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FRANCE

Conférence de l’ambassadrice d’Israël: une visite qui ne passe pas

Le jeudi 30 mars, Aliza Bin-Noun, ambassadrice d’Israël en France, imposait sa visite à l’IEP de Rennes. En signe de protestation, une large partie des étudiants a quitté l’amphithéâtre où devait avoir lieu la conférence.

Une ambassadrice qui s’impose

Côte à côte, devant les grandes banderoles marquées du logo de l’établissement. Le directeur de Sciences Po Rennes prend la pose aux côtés de l’ambassadrice d’Israël en France, Aliza Bin-Noun, le temps d’une photo. « Dans le cadre de la politique d’ouverture de l’IEP, de la compréhension de l’autre, bien entendu j’ai accepté sa visite. » Dans son costard gris, en bas de l’amphi aux murs verdâtres, il déambule, micro à la main, et essaie de déminer le terrain. Environ 150 étudiants lui font face.

L’établissement n’a pas vraiment eu le choix. L’ambassadrice fait le tour des grandes écoles françaises, et s’est déjà imposée à Sciences Po Strasbourg, à l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, à Caen. L’équipe de direction a décliné une première fois, comme l’a expliqué la responsable des relations internationales. Le directeur n’était pas présent à la date proposée, et la sécurité de l’ambassadrice ne pouvait être assurée. Mais elle veut absolument venir. Elle envoie une lettre manuscrite au directeur : elle est disponible toute la semaine. Quant aux problèmes de sécurité, elle en a l’habitude, il n’y a aucun problème avec ça. A sa gauche, à sa droite, deux hommes en costard, de chaque côté de l’estrade. Ce jeudi 30 mars, elle est donc bien installée, prête à parler. L’information n’a été transmise aux étudiants que l’avant-veille.

Face à des militant.e.s mobilisé.e.s

« Madame l’ambassadeur, je vous laisse la parole. »

Le micro change de main, passe sur l’estrade. Aliza Bin-Noun salue les étudiants, mais elle est directement interrompue. Les slogans pro-palestiniens recouvrent sa voix, retentissent dans l’amphi. Liberté pour la Palestine ! Une large partie du public se dresse, un drapeau palestinien est déployé. Face au tumulte, l’ambassadrice reste passive, pose le micro sur la table. Le tumulte dure quelques instants, se calme peu à peu. Quelques étudiants prennent la parole :

«Nous, étudiants de Sciences Po Rennes, déclarons que nous sommes fermement opposés à la tenue de cette conférence. Aliza Bin Noun s’est invitée au sein de notre établissement pour représenter l’Etat d’Israël, un état colonisateur gouverné par l’extrême droite. Israël, la soi-disant seule démocratie du Moyen-Orient, viole depuis des décennies le droit international et continue d’imposer un régime d’apartheid violent aux Palestiniens en dépit de l’indignation internationale. L’apartheid, nous le rappelons, désigne un régime où une partie de la population subit des discriminations et une exclusion fondée sur des critères de races, d’ethnies ou de religions. Ce mois-ci, l’Etat d’Israël ainsi que les Etat-Unis ont fait pression sur l’ONU pour supprimer un de ses rapports rédigé par deux américains spécialistes du droit international, Richard Falk et Virginia Tilley, concluant qu’« Israël est coupable de politique et de pratiques constitutives du crime d’apartheid ». Cela a conduit, en signe de protestation, à la démission de la secrétaire générale adjointe des Nations unies, Rima Khalaf.

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Quotidiennement, en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, les autorités israéliennes procèdent à des expulsions forcées ainsi qu’à des démolitions d’habitations palestiniennes en Cisjordanie alors qu’elles continuent d’y promouvoir ses colonies illégales. En 1974, on recensait 2019 colons israéliens en Cisjordanie. En 2013, ils étaient 500 000. L’extension incessante des colonies israéliennes ne cesse de faire reculer la possibilité pour les Palestiniens d’avoir leur propre Etat puisqu’elles induisent un morcellement de leur territoire, morcellement voulu par Israël.

Cette dernière impose aussi des restrictions sévères à la liberté de circulation des Palestiniens et maintient depuis 10 ans un blocus militaire sur la bande de Gaza, imposant à 1,9 million d’habitants des conditions de vie inhumaines. Depuis de nombreuses années, l’armée israélienne assassinent des civils, y compris des enfants, et jettent en prison celles et ceux qui osent défier leur occupation. Elle use de la torture en toute impunité sur ses détenus.

Fréquemment, Israël exerce des attaques massives à l’encontre des palestiniens sous couvert de légitime défense : en 2009, avec l’opération Plomb Durci à Gaza, 1300 palestiniens sont morts, 5000 ont été blessés, pour 13 morts du côté israéliens. En 2014, 1460 palestiniens à Gaza ont périt sous les bombardements israéliens.

D’après le gouvernement israélien, 47% de ces morts étaient des terroristes. Le peuple palestinien est totalement démuni face à l’Etat israélien qui possède l’une des armées les plus puissantes du monde. Le budget annuel de l’armée israélienne en 2015 était de 18,6 milliards de dollars et il ne cesse d’augmenter.

[…]

Le boycott comme réponse à la politique d’Israël

Sous les applaudissements, aux cris de « Palestine vivra, Palestine vaincra ! », une centaine d’étudiants quittent la salle. Tous se félicitent, traversent l’établissement, rejoignent les grilles. L’alarme incendie résonne, pour perturber un peu plus longtemps la prise de parole de l’ambassadrice israélienne. Devant l’IEP, une vingtaine de manifestants communistes et pro-palestiniens congratulent les étudiants qui sortent.

Tracts à la main, drapeaux et panneaux fichés devant l’entrée. Les slogans reprennent, on échange les nouvelles, entre intérieur et extérieur. Moment de joie et de soulagement : l’action s’est parfaitement déroulée. Et alors que le cri strident de l’alarme s’arrête, les étudiants repassent devant les agents de sécurité pour attendre derrière les amphithéâtres. Il ne faudrait pas manquer la sortie de l’ambassadrice…

A l’intérieur, une quarantaine d’étudiants a voulu suivre la conférence de l’ambassadrice. Elle joue son rôle, critique des militants « fermés au débat », alors qu’ils auraient pu lui poser des questions. D’ailleurs, ceux qui sont restés lui en posent, et elle y répond. Inévitablement, elle retombe sur le Hamas pour écarter toute critique, nie toute colonisation en Palestine : il y a seulement des implantations. Voilà, voilà pour la richesse du débat.

Alors certains critiquent l’action de boycott menée contre cette venue. Ce serait mal de refuser l’échange, qui est tout de même la base de la démocratie. Il ne faut nuire à la liberté d’expression de personne, il faut écouter, pour ensuite argumenter, contre argumenter.

Mais ces arguments nient la réalité de cette intervention diplomatique. Car il s’agit bien d’une offensive de propagande de la part de l’ambassade d’Israël. L’Etat israélien tente de se rapprocher de plus en plus des universités françaises : des rencontres ont eu lieu, dans le but de favoriser les échanges. Cette tournée à travers toute la France va dans ce sens.

Le directeur de l’IEP se félicitait d’ailleurs du partenariat signé entre Sciences Po Rennes et l’université de Tel-Aviv. Et surtout, la diplomatie israélienne s’immisce dans le monde universitaire français. L’ambassade a fait pression sur les présidences pour refuser la tenue de conférences sur la Palestine dans le cadre de la Semaine Internationale de l’Apartheid. Grenoble a cédé, mais Rennes a tenu bon. Cette offensive diplomatique est dans la continuité de l’ingérence d’Israël, elle ne vise pas le dialogue pour parler de la paix avec la Palestine, mais à imposer une présence. Comment y répondre, autrement que par le boycott ?

Car le boycott est une arme politique. Il est venu à bout de l’apartheid Sud-Africain – ce dont tout le monde se félicite maintenant – et est cette fois appelé par le peuple Palestinien. Pour le gouvernement israélien, c’est une menace stratégique majeure, au même titre que l’Iran. C’est dire le pouvoir que nous détenons, la puissance que nous pouvons mettre au service d’une solidarité entre les peuples, contre un Etat gouverné par l’extrême-droite, qui nie le droit international et mène une politique d’apartheid et de colonisation.

Le boycott n’est pas un acte militant individuel, au contraire, c’est un engagement collectif structuré, qui vient faire pression sur les gouvernements, les institutions, les multinationales. Cette action de boycott de la conférence de l’ambassadrice d’Israël ne vient pas faire taire une voix, au contraire : elle fait entendre une autre cause, d’une manière plus éclatante. La cause d’un peuple qui justement n’a pas le droit de s’exprimer sous peine de sanctions, d’emprisonnements… ou de mort.

Une mobilisation réussie

En quittant l’amphithéâtre, les étudiants de l’IEP n’ont pas fait taire la voix de la représentante de l’Etat israélien. Mais ils ont fait entendre la cause du boycott, la cause d’un peuple en lutte pour son indépendance et sa dignité. De manière éclatante. La prise de parole des étudiants a été filmée, et si la plupart des grands médias n’y ont accordé aucune attention, elle a tourné sur les réseaux sociaux. Les retweets se comptent en milliers, le nombre de vues sur Facebook… en millions.

Et pour obtenir ce succès, derrière le beau coup d’éclat, c’est une organisation. La direction de l’établissement ne voulait pas faire de vagues, elle n’a donc donné la nouvelle que 48 heures avant la conférence. Mais lorsque l’on peut se reposer sur des organisations, lorsqu’on arrive à mobiliser les étudiants pour travailler avec eux, on peut réussir de telles actions.

Les jeunes communistes ont su faire le lien avec les organisations dédiées spécifiquement à la Palestine, amener du matériel et des gestes militants aux étudiants. L’action, cadrée, s’est déroulée comme il le fallait. La veille, les environs de l’IEP étaient décorés aux couleurs du BDS – boycott, désinvestissement, sanctions – et le lendemain, la nouvelle se répandait comme une trainée de poudre.

Quant à l’ambassadrice, elle partait, escortée par la police, sous les slogans des étudiants engagés. Pas de partenariat tant que persiste l’apartheid. Derrière l’action d’un jour, c’est un combat de plus longue haleine qui commence, la mise en place du boycott universitaire. Que l’IEP de Rennes mette fin à son partenariat avec l’université de Tel-Aviv, et que, plus globalement, les universités françaises interrompent leur collaboration avec un Etat colonisateur. Jusqu’à la victoire : Palestine vivra !

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde