Tár de Todd Field: société patriarcale et reproduction sociale

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Tár de Todd Field: société patriarcale et reproduction sociale

Sorti en France à la fin du mois de janvier, le nouveau long-métrage de Todd Field vise une récompense aux Oscars 2023, celle de la meilleure actrice pour Cate Blanchett. Si l’interprétation de cette dernière est effectivement sans faute, le propos du film est, lui aussi, à mettre en avant.

Toxicité et monde de la musique

Lydia Tár (Cate Blanchett) est une compositrice de renommée internationale, une cheffe d’orchestre célèbre. Un long discours d’introduction présente ses nombreux mérites, dont la création d’une école ayant pour objectif de promouvoir les femmes dans le monde de la musique classique.

Lydia semble représenter une nouvelle génération : une femme, lesbienne, dans un milieu très masculin. Pourtant, le suicide d’une de ses élèves va causer un déséquilibre dans sa vie, alors que des rumeurs sur sa vie enflent.

D’une durée de 2 h 30, le film souffre de quelques longueurs et d’un rythme lent. Mais ce rythme lent renforce l’ambiance lourde du film. Une ambiance très peu musicale, dans des décors étouffants, accompagnés de lumières froides. 

Lydia n’arrête quasiment pas de travailler. Elle se déplace régulièrement, d’un pays à un autre. Elle a un orchestre à enregistrer, une école à gérer, des master class à préparer. Mais cette présentation positive d’une femme compétente s’effondre tout au long-métrage, faisant ressortir une personnalité toxique, qui en dit long sur le milieu dans laquelle Lydia évolue.

Une femme dans un monde d’hommes

L’introduction du film est signifiante sur le propos du film : Lydia parle des questions de genre dans le monde de la musique. Si auparavant ce monde et ses productions étaient réservés aux hommes, c’est aujourd’hui une barrière qu’il faut briser. 

Pourtant, Lydia est loin d’être une féministe. Ainsi, elle se moque d’un élève qui ne souhaite pas interpréter des compositeurs sexistes ; sous-entendu au début du film, il devient de plus en plus évident que la cheffe d’orchestre drague ses élèves, qui sont plus jeunes qu’elle, et demande des faveurs sexuelles, trompant sa femme par la même occasion. 

Elle présente son élève suicidée comme une personne instable qui était refusée dans toutes les équipes d’orchestres où elle postulait. Or, les informations présentes dans le film indiquent que Lydia est responsable de cela. De plus, elle a un impact psychologique important sur sa secrétaire, qui la regarde avec admiration.

Si le long-métrage a été taxé de misogynie, il faut plutôt aborder cette représentation comme une reproduction des pratiques masculines. 

Cela est encore plus explicite avec l’arrivée d’Olga, une jeune femme ayant rejoint l’orchestre de Lydia. Clairement intéressée par elle, la cheffe d’orchestre lui donne un rôle majeur dans la prochaine représentation et l’invite chez elle pour répéter. Tout cela aux yeux de son entourage, qui ne proteste pas. L’autorité de Lydia étant tellement importante, personne ne peut s’opposer à elle. Les scènes entre Olga et Lydia permettent de souligner le fait que cette dernière n’est pas féministe (elle ne connaît pas la signification du 8 mars) et sa toxicité (elle est jalouse lorsqu’un homme discute avec la jeune femme).

La construction du film permet, ainsi, d’opposer la perception de Lydia et celle du spectateur. 

La cheffe d’orchestre semble percevoir des signes qui n’existent pas : un baiser sur la main est, pour elle, un signe de séduction alors que cela est un signe d’amitié. Plus le film avance, plus sa paranoïa devient prégnante : elle entend des bruits, des hurlements. 

Ne franchissant jamais la ligne pour passer dans le fantastique, Todd Field arrive à faire ressentir, à l’écran, ce que perçoit sa protagoniste et qui est faussé.

Ainsi, Lydia reproduit les pratiques d’un monde d’hommes. Des pratiques qui sont soulignées par un dialogue entre Lydia et son ancien maître : celui-ci explique que des compositeurs ont été ostracisés pour des pratiques sexistes. 

Une remise en cause possible ?

Perdant le contrôle, alors que les pratiques de Lydia sont mises à jour, cette dernière quitte le monde prestigieux de la musique. 

Les dernières scènes du film semblent indiquer une remise en cause de Lydia et de ses pratiques. Le long-métrage semble, ainsi, porter espoir sur la dénonciation du patriarcat et la possibilité d’y mettre fin. 

Une nuance doit être, cependant, apportée : Lydia remonte sur scène dans un pays d’Amérique latine. Indiquant que, même si des personnalités célèbres sont ostracisées par certains milieux aisés, ils seront capables de continuer leur carrière ailleurs.

Ainsi, la société patriarcale a un impact sur les hommes, mais aussi sur les femmes. À grandir dans des milieux masculinistes, Lydia a imité ses collègues, reproduisant des pratiques qui ne disparaîtront qu’avec une réelle remise en cause de ce système.


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