soiree-piquet-de-greve-cgt-papierNicolas Bonnet Ouladj
Social-Eco

Une soirée sur le piquet de grève avec la CGT sans-papier

Une centaine de travailleurs sans-papier de 6 entreprises de différents départements d’Ile de France s’est mise en grève le 12 février 2018 avec le soutien de la CGT sous le mot d’ordre : « Ils bossent ici, ils vivent ici, ils restent ici ! »

Très souvent intérimaires, ils travaillent dans la fabrication des plats cuisinés, dans la collecte des ordures ménagères ou de déchets, dans la distribution express de colis, dans la logistique transport, dans le BTP. Ils tiennent actuellement six piquets de grèves : occupation du local de l’entreprise d’intérim DEFI TECHNOLOGY au 16, avenue Daumesnil dans le 12ème arrondissement de Paris, dans l’entreprise de collecte d’ordures ménagères SEPUR, impasse Colbert  à Wissous (91), chez Chronopost à Chilly Mazarin (91), dans l’entreprise de logistique transport GLS, rue Jean Moulin à Roissy (95), dans l’entreprise de plats cuisinés Event-Thaï, rue Henri Dunant à Chevilly la Rue (94) et dans l’entreprise de collecte des déchets STLG, au 74 avenue du Général de Gaulle à La Queue en Brie (94).

Cette grève s’inscrit dans la continuité de plusieurs luttes gagnantes qui ont permis d’arracher la régularisation de milliers de travailleurs. Les chantiers COVEA, avenue de Breteuil et RATP/Vinci aux Halles ainsi que le MIN de Rungis ont connu de tels épisodes de grève victorieuse des travailleurs sans-papiers. La semaine dernière, les coiffeuses du Boulevard de Strasbourg ont arraché une conquête historique avec une condamnation pour traite d’êtres humains qui fera jurisprudence. Le patronat a donc toutes les raisons de trembler et il n’est effectivement pas serein face à ces grèves.

Les grévistes ont immédiatement reçu l’appui du Parti Communiste Français, à travers ses élus comme à Paris où Nicolas Bonnet-Ouladj, président du groupe communiste au Conseil de Paris, s’est déplacé sur le piquet de grève du 16 avenue Daumesnil dès le premier jour. Il sera relayé par Didier Le Reste et Hélène Bidard les jours suivants. Depuis le piquet d’où cet article est rédigé, c’est le secrétaire de la section locale du Parti Communiste Français qui sert le thé. Il a apporté son sac de couchage, la nuit sera longue.

Ici règne une ambiance made in CGT, un mélange de fraternité, de fatigue, et de courage. Ce qui frappe surtout c’est la détermination et la discipline des grévistes. Dans le local, rien n’a bougé, l’occupation se passe dans le plus grand des calmes. Les grévistes sont d’une sérénité olympique, ce qui n’est pas le cas de cet homme qui s’est laissé aller à exprimer des sentiments disons « mitigés » envers les « gauchistes » de la Confédération et de l’Inspection du travail.

Plutôt relâché quand il s’agit de remplir ses obligations légales envers ses salariés, la direction multiplie aujourd’hui les petites attentions. Nous avons un sympathique vigile rien que pour nous, ça fait du bien de se sentir pouponné comme ça. Il est 21h, un envoyé spécial de la direction générale vient vérifier que nous ne manquons de rien. Il est bien sympathique, tant mieux parce qu’il a l’air parti pour rester un moment avec sa manie d’allumer tous les ordinateurs du local un par un pour vérifier qu’on a rien abimé. Finalement il ne trouvera rien à redire, sauf qu’on a pompé un peu de jus pour recharger les téléphones. Verboten !

Décidément bien déterminés à ne pas nous laisser seuls (on est un papa poule ou on ne l’est pas), le Monsieur multiplie les propositions, il veut nous faire rencontrer les huissiers, pourquoi pas après tout. A 22h c’est toujours un plaisir. Cet homme charmant veut apprendre à nous connaître, nous qui ne sommes pas de la boîte. On répond aimablement à ses questions.

« – Vous êtes tous de la CGT ? Il n’y a pas FO ?

       Ah non désolé, y a que la Conf’ »

On devine la petite larme au coin de l’œil. Promis la prochaine fois on fera l’unité syndicale ! S’il n’y a que ça pour faire plaisir…

Monsieur est bien intéressé par la CGT, il veut même prendre plusieurs cartes, les nôtres. Sûrement pour avoir nos petits noms, mais t’inquiète pas, on reste en contact.

On reviendra jeudi après la manif contre la sélection à l’Université. Selon toutes vraisemblances les grévistes seront toujours là. Ces luttes pour la régularisation sont toujours longues, entre les aller-retours de l’Inspection du travail, les louvoiements du patronat et les montagnes administratives.

Au 57, boulevard de Strasbourg la grève avait duré 10 mois, la tour du MIN de Rungis avait été occupée trois semaines. Ici, on se prépare à cette guerre de tranchées. On prévoit déjà le coup suivant, on envisage un appel pour rassembler des sacs de couchage.

Au-delà de l’avenir de la centaine de travailleurs sans-papiers en grève, cette mobilisation est l’occasion de dire toute l’opposition que soulève la réforme de la régularisation proposée par Macron.

La loi permettait jusqu’ici de prendre en compte les fiches de paie des travailleurs sans papiers dans les dossiers, même si celles-ci ont été établies sous une fausse identité. Le gouvernement, au mépris des réalités de l’exploitation quotidienne de ces salariés, veut revenir dessus. Décidément, la lutte n’est pas finie.