackets.

À la violence des clients, qui violent l’intimité des prostituées en échange d’une certaine somme d’argent, s’ajoute bien souvent la violence des « mac » ou des proxénètes. Ceux-ci exploitent ces personnes en s’assurant de leur obéissance par divers procédés, que ce soit par la menace physique, l’intimidation ou la pression économique (remboursement d’un prêt).

Dans le cas particulier des prostituées immigrées, les proxénètes mettent en place des réseaux de traite dans lesquels les futures prostituées sont acheminées vers la France, avant de devoir rembourser le coût de leur voyage par la prostitution.

Quant aux prostituées dites libérales, c’est-à-dire indépendante de toute sujétion proxénète, l’exercice de la prostitution est bien souvent motivé par la contrainte budgétaire et l’absence d’alternative (manque de formation ou de moyens).

Ainsi, s’il est vrai qu’une infime partie des prostituées le sont par envie et non par obligation, aborder la question de la prostitution à travers ce seul prisme serait réducteur et mettrait de côté une des plus grandes problématiques de notre société. Car la prostitution implique, par sa nature même, des violences très importantes qui ont de réelles répercussions sur la vie et le bien-être des prostituées.

En effet, les violences quotidiennes, exercées à la fois par les clients et les proxénètes, sont à l’origine de profonds traumatismes et troubles de la personnalité. On remarque de ce fait que de nombreuses prostituées sont touchées par un phénomène de dissociation ainsi que d’anesthésie émotionnelle et physique. Ces troubles psychotraumatiques annihilent les sentiments de dégoût, de rejet et de douleur lors des rapports sexuels imposés par la situation prostitutionnelle.

La prostitution est donc autant une atteinte à l’intégrité physique que psychologique de la personne.

De plus, le client étant en position de force par rapport aux prostituées, les agressions physiques et sexuelles sont multiples. Les viols sont de cette façon 6 fois plus élevés dans le milieu prostitutionnel. De la même manière, une étude de Psytel révèle que 51% des prostituées interrogées ont subi des violences physiques au cours des 12 derniers mois et 64% des violences psychologiques. En raison de cette violence omniprésente, le taux de suicide chez les prostituées est 12 fois plus élevé que dans le reste de la population.

L’idée d’une prostitution choisie, désirée, apparaît donc lacunaire car non représentative de l’intégralité de la population concernée et réduite à une extrême minorité.

Faut-il réglementer la prostitution ?

La prostitution est sans aucun doute la question la plus polémique au sein des féministes, certain.e.s étant partisan.e.s du « régulationnisme », d’autres de son contraire, l’« abolitionnisme ».

Le régulationnisme propose que l’État légalise la prostitution en réglementant les maisons closes, l’exploitation des femmes ainsi que les contrôles sanitaires. A l’inverse, les abolitionnistes combattent le proxénétisme et militent pour l’abolition de la prostitution. Les abolitionnistes mènent entre autres des campagnes éducatives contre le recours à la prostitution et pour la pénalisation des clients.

Le régulationnisme fonde une partie de son argumentaire sur la « liberté sexuelle », idée qui implique que femmes, hommes et transgenres puissent disposer de leur corps librement et donc avoir la possibilité de pratiquer la prostitution. Cependant, cette idée fait totalement abstraction des contraintes directes et indirectes qui pèsent sur les prostituées. Ces contraintes amputent les prostituées de toute liberté et les oblige au contraire à la prostitution.

La « liberté sexuelle » ne s’applique donc qu’aux quelques prostituées qui le sont par envie et non à celles qui le sont par obligation. Il ne peut y avoir de liberté sexuelle que lorsque les personnes prostituées ne connaissent ni contrainte économique, ni menace – ce qui est rarement le cas. Il ne peut y avoir non plus de liberté sexuelle que dans le cadre d’une relation mutuellement désirée et égalitaire, ce qui implique qu’aucune des personnes concernées ne se trouve en position de force par rapport à l’autre.

D’autre part, les régulationnistes considèrent que les prostituées étant « consentantes », rien ne devrait les empêcher d’exercer. Mais là encore, les régulationnistes oublient que consentir n’est pas désirer, et qu’une personne en condition de grande misère est souvent prête à consentir à n’importe quoi si cela lui permet d’assurer sa subsistance. C’est ainsi que beaucoup de travailleur.ses sont prêt.e.s à accepter un travail pour un salaire inférieur au SMIC, ce qui ne le rend pas acceptable ou souhaitable. La prostitution reste une forme d’exploitation dans laquelle clients et proxénètes profitent des difficultés économiques des personnes prostituées.

Cette défense de la prostitution est une défense purement libérale qui rend acceptable l’intrusion du capitalisme dans l’intimité des personnes. Or rappelons que le capitalisme est un système aliénant et coercitif qui doit être annihilé, a fortiori lorsqu’il s’insinue jusque dans la sphère la plus privée et la plus intime des individus.

De plus, réglementer la prostitution ne ferait que poser un cadre légal à cette exploitation mais n’améliorerait en rien les conditions d’exercice et de vie des personnes prostituées. Cela légitimerait et normaliserait par la même la prostitution et la violence dont elle est à l’origine. La prostitution se doit d’être combattue et abolie pour rendre leur liberté aux personnes qui la subissent.

Quelles solutions mettre en place ?

Parce qu’aucune femme ne devrait jamais être contrainte de vendre son corps, la seule réponse adaptée à la domination patriarcale et capitaliste que représente la prostitution est son abolition totale. Tout comme nous ne pouvons supporter l’exploitation des ouvrier.e.s, nous ne pouvons supporter l’exploitation des femmes à travers la prostitution.

Pour ce faire, de nombreuses associations telles que le Mouvement du Nid ou les efFRONTé.e.s militent pour accompagner les personnes prostituées au quotidien et les soutenir dans leurs démarches d’accès aux soins, judiciaires ou de sortie de la prostitution.

D’autre part, ces associations luttent pour le démantèlement des réseaux mafieux et mènent des campagnes d’informations visant à responsabiliser les clients et endiguer le recours à la prostitution. Leur travail de terrain s’accompagnent aussi de mesures légales, c’est pourquoi elles ont toutes deux soutenu la loi de pénalisation des clients qui a été adoptée par l’Assemblée Nationale le 6 avril 2016, mettant un terme au débat parlementaire entamé en 2013.

Cette loi de pénalisation des clients, portée par des député.e.s et sénateur.trice.s de tous bords, sanctionne l’achat d’actes sexuels par une amende de 1.500€ et met fin à la verbalisation des personnes prostituées pour racolage. Leur activité n’étant plus illégale, les personnes prostituées sont mieux protégées des clients abusifs qui utilisaient jusqu’alors la menace d’une dénonciation à la police pour imposer des pratiques particulièrement dangereuses ou dégradantes.

Aujourd’hui, les personnes prostituées sont davantage en position de force car ce sont elles dorénavant qui peuvent menacer d’appeler la police si le client se montre menaçant ou agressif. De plus, la loi prévoit un accompagnement social des personnes souhaitant sortir de la prostitution ainsi qu’un titre de séjour temporaire pour les étrangères.

Cette loi marque donc un véritable progrès pour les personnes prostituées mais ne saurait être suffisante. Un an après ce sont 804 interpellations de clients qui ont été dénombrés, preuve que cette loi, annoncée inapplicable peut fonctionner. D’autres mesures et aménagements doivent être obtenus pour améliorer les conditions d’exercice des personnes prostituées et à terme, abolir définitivement la prostitution.