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Soudan : en finir avec la dictature. Entretien

Depuis le mois de décembre, le Soudan est secoué par un important mouvement social. Gouverné depuis 30 ans par le dictateur Omar El-Béchir, des milliers de soudanais ont fui la répression sanglante du régime depuis des années. Avant-Garde est aller à la rencontre de Mutaz S., réfugié à Châtellerault, membre du Parti Communiste Soudanais.

Bonjour Mutaz, pour commencer peux-tu nous exposer le contexte politique du Soudan ?

Avant de parler des événements actuels au Soudan il faut remonter à l’origine même du régime d’Omar El-Béchir. Colonel dans l’armée soudanaise, après avoir été formé en Egypte, il prend le pouvoir en 1989 suite à un coup d’état. Il est soutenu par Hassan al-Tourabi, chef des Frères Musulmans au Soudan. Avec ce coup d’état El-Béchir et al-Tourabi interdisent tous les partis politiques et instaurent la charia. Les Etats-Unis ont soutenu le coup d’état et el-Béchir jusqu’en 1997, après ils ont préféré soutenir les Saoudiens (NDLR : opposés aux Frères musulmans). El-Bechir instaure l’état d’urgence permanent dans le pays, il s’en sert pour traquer, torturer et tuer les opposants politiques, particulièrement les membres du Parti Communiste Soudanais.

En 2013, à cause de la hausse du prix de l’essence, les premières grandes manifestations contre le gouvernement ont eu lieu. La police, l’armée avec l’aide des miliciens Janjawid ont violemment réprimé les manifestants faisant plusieurs centaines de morts. Les Janjawids sont des miliciens originaires du Darfour, ils sont des alliés important d’el-Bechir qui les utilise pour massacrer ses opposants. Ils ont commis des crimes de guerre lors de la guerre du Darfour qui a fait 300.000 morts. El-Bechir les a maintenant intégré dans ses unités de garde-frontière et de défense populaire.

L’indépendance du Sud en 2011 a privé le gouvernement d’une grande partie des ressources du pétrole. Le pays subit une forte inflation (NDLR : près de 40%), le gouvernement applique un plan d’austérité du FMI, en janvier 2018 le prix du pain a doublé.

Peux-tu nous décrire les événements depuis décembre, comment s’organisent les manifestations et quelles sont les revendications ?  

Les manifestations ont commencé le 19 décembre 2018, d’abord à cause de la hausse du prix du pain et de l’essence, comme en 2013. C’est la Sudanese Professionals Association (SPA), association de médecins, d’avocats, de professeurs, d’ingénieurs qui a appelé à manifester. Cette association remplace un peu les syndicats qui sont contrôlés par le régime. La manifestation du 19 a été une réussite, avec des milliers de participants. Le gouvernement a évidemment fait réprimer les manifestations de manières très violentes, il est fait état par les ONG de plus de 50 morts et des centaines d’arrestations.

Dès le début quasiment tous les partis politiques soudanais ont soutenu les manifestations et la SPA, même des partis islamistes alliés au gouvernement. Ces derniers sont en conflit avec el-Béchir car il soutient de moins en moins les frères musulmans (soutenus par la Turquie et le Qatar) et se rapprochent fortement de leurs ennemies locaux l’Arabie Saoudite et l’Egypte, qui cherchent à faire entrer le Soudan dans le giron dans leur alliance régionale. Ce changement d’orientation diplomatique du Soudan s’illustre par sa participation à la guerre au Yémen, ou Khartoum a dépêché près de 6.000 soldats, majoritairement des Janjawids, afin d’épauler la coalition menée par l’Arabie Saoudite.

Les manifestations se sont multipliées. Contrairement à 2013 elles ont lieu dans tout le pays et pas uniquement à Khartoum la capitale, les participants ne sont plus uniquement des étudiants mais aussi des classes moyennes et laborieuses. Très rapidement les manifestants ont eu comme revendication principale le départ d’el-Bechir. Ces manifestations sont aussi particulières car les femmes y jouent un rôle important. Qui plus est la SPA qui n’était que très peu connu au début jouit maintenant d’une aura et d’une confiance importante de la part du peuple soudanais. C’est la première fois depuis 30 ans que le peuple est uni.

Le 1er janvier, la SPA a proposé un texte : la charte de la liberté et du changement qui a été signé pas la totalité de l’opposition, dont le Parti Communiste Soudanais, mais aussi les partis membres de l’Appel du Soudan.

La mobilisation s’organise d’une manière inédite dans le pays, les réseaux sociaux jouent un grand rôle. Les appels et les informations passent par Facebook, Twitter et WhatsApp, si bien que le gouvernement a fait bloquer Facebook et Twitter dans le pays. Les soudanais utilisent donc des VPN afin de pouvoir quand même s’y connecter. Ils viennent de les débloquer il y a quelques jours, surement afin de limiter l’usage des VPN et donc de pouvoir traquer plus facilement les opposants.

Peux-tu nous préciser le rôle du Parti Communiste Soudanais (PCS) et ses revendications ?

Comme je l’ai dit précédemment c’est l’un des premiers partis à avoir soutenu la SPA, d’ailleurs de nombreux membres du Parti sont aussi membres de la SPA. Le PCS est fortement réprimé depuis 1989 et le coup d’Etat, beaucoup de ses membres sont réfugiés dans des pays partout à travers le monde. D’ailleurs c’est aussi un élément important des mobilisations actuelles par rapport aux précédentes, il y a un mouvement de soutien international organisé par la diaspora soudanaise. Il y’a eu des manifestations dans toutes les capitales du monde mais aussi dans beaucoup de villes moyennes, comme à Poitiers. Les communistes soudanais sont traqués par la dictature, plusieurs centaines de ses membres sont en prison. Notre secrétaire général, Mohamed Mokhtar Al Khatib a été arrêté une nouvelle fois le 21 février en même temps que de nombreux autres responsables politiques de l’opposition.

Le premier objectif des communistes soudanais et d’en finir avec la dictature d’el-Bechir. Nous voulons un nouveau régime qui soit séculier. Actuellement le pays est dirigé par les islamistes qui imposent la charia, nous voulons que tous les soudanais soient reconnus comme des citoyens à part entière avec les mêmes droits qu’ils soient hommes ou femmes, musulmans ou animistes, arabes ou non. Ce nouvel état doit permettre d’en finir avec la crise économique et la domination d’une petite caste. Actuellement le gouvernement dilapide plus pour l’armée que pour l’éducation. En appliquant les politiques d’austérité du FMI, el-Bechir a par exemple privatisé la filière d’importation du blé ce qui est l’une des raisons de la hausse brutale des prix du pain.

Nous voulons que les soudanais puissent vivre dignement dans leur pays sans cela des millions d’entre nous continueront à fuir.

Tu évoques l’importance du nombre de réfugiés soudanais à travers le monde. Peux-tu nous en dire plus sur la situation mais aussi le rôle de la France et de l’Europe ?

En effet il y’a beaucoup de soudanais qui ont fui le pays ces 30 dernières années, à cause de la guerre au Darfour, de la guerre au Sud-Soudan, de la dictature. Nous sommes plus d’un million en Egypte et près de 3 millions dans les pays du Golfe Persique comme l’Arabie Saoudite. Au total c’est presque 5 millions de soudanais qui sont partis depuis le coup d’état (NDLR : soit 15% de la population).

La France entretient des relations troubles avec le régime d’el-Bechir. Elle se sont nouées la nuit du 16 août 1994 quand le Soudan a décidé de livrer Carlos aux autorités françaises. Officiellement la France ne peut assumer ses relations, Omar el-Bechir étant le seul président en activité sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour. Cependant la France a été l’une des principales instigatrices du Processus de Khartoum, accord contracté entre l’Union Européenne et plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, dont le Soudan, afin d’empêcher l’arrivé de migrants. Cette coopération qui s’apparente clairement à une sous-traitance des demandes d’asile, s’accompagne en contrepartie d’aides économiques envers la dictature soudanaise. Il faut aussi savoir que les services secrets français travaillent avec les services secrets soudanais. Les deux pays échangent des informations, surtout afin d’identifier les migrants soudanais en France, la presse française a même révélé que des agents soudanais visitaient des centres de rétention en France afin d’identifier les opposants qui sont ensuite expulsés vers le Soudan où ils sont arrêtés et torturés. En octobre des députés français (NDLR : Carole Bureau-Bonnard vice-présidente de l’Assemblée Nationale et Jean-Baptiste Djebbar, députés LREM) ont déjeuné avec Salah Gosh, chef des services secrets soudanais, l’un des principaux responsables du génocide au Darfour, ancien agent de liaison de Ben Laden.

La France et l’Union Européenne doivent cesser immédiatement de soutenir la dictature d’el-Bechir. Nous avons besoin du soutien de tous les progressistes en Europe et en France afin de faire plier ce système seul moyen de rendre aux soudanais leur liberté.

 

La rédaction tient à remercier Dominique C. qui a rendu cet entretien possible et pour son hospitalité.

Traduit de l’anglais par Arthur GIRY.