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Social-Eco

« ADP : Il faut un référendum pour que les Français puissent décider ! »

Entretien avec Fabien Gay sénateur communiste de Seine-Saint-Denis. Après les autoroutes et ENGIE, il y a une dizaine d’années, avec l’adoption de la loi PACTE, le gouvernement entend privatiser la Française des jeux et Aéroport de Paris.

Pourquoi les sénateurs communistes s’opposent-ils à cette privatisation ? Quels sont les risques ?

Avec le groupe CRCE, on s’y oppose pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, un aéroport, comme un port, une autoroute, un barrage hydro-électrique, un monument, est un bien commun. On peut même dire un bien commun de l’humanité.

En réalité, je crois qu’un aéroport devrait être sorti du secteur marchand, c’est-à-dire ne pas avoir de prix. Il devrait appartenir à la collectivité quoiqu’il arrive. Il y a une question de souveraineté nationale et de sécurité puisqu’ADP est la porte d’entrée sur le territoire français de plus de 100 millions de passagers par an.

De plus, c’est un monopole. C’est 85% des passagers européens qui passent par les aéroports de Paris donc c’est un monopole de fait, on ne peut pas avoir deux aéroports côte à côte qui se concurrencent.

Depuis maintenant une trentaine d’années, on voit qu’il y a une volonté des gouvernements successifs de tout libéraliser, tout privatiser. Ce qui conduit au pire.

Prenons l’exemple des autoroutes qui ont été privatisées en 2006. C’est un scandale financier. Au bout de seulement quelques années, les actionnaires se sont remboursés et maintenant rackettent les automobilistes en n’investissant que très peu d’argent pour dégager du profit.

On le voit avec cet exemple des autoroutes, c’est une absurdité de vendre ADP, surtout qu’il faut le rappeler, ADP possède 8600 hectares de terrain, c’est l’équivalent des deux-tiers de Paris ! Ce n’est donc pas anodin qu’en Ile-de-France, où la pression immobilière est forte, que d’avoir une entreprise comme celle-ci qui possède autant de terrain. On voit donc pourquoi les confier au privé est extrêmement dangereux.

Ainsi, on s’y oppose pour toutes ces raisons qui sont multiples : politiques, philosophiques, économiques.

Économiquement parlant, l’année dernière, ADP c’est 185 millions d’euros versés à l‘État actionnaire en dividendes. C’est une entreprise qui rapporte beaucoup d’argent à l’État !

Socialement parlant aussi c’est dangereux car on sait par expérience que dès qu’il y a privatisation, il y a des possibles suppressions d’emplois. ADP c’est 80 000 emplois sur le bassin d’Ile-de-France, ce n’est pas rien ! Et depuis que le privé est entré au capital d’ADP, il y a une dizaine d’années, c’est déjà 2000 emplois qui ont été supprimés. Alors ADP 100% privé, je vous laisse imaginer…

Enfin, en matière environnementale, combien de temps encore va-t-on continuer cette course à l’échalote sur l’aérien ? Actuellement, la maîtrise publique permet qu’on se pose les bonnes questions, mais dès que c’est le privé qui gère, se pose en premier la question du profit…

Et face à tous ces défis environnementaux, politiques, sociaux et philosophiques que vous posez, que répond Bruno Le Maire ?

Alors Bruno Le Maire a essayé de développer plusieurs arguments.

Tout d’abord, il veut développer avec cet argent de la privatisation, un fond de l’innovation pour investir dans le numérique, la 5G, l’intelligence artificielle la voiture électrique, etc.

Il a raison. Il faut beaucoup d’investissements sur ces défis d’avenir.

Mais en réalité, une vente c’est un « one shot ». On vend une fois et après il n’y a plus d’argent. Alors qu’en vérité, en gardant public ADP et avec les dividendes versés chaque année, plus de 185 millions d’euros, on pourrait abonder ce fond.

Avec cette vente, Bruno Le Maire souhaite récupérer combien ?

Alors c’est un peu complexe. Il souhaite récupérer de cette vente entre 8 et 10 milliards d’euros mais il confierait cet argent à la BPI France (Banque Publique d’Investissement). La BPI placerait ensuite cet argent sur les marchés financiers et c’est le produit de ces marchés financiers qui, chaque année, abonderait ce fond d’investissement. Il en attend 200 millions d’euros. Mais sachant que c’est à peu près équivalent à ce que l’État perçoit déjà en dividendes de la part d’ADP, il n’y a aucune raison de privatiser…

Donc, si on comprend bien, avec l’argent de la vente d’ADP, le Gouvernement va aller sur les marchés financiers pour spéculer ?

Oui, en effet, il y a quelque chose de cet ordre-là … Bruno Le Maire considère que cet argent placé sur les marchés financiers pendant 70 ans va rapporter plus que si ADP restait public. Mais c’est une vraie aberration et je lui avais dit : «si vous connaissez un placement financier qui va rapporter 2.5% pendant 70% alors autant que je vous confie mon PEL ! » parce qu’on sait très bien que le marché est fluctuant, qu’il y a des crises et des cracks boursier…

Bon on voit très bien que ce premier argument ne tient pas.

Quels sont ses autres arguments ?

Son deuxième argument est de dire que l’État n’a pas vocation à gérer des magasins et des boutiques de luxe. Oui certes, sauf qu’un aéroport ce sont des infrastructures et des boutiques, c’est un lot. On ne peut pas détacher les pistes des terminaux et des magasins duty free. Tout ça va ensemble. C’est comme le péage de l’autoroute : le péage rapporte mais sans l’autoroute le péage ne rapporte rien. Pour les boutiques d’un aéroport c’est pareil. Sans les infrastructures aéroportuaires, ces boutiques là n’ont pas vocation à exister. Demain, vous enlevez les pistes d’aéroports, il n’y aura plus de passagers et par conséquent plus aucune boutique !

Et son troisième argument est qu’aujourd’hui nous serions en concurrence avec les grands autres aéroports, ils citent notamment Londres, Milan et Francfort. Mais encore une fois, c’est un argument fallacieux. Un touriste qui veut voir la Tour Eiffel, il ne va pas atterrir à Francfort ou à Londres, il va atterrir à Paris ! Le supporter qui veut voir France-Angleterre au Stade de France dans le tournoi des 6 nations, il ne va pas atterrir à Milan !

Son dernier argument, c’est de dire ce n’est pas une privatisation car c’est une concession de 70 ans… Oui enfin pendant 70 ans les dividendes vont être privatisés ! De plus, ce qu’il ne dit pas, c’est que dans 70 ans on devra racheter au privé les parts d’ADP mais au prix où sera ADP dans 70 ans ! Mais qui peut présager du prix d’ADP dans 70 ans ? C’est de la folie. Personne ne peut.

Et a-t-on une idée de qui va racheter ?

Alors oui, on a une petite idée. Celui qui est le mieux placé actuellement c’est VINCI. Mais là se cache un vrai scandale car il pourrait utiliser une partie de l’indemnité que l’État lui a versé pour la non-réalisation de l’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes, pour racheter ADP. Donc en fait VINCI rachèterait ADP avec une partie d’argent public, c’est dingue.

Les autres qui pourraient racheter sont la Caisse des dépôts du Québec et les hollandais. Dans ce cas-là, ce pose une question de sécurité et de souveraineté nationale…

Alors que les Français s’opposent majoritairement à ces privatisations, le Gouvernement veut passer en force… Est-il devenu fou ?

C’est un fait des millions de français sont contre. Que ce soit à travers les revendications des gilets jaunes ou des syndicats et des millions de travailleurs, on le voit bien, ils ne veulent pas privatiser mais au contraire avoir de vrais services publics de qualité accessibles à toutes et tous ! Moi, dans les manifestations, on m’interpelle dans ce sens : « Marre de payer toujours plus pour les actionnaires ! », « On veut que notre ragent serve pour les services publics ! ».

Alors que le vote vient d’avoir lieu que comptez-vous faire maintenant ?

Nous, nous ne baissons jamais les bras. Nous nous en remettons au peuple. Avec près de 250 parlementaires de tous bords, nous avons lancé une procédure de référendum d’initiative partagée sur la privatisation d’ADP car c’est le peuple qui doit avoir le dernier mot. On ne peut pas laisser ce gouvernement brader tous nos biens communs sans réagir ! Et les propos méprisants de Bruno Le Maire qui qualifie ce référendum « d’initiative baroque » et « antidémocratique » sont une honte. Il faut un référendum pour que les Français soient consultés et puissent décider !