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Éducation

Réouverture des écoles le 11 mai : les fausses évidences du gouvernement

À partir de ce lundi 11 mai, les écoles primaires vont progressivement rouvrir, pour accueillir des élèves à partir du mardi 12 mai. Les collèges suivront la semaine du 18 mai. Le gouvernement considère cette réouverture comme sûre, inévitable et indispensable. Pourtant, ces arguments d’autorité, repris en boucle par les médias dominants, ne suffisent pas à masquer les impensés de cette réouverture. 

« La réouverture des écoles est un enjeu de justice sociale et d’égalité »

Il s’agit du premier argument, utilisé dès le 13 avril par Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée. Les deux mois de « continuité pédagogique » ont permis de mettre en lumière les très fortes inégalités existantes entre les élèves (voir notre article sur le sujet). Face à cette situation, la réouverture des écoles aurait pour objectif premier de permettre aux élèves les plus fragiles de rattraper leur retard, et de remettre tout le monde à égalité. Pourtant, cette reprise se fera sur la base du volontariat, ce qui signifie que concrètement, tout le monde ne reprendra pas l’école. Au-delà de l’attaque inacceptable faite au principe de scolarité obligatoire pour toutes et tous, cela risque de diviser les élèves en trois catégories, comme l’explique le chercheur en sciences de l’éducation Stéphane Bonnery. 

Tout d’abord, les élèves que les parents pourront garder tout en leur assurant des conditions de travail à la maison satisfaisantes. On retrouvera ici les enfants dont les parents peuvent télétravailler, et qui disposent de toutes les ressources nécessaires à leur accompagnement. Viendront ensuite les élèves qui n’auront pas d’autres choix que de retourner à l’école. Ceux-ci pourront bénéficier d’un accompagnement de leurs professeurs, quoique sur des temps réduits, et dans des conditions d’apprentissages très particulières (voir plus bas). Enfin, une troisième catégorie concernera certains enfants des familles les plus précaires, qui resteront chez eux, parfois en raison de la défiance de leurs parents vis-à-vis de l’état. Ceux-là se retrouveront donc avec un accompagnement encore plus faible que durant le confinement, les professeurs ayant moins de temps à consacrer au télétravail puisque devant assurer des cours en présentiel. 

À l’arrivée, bien plus que de réduire les inégalités, cette reprise partielle des cours, sur la base du volontariat, va venir fragmenter encore plus les conditions d’études de chacun. 

« La réouverture des écoles est une nécessité pédagogique »

Deuxième argument répété par le gouvernement, la réouverture des écoles permettrait de retourner à une organisation plus normale des activités pédagogiques, après deux mois de travail à distance. Notons d’abord que cela traduit un changement d’attitude de Jean-Michel Blanquer, qui, au début du confinement, affirmait que le travail à la maison permettait un accompagnement tout à fait satisfaisant des élèves. Celui-ci semble avoir fait marche arrière depuis et accepte le constat de la quasi-impossibilité de faire réellement « classe à la maison ». Pourtant, tout porte à croire que ce retour en classe ne permettra pas des modalités de travail « normales ». Les conditions sanitaires de reprise auront un fort impact sur l’organisation des activités pédagogiques : impossibilité de travailler en groupe, d’utiliser du matériel collectif, interactions entre les élèves limitées… En réalité, c’est une partie importante du travail habituel effectué en classe qui sera de fait impossible. Ce sera aussi le cas de l’aide individuelle apportée aux élèves ou du tutorat entre élèves qui nécessite bien souvent une proximité incompatible avec les mesures de distanciation sociale. De plus, de par la volonté d’abaisser au maximum le nombre d’élèves en classe, des établissements ont fait le choix d’un retour en classe par demi-journée, avec un roulement important. Concrètement, cela signifie qu’un élève pourrait n’être accueilli en classe que deux à trois demi-journées par semaines. Cela représenterait jusqu’à la fin de l’année à peine une dizaine de jours complets de classe. Notons aussi que cette présence très partielle et peu ponctuelle des élèves rendra difficile la menée d’activités pédagogiques réellement suivies. 

Le retour en classe (d’une poignée d’élève, rappelons-le) ne se traduira donc pas par une reprise des activités pédagogiques comme avant, celles-ci se retrouvant extrêmement contraintes par des mesures sanitaires. 

« La réouverture des écoles répond à un besoin de socialisation des élèves »

Cette reprise permettrait aussi aux élèves de « se retrouver », de refaire du lien avec leurs amis, et leurs professeurs. Il est vrai que les deux mois de confinement ont modifié en profondeurs les relations sociales de chacun. Pourtant, une fois de plus, ce n’est pas la réouverture des écoles qui permettra de régler cette question. 

En effet, comme déjà évoquées, les conditions sanitaires de reprise vont empêcher le retour à des relations et interactions normales. Les images des établissements se préparant à la réouverture montrant les bancs, jeux et terrains de sports, entourés de barrières permettent de s’en rendre compte. Il sera impossible pour les élèves de s’approcher à plus d’un mètre les uns des autres, ni même de pouvoir taper dans un ballon. Lorsqu’ils interagiront avec un professeur, cela se fera masquer, au moins pour ce dernier. 

Loin de permettre une reprise de la vie sociale normale, les conditions de reprises risquent au contraire de venir rappeler à chaque instant, et dans chaque action, la présence d’un risque sanitaire encore très important.

« Les conditions sanitaires de réouverture sont réunies »

Attendu au tournant sur ce point, en raison notamment de l’avis défavorable du Conseil scientifique sur une réouverture dès le 11 mai, le gouvernement a publié ce 4 mai un protocole de plus de 50 pages à destination des établissements afin d’organiser l’accueil des élèves. Ce document est en réalité la troisième mouture d’une production retoquée deux fois par le gouvernement, en raison de l’inapplicabilité d’un certain nombre de mesures. En effet, en laissant établissements et collectivités se débrouiller seuls face à des consignes aussi draconiennes, le gouvernement a fait face à de nombreuses protestations de ces acteurs. La critique ne venait pas de consignes sanitaires trop strictes en soi, mais d’une absence d’accompagnement de la part de l’état d’une part, et d’une trop grande responsabilisation des professeurs dans la mise en œuvre d’un protocole sanitaire sur lequel ils n’ont reçu aucune formation. 

Dans ce contexte, le gouvernement, plutôt que de répondre aux demandes concrètes a fait le choix d’abaisser les critères retenus, au prix de rétropédalages qui commencent à frôler le ridicule. À ce titre, la question des masques fait office de modèle. Si le port de ceux-ci a été considéré comme inutile durant les premières semaines, le gouvernement a effectué un premier revirement récemment en vantant son efficacité. Cela s’est donc traduit par le port du masque obligatoire pour les enseignants dans la première mouture du protocole. Finalement, dans la version finale, celui-ci n’est plus que conseillé, et obligatoire lorsque les mesures de distanciation ne peuvent pas s’appliquer…

Le résultat est le suivant : à l’heure actuelle, de nombreuses collectivités ne sont pas en mesure de mettre en place un tel protocole, même allégé. Certaines ont même fait le choix de décaler la date de réouverture des écoles. 

Sans être inutilement alarmistes, ces éléments n’apparaissent pas comme très rassurants pour élèves, parents et professeurs quant aux aspects sanitaires de cette reprise. À ce titre, la possibilité laissée aux parents de ne pas remettre les enfants à l’école apparaît d’ailleurs comme un aveu de faiblesse de la part du gouvernement. 

Ainsi, cette réouverture des écoles semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout. Malgré cela, le gouvernement s’acharne à vouloir avancer coûte que coûte dans cette voie, au mépris des signaux d’alarme lancés par la totalité des acteurs concernés. On pourrait s’interroger sur les raisons de cette obstination, s’il n’était pas acté depuis le départ que cette réouverture répond avant tout à des enjeux économiques : le retour au travail des salariés.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde