Michèle PICARD
Vivre ensemble

Qu’est-ce qu’une mairie communiste a de plus ?

Entretien avec Michèle Picard, maire communiste de Vénissieux qui détaille pour Avant-Garde sur les spécificités des communistes dans leur pratique de la démocratie municipale.

 Quels sont les intérêts d’une ville communiste ? 

En habitant à Vénissieux et en étant sur d’autres villes, notamment en tant que secrétaire de la section de Saint-Fons et en ayant côtoyé les enfants des camarades de son père, on comprend l’intérêt de vivre à Vénissieux. Quand les autres enfants avaient une seule activité, parfois dans des familles avec des revenus plus confortables, à Vénissieux on avait la chance d’avoir la possibilité d’en avoir deux voire trois.

Quels sont les principaux combats que mène la ville de Vénissieux ? 

La Ville et ses élus se sont battus pour obtenir des choses, rien ne lui a été donné, comme disait Ambroise Croizat, « ce ne sont pas des acquis, mais des conquis. »

Il faut se battre également pour l’autonomie financière. Percevoir la taxe d’habitation, permettait la maîtrise des dépenses. Il y a une compensation prévue par l’État pour l’instant, mais on ne sait pas pour combien de temps et à quelle hauteur ? Moins on a la maîtrise des recettes des communes, plus on dépend de l’État. Ils ne veulent pas supprimer les communes, ce sont des fusibles, la première porte que pousse l’habitant, c’est celle du maire.

En réduisant les marges de manœuvre financières des communes, on uniformise les pratiques et on se dirige vers de la gestion. Aujourd’hui, on voit la différence avec une mairie communiste, il n’y a pas de services externalisés. Des missions de services publics sont créées pour répondre aux besoins des usagers et des citoyens de la commune.

Pour mener des projets innovants et ambitieux, il faut une autonomie financière, c’est le premier combat. Pour la cuisine centrale, l’opposition attaquait sur les économies possibles en déléguant au privé. Il faut mener la bataille aussi pour obtenir des subventions, notamment auprès de l’État.

La ville mène des combats pour une vie digne. Chaque année depuis 10 ans elle prend des arrêtés contre les expulsions locatives sans solution de relogement, contre les coupures d’électricité et de gaz et contre les saisies mobilières. Comme chaque année, le préfet défère ses arrêtés au tribunal administratif de Lyon, et le maire les défend lors d’une audience publique. Bien que ces arrêtés soient systématiquement suspendus, c’est un combat politique juridique et médiatique de Michèle Picard pour une prise de conscience collective, pour que chacun puisse vivre dignement et faire évoluer la jurisprudence. C’est également une bataille pour l’accès au logement pour tous (70 % des ménages sont éligibles au logement social) et tous types de logements. À Vénissieux, nous avons deux foyers de logement municipaux pour les personnes âgées autonomes et un foyer « Soleil » d’hébergements séniors dans des immeubles.

Il est important de faire comprendre qu’il existe un lien entre le national et le local. Les opposants à Vénissieux disent que cela n’a rien à voir. Mais avec la réforme des retraites par exemple, il y aura plus de retraités pauvres, qui se tourneront ensuite vers le CCAS (Centre communal d’action sociale). Il y a donc un réel impact de la politique nationale sur nos communes.

On se bat également sur différents thèmes comme la politique culturelle. D’ailleurs à ce sujet, la mairie a été attaquée par les multiplexes pour concurrence déloyale pour son cinéma municipal.

Comment définir le communisme municipal aujourd’hui ? 

À l’image du Conseil national de la Résistance, le Parti communiste français a voulu construire un programme ambitieux dans ses villes. Les offices municipaux du sport ont été créés par les villes communistes, le premier service municipal de l’enfance a été créé en 1966 à Vénissieux, etc. Les villes communistes ont été des laboratoires pour innover et donner des solutions à la population.

Le communisme municipal, on en parle comme quelque chose de passé, mais c’est un fil rouge, c’est plus de 80 ans de gestion municipale progressiste et solidaire. « On tourne une page, mais c’est toujours le même livre ». En 2019, a été créé la nouvelle cuisine centrale, qui rentre en résonance avec l’œuvre des restaurants d’enfants (ORE), créée après-guerre. Elle permet de produire les repas pour les enfants et les personnes âgées. Cela maintient la maîtrise publique sur des enjeux sociaux et de santé publique.

Le nombre de Villes à direction communiste a diminué. Aujourd’hui, la gestion communale est devenue plus complexe avec le nouveau cadre réglementaire. Les mairies sont freinées par des contraintes comme la baisse de la dotation globale de fonctionnement (DGF), qui représentent une part importante du budget des communes versée par l’État, et la contractualisation financière qui a été imposée aux collectivités pour réduire nos missions et les personnels qui exercent ces missions. C’est une atteinte à notre libre administration.

Se battre pour les services publics de proximité est déterminant pour la ville. Quand l’État s’attaque à l’autonomie financière des communes, il réduit leurs actions. En France, 70 % de l’investissement public est fait par les collectivités notamment par les communes.

L’État s’attaque au fonctionnement des communes, ce qui est cohérent avec la volonté du Gouvernement de supprimer 70 000 postes dans la fonction publique territoriale.

Quelles sont les relations entre les élus et le Parti ?

Un maire communiste n’est pas maire communiste tout seul, il l’est avec ses élus et avec sa section.

Les élus et la section sont complémentaires. L’un peut dire des choses que l’autre peut dire différemment. La section donne une force en nombre et en organisation. On doit aussi notre électorat à notre militantisme. Le maire peut faire des choses, mais sans l’appui de sa section, il n’y a pas le même impact. Ce sont deux forces qui s’additionnent et qui se renforcent par un travail commun.

Le travail de terrain se fait différemment. Par exemple, un dispositif de sécurité adopté dans le cadre du travail de maire, peut donner lieu à un tract de la section sur la drogue et l’économie souterraine, la section peut organiser un débat, etc. Sans le travail de terrain de la section, le rôle des élus s’affaiblit. La section permet aussi des échanges sur des sujets, qui ne sont pas forcément locaux.

Un élu est un militant, c’est un engagement politique. Les dossiers ne peuvent pas être étudiés que sous l’angle technique, il faut avoir un angle politique et une vue globale. Les élus par leurs choix politiques permettent de mettre en œuvre des combats. L’élu n’est ni un directeur de service ni un technicien, c’est à lui d’amener une vue et des choix politiques.


Michèle Picard, maire de Vénissieux, est une enfant de la ville. Fille d’un militant CGT, elle grandit aux Minguettes et suit des études d’arts appliqués puis intègre l’École des Beaux-Arts. Avec des amis elle fonde une société aux multiples fonctions où elle s’occupe, de la partie design et décoration d’intérieur. Après la cession de leur activité, elle travaille dans le domaine de la sous-traitance bancaire. Un travail de nuit, mais également les dimanches et les jours fériés dans des conditions infernales, déconnectées de toute vie sociale. Malgré cette expérience difficile, elle découvre ce que veut dire le mot « solidarité » avec ses collègues. Par la suite, elle intègre l’œuvre des restaurants d’enfants (ORE), devenues la régie de restauration scolaire et sociale de Vénissieux. En contact avec les familles, un public et non plus des clients, elle découvre la notion de service public et côtoie les difficultés auxquelles sont confrontées énormément de familles.

Elle adhère au PCF en novembre 1989, après la chute du mur de Berlin. « Au moment où on veut jeter le bébé, l’eau du bain et la baignoire », elle décide de s’engager contre les amalgames qui sont faits avec l’idéal communiste. En 2000, elle devient secrétaire de la section du Parti communiste de Saint-Fons regroupant 4 communes. Dans la continuité de son militantisme, André Gerin lui propose d’être députée suppléante aux élections législatives de 2002. Après la victoire, elle devient une députée suppléante très active sur la circonscription. Présente sur le terrain notamment lors des déplacements du député, elle va à la rencontre des habitants et fait le lien avec les entreprises.

En 2008, suite aux élections municipales, elle est élue adjointe au Maire en charge à la politique sociale, la lutte contre la grande pauvreté, le troisième âge et les droits des femmes. Un an plus tard, elle est élue Maire de Vénissieux.