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Yann Le Pollotec : “Parlons des vrais enjeux de la 5G”

La technologie et le réseau 5G sont entrés dans le débat public. Source de controverses et de propos exagérés voire de complotisme, la 5G pose pourtant davantage question sur ses usages que sur son existence. Avant-Garde a rencontré Yann Le Pollotec, responsable du collectif Révolution informationnelle et numérique au Parti communiste français, pour tenter d’y voir plus clair.

D’abord qu’est-ce que la 5G exactement ? Comment ça fonctionne et qu’est-ce que ça apporte ?

La 5G est la cinquième génération des standards en matière de téléphonie mobile. Elle succède à la 4G qui est l’actuel standard. La 5G se différencie en performance par rapport à 4G sur trois points : le débit, le temps de latence et la densité du nombre de connexions simultanés.

Les débits en 5G seront jusqu’à 10 fois plus élevés que ceux de la 4G. Le temps de latence, c’est-à-dire le temps nécessaire pour qu’une donnée aille d’un émetteur à un récepteur, est considérablement réduit par rapport à la 4G. C’est décisif pour des applications dans l’industrie où des échanges de données via entre autres la réalité augmentée sont constants entre humains-machines connectées-robots et doivent être quasi-immédiat ou dans les transports (véhicules semi-autonomes). 

La densité: la 5G permettra à terme la connexion d’1 million d’équipements au km2 soit 10 fois plus que la 4G.

Ces gains de 5G par rapport à la 4G  devraient permettre la généralisation des véhicules semi-autonomes, de la réalité augmentée, une accélération de la robotisation, la multiplication des objets connectés, de l’usage du big data couplé à l’intelligence artificielle en particulier dans l’industrie.

En matière de santé outre des applications de télémédecine, télé chirurgie, certains imaginent déjà d’équiper notre corps de capteurs émettant des informations en permanence permettant ainsi de faire de la médecine préventive un peu comme on fait déjà de la maintenance préventive de moteur d’avion. Cela pourrait prévenir nombre d’AVC, de crises cardiaques, mais cela ne peut être un substitut aux déserts médicaux et pose aussi la question d’usages socialement toxiques de ses flux de données par les assureurs, les banquiers, et les DRH.

Est-ce que c’est une révolution technologique ?

C’est la question à mille milliards ! En réalité il en va des révolutions technologiques comme des révolutions politiques : elles sont imprévisibles, elles ont des causes multifactorielles. On sait qu’il s’agit d’une révolution que lorsqu’elle a eu lieu.

Ainsi il y a quelques années, on prédisait que l’année 2020 serait l’année de la révolution des objets connectés cela n’a pas été le cas même si nous sommes entourés de 7,6 milliards d’entre eux. On avait dit que la blockchain allait révolutionner le monde de la finance et tuer les banques, aujourd’hui si elle impacte le système bancaire et monétaire, on est très loin d’une révolution…

Lorsque Graham Bell a inventé le téléphone, il pensait révolutionner le monde de la culture en permettant l’écoute à domicile de pièces de théâtre et d’opéras, l’appropriation sociale de son invention en a décidé autrement…

Par contre le smartphone couplé à la 4G, aux techniques de streaming, au GPS et au Wifi a été une vraie révolution que quasiment personne n’avait vu venir dans son ampleur.

La 6G est déjà à l’essai dans les laboratoires. Parions qu’elle sera aussi présentée par certains comme révolutionnaire alors que d’autres la dénonceront comme une menace pour l’humanité et la planète.

Ces nouvelles fréquences radio de la 5G sont-elles mauvaises pour la santé ?

Pour l’instant, il existe peu d’études sur l’impact de la 5G sur la Santé, et leurs conclusions varient selon leurs commanditaires, cependant la majorité d’entre elles semblerait plutôt montrer que la 5G serait soit moins nocive que l’actuelle 4G, soit au pire tout aussi novice mais de manière différente. En fait comme l’indiquait l’Agence nationale de sécurité sanitaire lors d’une audition au Sénat : «  On ne peut pas démontrer qu’il n’y a pas de risques, on ne pourra jamais […] la science ne peut pas donner une réponse totalement tranchée sur ces questions ». Elle soulignait que pour toute la téléphonie mobile que cela soit la 2G, la 3G, la 4G et la 5G, le danger principal ne venait pas des antennes mais du téléphone «de par la proximité de cette source d’émission de radiofréquence par rapport au corps ». Pour la 5G comme pour toute technologie, il s’agit de voir où on place le curseur du principe de précaution qui n’est pas un principe d’interdiction a priori, mais aussi de développer des moyens publics d’expertises et de surveillance réellement indépendants des lobbies en tout genre.

Et pour le climat : la 5G est-elle plus énergivore que les autres réseaux ?

La 5G est énergivore comme tout l’éco système numérique dont l’impact brut sur le réchauffement climatique croît de manière exponentielle. Les antennes 5G aurait une meilleure efficacité énergétique que les 4G, mais les gains ainsi obtenus seront vite effacés par un usage plus important. 4G ou 5G, c’est la densité urbaine qui détermine essentiellement la consommation de données et de télécommunication et donc d’énergie.

Cependant il faut nuancer  l’impact brut sur le climat dû par un impact relatif car le numérique permet aussi d’importantes économies d’énergie et de matières premières. Ainsi par exemple si le télétravail, les vidéos  conférence génèrent un transfert de consommation électrique de l’entreprise vers les ménages, ils entraînent  aussi des économies d’énergie en transport. Visiter Venise en immersion virtuelle grâce à la 5G est-il pire ou meilleur pour l’écologie que de faire le voyage physique ? Idem pour les outils de maintenance prédictive que la 5G rendra possible.

C’est pourquoi, il y a besoin d’évaluations et d’indicateurs globaux ne prenant pas en compte seulement le numérique et la 5G de manière isolée. Il faut aussi poser la question de la réutilisation de la chaleur produite par les data-centers, les équipements de télécom, et de la production massive d’électricité décarbonée ce qui implique de suivre les recommandations du GIEC sur le nucléaire. De même, il faut poursuivre les efforts de lutte contre l’obsolescence programmée comme avec la filière de smartphone reconditionné et pour l’optimisation des algorithmes afin qu’ils soient moins gourmands en puissance de calcul.

Si la 5G ne doit pas être déployée sans que la préservation de l’environnement soit un impératif de son cahier des charges, elle n’est pas en elle-même écocide et peut même être une partie de la solution.

Selon les Etats-Unis et les médias, il y aurait aussi un problème de liberté avec la 5G, par rapport aux données personnelles des utilisateurs…

En la matière après les affaires Snowden, Assange et Cambridge analytica, avec le « patriotic act », « cloud act », le programme « Echelon » de la NSA, les États-Unis sont très mal placés pour faire la leçon au monde entier. Le problème est politique, et il est déjà posé avec l’usage des technologies actuelles (vidéo surveillance, drones, reconnaissance faciale, géolocalisation, googelisations, gestion des données médicales par les GAFA, exploitation des graphes de relations sociales sur les réseaux sociaux…) et la 5G impliquera un changement quantitatif mais pas qualitatif du problème. Outre des questions de souveraineté numérique, la véritable question est d’aller au-delà de la protection individuelle des données personnelles en passant à une protection et des droits collectifs à faire valoir sur les données et leur exploitation algorithmique.

Est-ce qu’un pays ou un territoire peut être pénalisé s’il prend du retard sur le déploiement de la 5G ? C’est pour cela qu’elle est l’objet d’un début de guerre commerciale ?

La 5G ne va pas changer le monde, mais sa combinaison avec d’autres technologies aujourd’hui bridées par les limites de la 4G peut être une révolution dans les entreprises en particulier sur les interactions entre conception, productions, services, maintenance, recyclage : le cloud distribué, le stockage et l’analyse des données au plus proche de l’utilisation et des besoins, les réalités augmentées et virtuelles, la robotisation liée à l’intelligence artificielle ainsi que l’industrie des objets connectés. Cette convergence pourrait apporter des usages et des progrès que nous ne pouvons pas encore imaginer dans les domaines de la santé, de l’énergie, de l’industrie, des déchets, des transports, de l’écologie… 

Demain on voit mal une usine s’implantant dans un territoire non connecté à la 5G. Une renaissance industrielle de notre pays assise sur des unités de production distribuées et adaptables aux besoins, ne pourra guère faire l’impasse de la 5G. Un tel choix d’aménagement du territoire ne peut être abandonné aux opérateurs privés et au marché. Ils nécessitent de créer une filière nationale dans le cadre de coopération européenne autour des télécoms incluant opérateurs de service public, équipementiers, composants électroniques, cyber sécurité et applications.

Alors que propose le Parti communiste pour maîtriser ces choix industriels et l’aménagement du territoire ?

Demander un moratoire sur la 5G reviendrait à acter un renoncement de la société à définir des politiques publiques porteuses de progrès pour toutes et tous. Il nous enferme dans le fait de savoir si on va acheter ou pas des politiques publiques définies par des groupes capitalistes en fonction des intérêts de leurs actionnaires. Le rôle du politique, des élus n’est pas d’acheter des politiques publiques sur l’étagère avec les éléments de langages qui vont avec, mais de définir des politiques publiques répondant aux besoins humains et de créer les conditions industrielles, sociales et écologiques de leur réalisation par les entreprises. Sinon nous nous plaçons dans le dilemme d’être soit une colonie numérique des États-Unis, soit un terminal de la route de la soie chinoise. 

Effectivement progrès humain et progrès technologique ne se confondent pas toujours, mais laisser à penser qu’il n’y aurait aucun lien entre les deux, ou pire que la technologie, la science, la connaissance par leur nature même seraient des dangers pour l’humain et la planète, conduit à vision régressive du mouvement des sociétés qui exonère à bon compte le capitalisme. On ne peut dissocier le développement d’un nouveau modèle productif dans lequel la 5G peut jouer un rôle, de sa mise au service de finalités émancipatrices. Il n’y aura pas d’appropriation sociale de la 5G au service des besoins humains sans intervention des salariés et citoyens, sans de nouveaux pouvoirs démocratiques.

C’est pourquoi pour le PCF la question n’est pas de s’opposer à la 5G en elle-même, mais de mettre son usage au service du développement humain sur les territoires, dans le cadre d’une maîtrise publique et citoyenne, intégrant une stratégie numérique globale bas carbone et le respect drastique des normes de rayonnement associé à une stricte surveillance des éventuels effets sanitaires.

La question ne pose donc pas en terme d’acceptation ou de refus de la 5G, mais quelle infrastructure de télécommunication, quel numérique pour quel service, quelle industrialisation pour répondre à quels besoins humains de développement ? Le PCF entend porter le débat sur ces questions politiques. 

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde