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Quatrième semaine du procès “Charlie”

Les récits des trois jours d’attentats de janvier 2015 ont désormais pris fin. Le procès revient désormais sur la préparation de ces attaques. Les accusés vont enfin être au cœur de leur procès, jusqu’à présent, ils étaient un peu spectateurs d’un déroulé de souffrances, avec lesquelles ils se sont empressés de compatir — non sans maladresse —, et de violences absurdes qu’ils ont condamnées avec la même célérité.

Peter Cherif, mentor des frères Kouachi ?

Cette seconde partie aurait dû débuter avec un témoignage. Celui de Peter Cherif, décrit comme un « vétéran du djihad » et ceux des femmes des frères Kouachi. 

Le premier a été arrêté à Djibouti à la fin de l’année 2018, après la clôture de l’enquête sur les attentats de janvier 2015. Il est soupçonné d’avoir été un mentor des frères Kouachi. Il a débuté sa « carrière » en Irak en 2004, est extradé en France en 2011, mais fuit le pays et finit au Yémen au sein d’Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique (AQPA). C’est à la même époque que Chérif et Saïd Kouachi se sont rendus au Yémen et auraient reçu une « préparation ». 

Peter Cherif affirme n’avoir été affecté qu’à des tâches de second plan. Porteur d’eau, traducteur, producteur de contenus pour le journal de propagande du groupe « Inspire », analyste de contenus sur le web, mais aussi fabricant de mines ou auxiliaire de police. Il nie tous liens avec les frères Kouachi et surtout d’avoir été au courant de leur projet d’attentat. Il affirme avoir entamé un travail de réflexion l’éloignant des thèses djihadistes dès 2012, mais n’avoir pas pu quitter le Yémen et Al-Quaeda avant 2017. Lors de ses interrogatoires par les renseignements français il s’est présenté comme repenti et a pris ses distances avec les attentats de janvier 2015. 

Le malaise d’un accusé jeudi dernier présentant des symptômes pouvant s’avérer être de la covid-19 a conduit à l’interruption de la séance et le témoignage n’a pas pu être recueilli. 

Pas d’éléments supplémentaires venant des veuves des terroristes 

Les témoignages des veuves des Saïd et Cherif Kouachi n’ont pas apporté d’éclairage nouveau sur la préparation des attentats. Izzana H. a épousé Cherif Kouachi en 2008, Soumia B. épouse le grand frère Saïd Kouachi en 2007. Les deux femmes comparaissent libres, aucune charge n’a été retenue contre elles. L’enquête n’a pas mis en évidence leur association à l’entreprise terroriste montée par leurs maris. Ces derniers leur ont indiqué être partis faire les soldes le matin du 7 janvier 2015.

Pourtant leurs témoignages se sont transformés en interrogatoires de la part des défenses des parties civiles. L’incompréhension manifestée par ces femmes sur les actes de leurs conjoints est dépassée par celle des victimes et de leurs proches, que l’on puisse partager la vie d’une personne pendant plusieurs années sans réellement la connaître. Les invectives et questions pièges n’ont cependant pas permis de faire apparaître une autre facette des deux épouses. 

Cette séquence — filmée pour archive comme le reste du procès — ne semble pas avoir contribué à la manifestation d’une vérité. Libre à chacun de juger la sincérité des témoignages délivrés devant la cour d’assises, cependant rien ne permet de faire de Soumia B. et Izanna H. des témoins aveugles des crimes de leurs maris. S’il faut retenir une phrase, prenons la condamnation maladroite, presque naïve, de Soumia B. des actes de son mari et son beau-frère : 

« C’est grave. Je ne suis pas d’accord avec ce qu’ils ont fait. C’est malheureux d’en arriver là ».

Témoignages de l’antiterrorisme 

Le temps de parole est majoritairement occupé depuis quelques jours par des témoins un peu particuliers. Il s’agit des enquêteurs de l’antiterrorisme. Ces derniers interviennent en visioconférence, le visage flouté et connus uniquement à travers un numéro de matricule. On se rappelle des envolées des conseils de la défense contre l’obligation du port du masque dans une justice qui devrait se faire « à visage découvert ». Les témoignages anonymes devant les cours d’assises sont à la discrétion du président et sont admis depuis de nombreuses années. L’emploi systématique pour les enquêteurs est toutefois une spécificité liée à l’antiterrorisme. 

Le récit livré par ces derniers est très intéressant. Il est à la fois extrêmement complet, détaillé et illustre l’ampleur du travail accompli. Il est tout aussi lacunaire sur certains points et expose cruellement la préparation méthodique des trois terroristes dans leurs entreprises criminelles. Les frères Kouachi n’ont laissé quasiment aucune trace, les enquêteurs de la « section anti-terroriste » sont réduits à constater que les deux frères s’appelaient quasi quotidiennement. Le lien avec Amedy Coulibaly a lui été clairement établi, des appels entre les téléphones de leurs épouses ont été effectués. Une ligne téléphonique anonyme a également été ouverte pour permettre la communication entre les tueurs de Charlie Hebdo et celui de l’hyper cacher. 

Amedy Coulibaly a eu 17 lignes téléphoniques sur l’année précédant l’attentat. Les factures détaillées couplées au « bornage » des téléphones ont permis de retracer ses déplacements dans le cadre de la préparation des attentats. Il va se procurer des armes, des véhicules et de l’argent pour les financer. Avec sa femme, Hayat Boummedien, présumée en fuite en Syrie, il monte plusieurs petites arnaques pour réunir quelques dizaines de milliers d’euros. Il en donnera une partie aux frères Kouachi qui de leur côté vendront aux détails de vêtements pour constituer des fonds de leur côté.

Des complices 

À travers ce déroulé, les différents accusés sont reliés à Amedy Coulibaly et donc aux attentats. Des échanges téléphoniques, des SMS, des « bornages » à proximité des domiciles des uns et des autres, mais aussi des traces ADN ou papillaires sur les véhicules, sur l’argent, sur des armes. Cette profusion d’éléments fait également apparaître en creux ce que les enquêteurs n’ont pas réussi à découvrir. Le contenu des échanges téléphoniques est inconnu, les appels ne sont pas enregistrés et les messages ont été effacés. Le « bornage » ne suffit pas à prouver une rencontre, encore moins à établir le contenu de celle-ci. Des traces ADN et papillaires demeurent d’identité inconnue. Un enquêteur a même indiqué que l’importance de l’arsenal d’Amedy Coulibaly laissait penser qu’un complice était prévu ou qu’une autre attaque devait avoir lieu. 

Enfin, ces éléments relient assurément les accusés à des faits préparatoires des attaques. Cependant aucun élément ne permet d’affirmer avec certitude qu’ils étaient au courant de l’utilisation qui allait être faite des matériels fournis au terroriste. C’est la question qui va probablement occuper le cœur des débats de la cour.  


Vendredi dernier, un jeune homme attaquait à la feuille de boucher deux personnes dans la rue Nicolas Appert, les blessant gravement. C’est dans cette rue que se trouvaient les anciens locaux de Charlie Hebdo qui ont été le théâtre du massacre commis par les frères Kouachi. L’attaquant a été interpellé peu de temps après et a motivé son geste par la colère suscitée au Pakistan — pays dont il est ressortissant — par la republication des caricatures de Mahomet par Charlie-Hebdo. L’attentat a suscité une vive émotion parmi les parties civiles et une brève suspension de séance. 

Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde