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La Révolution russe et la question LGBT+

Si elle a ébranlé le monde par son aspect social, la révolution russe fut également à bien des égards une révolution sociétale. En témoigne la question de l’émancipation des personnes LGBT+.

La remise en cause de l’ordre patriarcal

Pour les bolcheviks, la chute du tsar ne suffit pas pour permettre l’essor d’une Russie nouvelle. C’est en effet toute la société d’ancien régime qu’il faut abattre. Avec cette société doivent disparaître les anciens rapports de domination qu’elle engendrait. La question de l’égalité femme/homme est au cœur de ces changements. L’égalité femme/homme est reconnue par la loi, le divorce est rendu possible, le droit à l’avortement est reconnu…

Dans le même temps, le rôle central occupé jusqu’alors par l’Église Orthodoxe (gardienne à la fois de l’ordre moral et du tsarisme) est contesté. Conséquence : l’ordre patriarcal est remis en cause et le débat sur la sexualité choisie peut s’ouvrir plus largement. Ce contexte va s’avérer favorable à la mise en place de mesures émancipatrices pour les personnes LGBT+.

Les avancées pour les personnes LGBT+

Comme ses voisins européens, la Russie tsariste avait mis en place une législation destinée à réprimer l’homosexualité. Dès les années 1830, le Code pénal russe interdit ainsi la « sodomie » (en réalité les pratiques homosexuelles) qui peut être passible d’une déportation de 5 ans en Sibérie.

En décembre 1917, soit quelques semaines après leur prise du pouvoir, les bolcheviks retirent le délit d’homosexualité du Code pénal. La persécution étatique des personnes LGBT+ cesse. En 1922 est adopté le nouveau Code pénal soviétique. La dépénalisation de l’homosexualité y est confirmée et toutes les anciennes dispositions législatives à l’encontre des personnes LGBT+ disparaissent. Disparaissent également les interdictions faites aux homosexuels d’occuper des emplois publics.

Ainsi, Gueorgui Tchitcherine, qui assume publiquement son homosexualité, devient commissaire du peuple (c’est-à-dire ministre) aux affaires étrangères dès 1918. Il conservera ce poste jusqu’en 1930. Concernant les personnes trans, notons qu’en 1926 il devient possible de faire changer librement la mention du sexe sur les passeports.

Faisant le bilan des transformations depuis octobre 1917, Grigorii Batkis, directeur de l’Institut d’Hygiène Sociale de Moscou, écrit en 1923 :

« L’actuelle législation sexuelle en Union Soviétique est le produit de la Révolution d’Octobre […] Elle déclare la non-intervention absolue de l’État et de la société dans les relations sexuelles, pourvu qu’elles ne nuisent à personne et n’empiètent sur les intérêts de quiconque… L’homosexualité, la sodomie et diverses autres formes de satisfactions sexuelles présentées dans la législation européenne comme des infractions à la moralité publique sont traitées par la législation soviétique exactement comme des relations sexuelles soi-disant “normales” ».

Limites et recul du processus d’émancipation

Si les avancées pour les personnes LGBT+ sont importantes, il convient de ne pas tomber dans le piège d’une vision idyllique de la situation.

La fin de la répression étatique contre les personnes LGBT+ ne signifie pas la fin de l’homophobie dans la société russe. Alors que le gouvernement soviétique mène de grandes campagnes pour promouvoir l’égalité femme/homme et ainsi s’assurer que l’évolution de la législation s’accompagne d’une évolution des mentalités, rien de semblable n’est mené pour changer le regard de la société sur la question LGBT+.

La dépénalisation de l’homosexualité concerne les républiques soviétiques de Russie et d’Ukraine mais pas celles d’Asie centrale ou de Transcaucasie. La majorité des dirigeants bolcheviks reste persuadée que l’homosexualité est une maladie. Lénine affirme même en 1920 que « le dérèglement de la vie sexuelle est bourgeois ». Les militants bolcheviks, qui a l’instar de Grigorii Batkis ou Alexandra Kollontaï, défendent une position émancipatrice sur la sexualité demeurent minoritaires.

Ce manque de soutien, associé au retour d’une forme d’ordre morale dans l’URSS stalinienne des années 1930, va être fatal au processus d’émancipation des personnes LGBT+. À partir de 1933, l’homosexualité est de nouveau réprimée en Union Soviétique. L’année suivante, un ajout au Code pénal précise que l’homosexualité peut être passible de 5 ans de prison.

Le retour généralisé du patriarcat sous Staline (c’est à la même époque que l’avortement est de nouveau interdit) marque ainsi la fin d’un processus original d’émancipation des personnes LGBT+.