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Charonne : la police assassine !

Le 8 février 1962 une manifestation parisienne contre la guerre d’Algérie était violemment réprimée par les forces de l’ordre, causant la mort de neuf personnes au métro Charonne. A l’occasion du 56ème anniversaire de cet événement, nous sommes allés à la rencontre d’Henri Cukierman, président du Comité Vérité et Justice pour Charonne.

 

Avant-Garde : Le 8 février 1962 quelles étaient les revendications des manifestants, quelles étaient les organisations présentes, et dans quel contexte politique s’inscrivait cette manifestation ?

Henri Cukierman : C’est une manifestation qui a été décidée à la suite d’une dizaine d’attentats qui avaient été commis la veille, le 7 février 1962. Ces derniers visaient notamment André Malraux, alors ministre de la culture; Raymond Guyot, sénateur communiste; Vladimir Pozner, écrivain; deux journalistes, etc. Ces attentats étaient l’œuvre de l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète), qui voulait maintenir l’Algérie française.

Au domicile d’André Malraux, une fillette de 4 ans, Delphine Renard, est grièvement blessée, rendue aveugle. Il y a une très grande émotion après la multitude d’attentats, des centaines, qui ont eu lieu depuis le début de l’année 1961, en France et en Algérie, commis par l’OAS. Donc un appel est lancé le soir du 7 février par les syndicats pour la manifestation du lendemain, le 8 février. Il y avait la CGT, la CFTC, l’UNEF, la FEN de Seine-et-Oise, avec le soutien d’organisations politiques comme le Parti Communiste, le PSU, et la Jeunesse Communiste bien sûr. Cette manifestation de protestation avait pour objectif la paix en Algérie et contre les attentats, contre l’OAS. Elle a été interdite par le Préfet Maurice Papon et le Ministre de l’Intérieur.

 

AG: Que s’est-il passé au métro Charonne ?

HC: D’abord la manifestation est interdite malgré les demandes réitérées des syndicats. Elle n’a pas lieu à la Bastille comme prévu, mais dans différents points de rassemblement. Les manifestants se regroupent pour une part et remontent le boulevard Voltaire d’un côté, d’autres la rue de Charonne, et ils se retrouvent au Métro Charonne. A ce moment là, il était 19h30 et la manifestation se disloque, comme il avait été prévu par les syndicats. Elle se disloque à l’appel d’une part d’André Tollet (responsable de la CGT) et de Bouret (responsable de la CFTC) qui prennent la parole et indiquent que la manifestation est terminée.

Au moment de cette dispersion, les unités spéciales de la police du préfet Papon chargent les manifestants, malgré les protestations des dirigeants, malgré les interventions d’élus comme Léo Figuières. A ce moment là une partie des gens rentrent dans le métro pendant que la police charge avec ce qu’on appelait les « bidules » à l’époque, c’est-à- dire des sortes de grands manches de pioche. Ils massacrent les gens, pour ceux qui étaient sur l’avenue, et ils jettent sur ceux qui entraient dans le métro des grilles d’arbre, des tables de bistrot sur ceux qui étaient dans l’escalier. C’est là que certains sont morts, entassées les uns sur les autres. Dans d’autres endroits il y a des gens qui ont le crane fracassé, c’est difficile d’expliquer tout cela, et il y a interdiction pour les pompiers d’accéder aux blessés pour les soigner. Il y a d’ailleurs un pompier qui témoigne, qui a adhérer à la Jeunesse Communiste juste après avec quelques uns de ses camarades.

 

AG: Le travail du comité ne se résume donc pas à entretenir la mémoire du drame de Charonne, il relève aussi d’un combat politique?

HC : Oui. Le pire affront qu’on pourrait faire aux victimes serait l’oubli. Mais ça ne suffit pas. Il y a eu là une charge policière édictée par le Préfet de police Papon sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. Il y a donc à notre avis, et de l’avis de beaucoup de gens, un crime d’État. Nous voulons obtenir la reconnaissance du crime d’État à la fois pour que l’on oublie pas mais aussi pour que les familles des victimes soient reconnues comme des victimes du crime d’État et que les centaines de blessés soient aussi reconnus dans ce qu’ils ont subi. C’est un combat qui est long mais que nous voulons poursuivre.

 

AG: Une autre manifestation contre la guerre d’Algérie a également été durement réprimée, faites-vous le lien entre la lutte pour le reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 et celle de Charonne ?

HC : On fait le lien dans la mesure où la guerre d’Algérie se poursuivait depuis 8 ans et progressivement l’opposition du peuple grandissait. Il faut savoir qu’au début la grande majorité des français était abusée par le discours que ce n’était soit disant pas une guerre mais des attentats commis par des extrémistes. Progressivement la conscience est venue que c’était une guerre et par conséquent il y avait une émotion très grande face aux attentats de l’OAS, qui se faisaient conjointement avec une répression contre ceux qui réclamaient l’indépendance de l’Algérie et qui manifestaient contre ces crimes de l’OAS.

Le 17 octobre 1961 à la suite de la décision du Préfet Papon d’instaurer un couvre-feu pour les citoyens algériens, en fait des citoyens français à l’époque, le FLN a décidé d’organiser une manifestation pacifique. Les familles sont sorties, la manifestation a rassemblé des dizaines de milliers d’algériens. Ils ont été agressés par cette même police de Papon, qui les a massacrés, qui les a jetés dans la Seine. On a parlé de 200 à 300 morts, certains ont été retrouvés aux écluses à la sortie de Paris. Il y a eu des milliers et des milliers d’arrestations, et ils ont été parqués, on ne peut pas le dire autrement, au stade Charlety.

Ce 17 octobre 61 est évidemment en lien étroit avec les diverses manifestations qui ont été réprimées, comme celle de décembre organisée par les syndicats contre la guerre d’Algérie aussi. Donc il y a un lien fondamental entre les algériens qui se font massacrer en Algérie et ceux qui sont massacrés en France avec les partisans de la paix en Algérie et contre les attentats de l’OAS qui sont tués en 1962.

 

AG: Comment expliquez-vous la difficulté à obtenir de l’État la reconnaissance de son crime malgré l’ancienneté de cette affaire?

HC : Il faut d’abord comprendre que le 8 février 1962 est la conséquence de 8 ans de guerre d’Algérie. L’Algérie était une colonie française qui avait cette particularité d’être différente des autres colonies. Contrairement à ces dernières, il s’agissait de départements français, où tout le monde était français. Ça n’était pas le cas en Tunisie, au Maroc, dans les pays d’Afrique, en Indochine, etc. qui n’avaient qu’un statut de colonies. L’Algérie avait donc ce statut particulier, c’était la France. Il y avait donc là une situation tout à fait particulière résultant de 130 ans, depuis 1830, de colonisation.

La guerre d’Algérie a marqué la politique française pendant des années à cette époque, mais elle la marque encore aujourd’hui. Les conséquences de cette colonisation, de la guerre d’Algérie, de ces événements de la fin de la guerre, sont encore aujourd’hui des éléments de confrontation politique entre l’extrême droite, et la droite la plus dure, et les démocrates en France. Il y a actuellement 80 stèles et monuments à la gloire des tueurs de l’OAS qui ont été érigés dans les municipalités Front National et Les Républicains. Dans le sud de la France on connaît celle de Béziers, et de son maire, mais il y en a beaucoup d’autres. Il y a une confrontation politique de la droite, de l’extrême droite, de l’esprit colonial, contre ceux qui se battent pour la démocratie dans notre pays. Cette période est presque totalement effacée de l’histoire, notamment en direction des jeunes dans les collèges et les lycées. On n’en parle pratiquement pas mais ça a marqué et ça marque encore l’histoire de notre pays.

 

AG: L’époque dans laquelle intervient le massacre n’est pas comparable avec la notre, cependant quels sont les éléments qui rendent cette lutte d’une grande actualité ?

HC : C’est fondamentalement la démocratie qui est en cause. Le pouvoir détenu par le gouvernement et le Président de la République impose une orientation et une politique qui est contraire aux intérêts du pays et aux intérêts d’une grande majorité de gens. Il faut savoir que 75 % des français étaient favorables à un référendum pour l’autodétermination des algériens. Et lors des accords d’Evian, organisés par De Gaulle, 90 % des français y étaient favorables.

Il y avait dans le gouvernement des partisans de l’Algérie française, dont le Premier Ministre Michel Debré. Il y avait donc une division interne au gouvernement, De Gaulle étant plus favorable à des discussions et un accord.

La guerre d’Algérie, dernière guerre ouverte de la colonisation, a mené à la Ve République. C’est ce qui a permis à De Gaulle d’arriver au pouvoir en 1958 suite à la tentative de putsch fasciste des colonels à Alger. C’est lui qui organise le référendum pour la Ve République, qui a ouvert cette période politique que nous vivons avec une absence de démocratie totale dans notre pays. Une période comme celle-là marque donc l’Histoire d’un pays. Avec la Ve République les institutions démocratiques qu’on appelait « bourgeoises » perdent de leur influence, le pouvoir personnel s’installe, celui du président de la République.

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Collectif de rédaction d'Avant Garde