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Le Brexit, une question irlandaise

L’île d’Irlande fait face au plus grand défi politique et économique à l’échelle d’une génération, et celui-ci n’est même pas de notre fait. Un tentative cynique d’affaiblir le UKIP et d’éradiquer la contestation dans ses propres rangs a conduit le Premier ministre britannique de l’époque, David Cameron à organiser, en juin 2016, un référendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne.

Pour ceux d’entre nous qui sont critiques de certains des éléments les plus discutables et antidémocratiques de l’UE, ce genre de débat national aurait dû être le bienvenu. Cependant, du fait de la persistance de l’impérialisme britannique en Irlande, l’impact d’un retrait de la Grande-Bretagne de l’UE ne saurait être sous-estimé. Le “ Royaume-Uni ” continue à revendiquer les six comtés du nord de l’Irlande. Les économies irlandaises et britanniques sont tellement imbriquées que le Brexit a le pouvoir de provoquer un trou de dizaines de milliards d’euros dans celle de l’Irlande.

Une étude récente du cabinet Copenhagen Economics prévoit que le Brexit réduira la taille de l’économie irlandaise jusqu’à 7 % d’ici 2030. D’autres études, dont une élaborée pour la Commission de l’agriculture et du développement rural du Parlement européen, prédisent une chute du PIB pouvant aller jusqu’à 9 %. Ce chiffre est comparable aux dommages causés par la crise financière, qui a provoqué une chute de notre PIB de 8 %, conduisant à une forte hausse du chômage et à un assèchement financier des services publics (les politiques d’austérité appauvrissant les travailleurs). Au cours de la crise financière, une personne, en moyenne, quittait notre île toutes les six minutes. Nous sommes toujours en train de nous remettre de cela, mais beaucoup de nos jeunes ne reviendront malheureusement jamais, ne voyant plus aucun avenir ici.

Au moment du débat sur le Brexit, l’attitude de l’establishment en Grande-Bretagne et en Irlande a été de minimiser la menace. Ceux-ci n’ont jamais réellement cru que le peuple britannique choisirait de quitter un consensus confortable. Des éléments plus sinistres se sont introduits dans le débat en Angleterre. La xénophobie est devenue un exutoire pour des années de frustrations provoquées par le démantèlement de l’industrie britannique. Pour les gens, l’UE est responsable du néolibéralisme débridé qui a détruit le tissu de leur société. Certains en Angleterre ont vu dans le Brexit l’opportunité pour la classe ouvrière de faire un doigt d’honneur à l’establishment. Quelles qu’aient été leurs raisons, en juin 2016, les Britanniques ont voté en faveur de la sortie de l’UE.

Dans le nord de l’Irlande au contraire, les gens n’ont pas voté en ce sens. Les électeurs, à 55,8 %, ont opté pour rester. Bien sûr, il y avait bien des raisons à cela, mais un observateur objectif voit bien ce qu’il y a d’insensé dans le fait d’avoir une partie de l’Irlande au sein de l’UE, tandis qu’une autre, plus petite, serait à l’extérieur. Moins de sept millions de personnes vivent sur l’île, réparties sous deux autorités séparées. Environ 1,87 millions vivent dans le nord de l’Irlande et 4,78 dans la République.

La frontière est, de fait, invisible, le changement des kilomètres aux miles sur les panneaux de signalisation étant le seul véritable indicateur de l’existence de deux autorités distinctes. De nombreuses personnes franchissent quotidiennement la frontière pour travailler, étudier, s’occuper de membres de leur famille, etc. Ce mouvement de personnes et de biens et services à travers la frontière n’a pas toujours été possible en Irlande. L’île a connu de longues périodes de conflit et de difficultés du fait de la présence britannique.

Le consentement et le consensus ont bâti et entretenu la paix au cours des vingt dernières années. Mais aujourd’hui, vingt ans après la signature des accords du Vendredi Saint, on dit sans ambiguïté aux habitants du nord que leur vote n’a pas d’importance ; on les traîne hors de l’UE contre leur volonté. Cette décision vide les accords du Vendredi Saint de leur substance.

Juste après le vote sur le Brexit, le Sinn Féin a appelé à un scrutin au sujet de la frontière pour réunir le nord et le sud de l’Irlande. Depuis près d’un siècle, l’île est divisée selon des lignes confessionnelles façon puzzle. Ce fut le cadeau d’adieu de l’État britannique en 1921, et depuis, la raison d’un conflit entre la communauté  “ unioniste ” pro-britannique et la communauté “ nationaliste ” pro-réunification.

Pour le Sinn Féin, l’unification de notre île est la  conséquence logique de l’impasse dans laquelle se retrouve la Grande-Bretagne du fait de son interférence continue dans le nord. L’unification irlandaise éviterait les dégâts immédiats que le Brexit aurait sur l’Irlande, tant au nord qu’au sud. Un tel référendum est prévu par l’accord du Vendredi Saint. Mais à la proposition d’unir notre île, l’establishment a réagi, et avec force. Néanmoins, si nous n’avions pas introduit cette idée aussi tôt, je ne pense pas qu’elle aurait été aussi présente dans le débat aujourd’hui. Le Brexit a accéléré la revendication de l’unité irlandaise dans toute l’île, d’une façon inédite.

Comprenant que l’establishment politique n’était pas prêt à mener un dialogue sérieux sur l’avenir de l’île dans le contexte de l’unification, nous avons changé d’approche. Il nous fallait trouver un mécanisme par lequel le nord pourrait rester dans l’UE. Encore une fois, non que nous n’ayons de sérieux problèmes avec l’Union européenne, mais parce qu’avoir une frontière sur cette petite île serait dommageable à la paix que nous avons durement gagnée et à notre prospérité éventuelle. Nous avons donc débuté notre campagne en faveur d’un Statut spécial pour le nord.

Nous avons porté ce combat au cœur de l’Europe et, grâce à la solidarité de nos collègues du groupe GUE/NGL et d’autres acteurs progressistes, nous avons incorporé avec succès la demande d’un Statut spécial dans la position du Parlement européen qui a été adoptée. C’est à ce stade que le gouvernement irlandais a commencé à soutenir l’appel à un statut spécial.

Le Statut spécial a évolué pour devenir ce que nous appelons aujourd’hui le “ backstop ” [ou “ filet de sécurité ”]. Soyons clair, tout Brexit sera mauvais pour l’Irlande, nord et sud.  Le “ backstop ” est un mécanisme visant à réduire les dégâts – rien de plus. L’accord que Theresa May a présenté à son parlement n’est pas un bon accord, mais il règle la question de la frontière anglaise en Irlande. Dans ce texte, le “ backstop ” maintient dans les faits le nord dans l’UE en ce qui concerne les accords douaniers et le marché unique. Ceci signifie absence de contrôles frontaliers, de surveillance supplémentaire ou d’infrastructures ressemblant à une frontière.

Les syndicats d’agriculteurs, les groupes d’affaires, les groupes d’action locale et la plupart des partis politiques dans le nord ont demandé de façon soutenue et catégorique que l’accord assure l’absence de frontière en Irlande. C’est essentiellement ce que May et les négociateurs ont proposé, malgré le manque de cadre temporel déterminé. Cet accord a été catégoriquement rejeté par beaucoup dans propre parti de May [le Parti conservateur] et, plus inquiétant, par le Parti unioniste démocratique DUP, parti du nord de l’Irlande qui soutient son gouvernement. Ceux-ci voient l’arrangement spécial pour le nord comme une Irlande-Unie économique. Le DUP est si opposé à la perspective d’une Irlande-Unie, qu’il ignore les préoccupations et le bien-être de ses propres électeurs afin de maintenir l’Union croulante avec la Grande-Bretagne.

L’arrogance de certains députés britanniques vis-à-vis de l’Irlande n’est rien moins qu’étonnante. Les commentaires de Priti Patel et d’autres selon lesquels “ les Irlandais devraient rester à leur place ”, assortis de menaces de pénuries alimentaires – en dépit des connotations historiques – démontrent la condescendance avec laquelle beaucoup voient l’Irlande au sein de l’establishment anglais. Demandez à un député britannique de dessiner la frontière dans le nord ; demandez-leur combien de points de passage il y a ; demandez-leur à peu près n’importe quoi sur le nord de l’Irlande et ils peineront à répondre. Mais la leçon claire à tirer de ce processus – que nombre d’entre nous connaissent déjà – c’est que les dirigeants britanniques n’ont rien à faire d’une quelconque partie de l’Irlande, même celle qui est sous leur autorité. Maintenant que leur future relation avec l’UE et leur crédibilité au plan mondial est en jeu, ils sont contraints de faire face aux conséquences de leur propre impérialisme.

A l’avenir, l’incapacité de la Première ministre britannique Theresa May de faire accepter par son parti et par le Parlement britannique l’accord de Brexit négocié fait du Brexit « sans accord » une perspective de plus en plus probable. Des plans d’urgence en vue d’un tel scénario sont en train d’être bricolés par le gouvernement irlandais, surtout en privé, et sans recourir au Dáil [la chambre basse du Parlement].

Il existe désormais un réel danger d’assister à un Brexit « dur », « sans accord », et avec lui l’émergence, ici, d’une frontière physique.

Nous voyons déjà le ministère de l’intérieur britannique recruter des agents de police aux frontières devant être basés à Belfast. Il est également préoccupant que, pour remplir les conditions d’admission, les candidats devront déjà avoir été agents de police, de police aux frontières, ou avoir servi dans les forces armées britanniques. Dire que cela est incendiaire est un euphémisme.

Des décennies de conflit ont abouti au retrait des forces armées britanniques des rues du nord de l’Irlande et, en tant que société, nous avons travaillé trop dur pour maintenir la paix. Il ne fait aucun doute que tout semblant de frontière incitera les habitants à la démonter. Dès que la première pierre sera posée, la frontière devra être défendue et il n’est donc pas déraisonnable d’imaginer à quelle escalade cela pourrait mener. Les frontaliers n’accepteront jamais de revenir à une quelconque forme de militarisation.

Tous les acteurs doivent travailler à s’assurer qu’une frontière soit évitée et que le peuple irlandais ne soit pas une nouvelle fois entravé par les caprices de l’État britannique. Le gouvernement irlandais doit également s’affirmer et protéger ses citoyens dans le nord. An Taoiseach [le Premier ministre] Leo Varadkar a fait une forte déclaration l’année dernière, quand il a affirmé qu’ «  aucun gouvernement irlandais n’abandonnerait plus jamais les nationalistes du nord et l’Irlande du nord ». Cette intention est plus que bienvenue, mais elle doit être suivie d’actions.

La Grande-Bretagne pousse les habitants du nord de l’Irlande sur une voie désaffectée et impraticable. Bien qu’un éventuel « backstop » donne certaines assurances, il n’existe ni agenda ni résultats clairs ; les gens du nord resteront encore dans le flou.

Quel que soit le résultat du Brexit, il semble que le peuple d’Irlande reconnaît désormais massivement que l’interférence britannique dans l’île porte atteinte à notre prospérité. L’Irlande doit maintenant envisager la création de nouvelles structures constitutionnelles et politiques qui puissent mieux servir les intérêts de notre peuple, au nord comme au sud. Le Brexit nous a aussi obligés à soulever de sérieuses questions quant à notre propre relation avec l’UE.

Bien que l’Irlande ait l’un des taux de satisfaction vis-à-vis de l’UE les plus élevés de tous les Etats-membres, des questions telles que la militarisation, le traitement des migrants, ou la montée de l’extrême-droite résultant de l’austérité imposée par l’UE, sont toutes arrivées au premier plan du débat public. Je ne pense pas que le peuple irlandais revendique la sortie de l’UE dans un avenir proche, mais la conscience des éléments contestables et anti-démocratiques de notre participation grandit à travers le pays.

Les actions du gouvernement irlandais et la fermeté affichée de la position de l’UE sur la frontière anglaise en Irlande seront cruciales dans les mois à venir. Il est clair que la relation de l’Irlande avec la Grande-Bretagne (et éventuellement avec l’UE) sera modifiée par le dénouement du Brexit. Ce que cela signifiera ensuite pour les arrangements constitutionnels et politiques reste incertain. Le paysage politique, ici, est tumultueux et la plupart des partis ont peur d’une élection générale avant que la poussière du Brexit soit retombée.

La peur et l’incertitude ont le pouvoir de faire ressortir des éléments conservateurs, mais nous prenons au sérieux la responsabilité qui repose partout sur les forces progressistes, de ne jamais céder de terrain et de s’assurer que les droits fondamentaux soient protégés.

Le Brexit a à n’en pas douter procuré beaucoup de divertissement aux nerds de la politique, mais son issue est potentiellement dangereuse. Notre tâche sera de faire de ce potentiel une opportunité ; une opportunité positive, qui renforce nos efforts pour une Irlande unie et socialiste.

Rachel Coyle
conseillère politique, membre de l’Ard Comhairle (exécutif national) du Sinn Féin