CC0 | Domaine Public
Éducation

Classement des lycées : évaluation, concurrence et accentuation de la fracture sociale.

En début de semaine, le ministère de l’Education Nationale a publié les “données sur la performances des lycées”. Blanquer a annoncé que “les indicateurs ne doivent pas servir à classer les lycées entre eux“. Résultat : des dizaines d’articles des presses nationales et locales classent les lycées entre eux en fonction de ces données.

Les indicateurs

L’évaluation des lycées reposent sur trois facteurs : le taux de réussite au baccalauréat, le taux d’accès de la seconde, de la première et de la terminale au baccalauréat, à savoir la probabilité qu’un élève obtienne le baccalauréat à l’issue d’une scolarité entière dans l’établissement, et le taux de mentions au baccalauréat.

Chacun de ces facteurs va présenter le taux “réel” et le taux “attendu”. Le taux réel étant les données brutes, par exemple du nombre de bacheliers par rapport au nombre de lycéens qui se sont présentés à l’examen, et le taux attendu est le taux qui est calculé en fonction des données des années précédentes et des lycées ayant des caractéristiques sociales communes. C’est donc une estimation de ce qui aurait dû être le résultat. La différence entre les deux montre si le lycée a fait mieux qu’attendu ou non. Si la différence est négative c’est qu’il y a un moins bon résultat que les années précédentes et/ou de moins bons résultats que les lycées ayant des caractéristiques communes et le contraire si le résultat est positif. Une telle différenciation laisse une libre interprétation que la qualité de l’enseignement se serait détériorée d’une année à l’autre et/ou que la qualité de l’enseignement serait plus ou moins meilleur les lycées ayant des caractéristiques communes.

Or la différence entre le résultat attendus et le résultat réel est censé montrer que l’établissement a permis de faire progresser les élèves ou non. Ces données ne sont pas fiables et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, si un lycée obtient une différence élevée ça peut être parce qu’il a reçu de bons élèves, dotés de bonnes méthodes de travail, qui ont pu obtenir le baccalauréat sans effort particulier de sa part. Deuxièmement, et c’est ce que montre le classement ce sont les établissements à faible effectif (moins de cent voir même moins de cinquante) qui bénéficie de cet indicateur car d’une année à l’autre les taux peuvent être différents. En revanche dès que les effectifs sont plus conséquents, la différence de panel de lycéen se présentant d’une année à l’autre au baccalauréat est plus que marginal. Par conséquent ce facteur qui est censé évaluer les lycées ayant permis “de développer chez des élèves, peut être moins bien dotés au départ, les connaissances et les capacités qui ont permis leur succès”, n’est pas fiable.

Avant même de parler du classement, nous nous attarderons sur les indicateurs d’évaluation qui déjà portent en eux les effets pervers d’amplification de la fracture sociale entre les établissements scolaires.

Les autres indicateurs que celui de la différence entre le taux réel et le taux attendu se baser uniquement sous le prisme des résultats ce qui a des effets désastreux.  En effet, un établissement pour avoir une “bonne évaluation” a tout intérêt d’avoir le meilleur taux de réussite et le meilleur taux de mention au baccalauréat. Les conséquences de prendre de tels indicateurs sont que les établissements se voulant être des établissements d’élites vont essayer de se “débarrasser” des lycéens qui risquent de diminuer leur taux de réussite. Ce phénomène  va amplifier la fracture entre les lycées dit “d’élites” et les lycées dit de “périphéries”. Ces conséquences sont d’ailleurs déjà observables entre le privé et le public. Certains établissements privés ne se cachent même plus de ne pas accepter les individus qui ont une moyenne jugée trop basse d’une année à l’autre.

C’est bien pour cette raison, que si nous nous attardons au classement des lycées fait par les médias, nous voyons en haut du classement les lycées privés qui ont les meilleurs taux de réussite et avec pour beaucoup d’entre eux, un taux de réussite au bac de 100%. De tels résultats qui semblent s’approcher de la perfection, ne veulent pas pour autant dire que les qualités de l’établissement et de l’enseignement sont excellentes. Ces chiffres cachent souvent une autre réalité et montrent les effets pervers d’une telle évaluation. Les lycées qui affichent de tels résultats au bac sont des lycées qui mettent en place dès la seconde des formes de sélections pour soigner leurs statistiques, un élève ayant une moyenne trop basse sera dissuadé de continuer sa scolarité dans cet établissement voire même se verra refuser l’entrée en première.

Au contraire des établissements peuvent avoir des taux plus bas que la moyenne parce qu’ils acceptent justement l’ensemble des lycéens qui ont été rejetés par les autres établissements. La plupart de ces établissements ont d’ailleurs de nouvelles méthodes de pédagogies et offrent une qualité d’enseignement parfois meilleure que dans les établissements dit “d’élite”. Cela est tout à leur honneur et pourtant ils seront tout de même jugés comme plus mauvais que les lycées “d’élites” qui ont mis en place une sélections dès la seconde.

Le classement

Une fois les données publiées sur le site de l’éducation nationale de nombreux médias nationaux et locaux ont repris ces données et se sont donnés à coeur joie d’effectuer un classement entre les différents établissements. Les classements peuvent varier d’un média à l’autre en fonction des données qu’ils préfèrent mettre en avant (taux de réussite au bac, taux de mentions, différence entre résultat attendu et résultat effectif, etc). En revanche même si les classements peuvent légèrement différer, la logique reste la même, les médias prennent toujours en comptent soit le taux de réussites au bac soit le taux de mentions, soit les deux. A ces taux certains médias ajoutent la différence entre le résultat attendus et le résultat effectif qui est censé montrer que l’établissement a permis de faire progresser les élèves ou non. En revanche ce dernier facteur est toujours mélangés aux autre donc le résultat du classement est forcément faussé,  qui plus est, ces données ne sont pas fiables et cela pour toutes les raisons que nous avons citées plus haut.

Dans tous les cas, les deux indicateurs toujours repris par les médias sont ceux du taux de réussite du bac et du taux de mentions, par conséquent ce sont ces deux indicateurs qui déterminent les classements entre les établissements.    

Que disent ces classements ?

Rien d’étonnant dans les classements, on voit en tête un grand nombre de lycées privés, le plus souvent se situant en centre-ville ainsi que quelques “grands” lycées publics, bien souvent situés au coeur de Paris, ensuite on voit les lycées publics de centre-ville, puis, en queue de peloton les lycées situés dans des zones dites “périphériques” en banlieu ou dans des zones avec une faible densité de population.  Sociologiquement, les lycées avec les meilleurs taux de réussite sont les établissements fréquentés par les enfants issus des milieux les plus aisés, et au contraire les lycées en bas du tableau sont ceux avec les jeunes issus des catégories populaires.

Les conséquences d’un tel classement

Ce classement lié avec Parcoursup.

Dans l’inscription sur la plateforme Parcoursup, les lycéens sont obligés d’inscrire les établissements dans le(s)quel(s) ils ont suivi leur scolarité. Or, une des variables les plus déterminantes pour classer les dossiers entre eux est le lycée d’origine. De nombreux algorithmes locaux de Parcoursup incluent comme variable les données de ces évaluations d’établissements. Ainsi, un lycéen ayant un baccalauréat dans un lycée ayant un plus faible taux de réussite que la moyenne aura très peu de chance de se faire accepter dans la filière de son choix. Par conséquent, même si les indicateurs “ne sont pas censés être là pour faire un classement entre les lycées” les algorithmes locaux peuvent sélectionner les dossiers en fonction classements obtenus via ces indicateurs. Ce phénomène ne va aller qu’en s’empirant avec la réforme du bac où de fait le classement des lycées aura directement un impact sur la valeurs du baccalauréat..

Dans ce sens, il va y avoir une stratégie de la part des familles les plus aisées de mettre leurs enfants dans les lycées “les mieux notés”. Ce phénomène va forcément profiter aux lycées privés et aux lycées de centre-ville. Les familles les plus aisées, qui habitent dans le secteur d’un lycée qui est en queue de peloton du classement, vont chercher à mettre leurs enfants dans un autre lycée pour que ceux-ci aient le plus de chance d’être, par la suite, acceptés dans la filière de leur choix.  

Ce classement va donc amplifier plus que jamais les fractures sociales qui peuvent exister entre d’une part les lycées de centre-ville qui auront les élèves avec les meilleurs résultats, et d’autre part les lycées de périphéries. Les évaluations et les classements inhérents à ces évaluations vont amplifier d’années en années ce phénomène et les écarts entre les établissements risquent d’être toujours de plus en plus grands.

Même logique de mise en concurrence des établissements que sur les universités

Cette logique de mise en concurrence et de classement entre les établissements existe déjà à l’université, et on ressent les conséquences plus que jamais aujourd’hui.

Certaines universités sont considérées comme des établissements d’élites ; le plus souvent ce sont ceux qui se situent dans Paris intra-muros ; quand d’autres sont considérés comme étant de seconde zone. Ce classement entre les universités a une conséquence sur la valeur du diplôme. Un diplôme obtenu dans tel type d’établissement n’aura pas la même valeur qu’un diplôme obtenu dans un autre établissement. Schématiquement un master obtenu dans une grande université parisienne n’aura pas la même valeur qu’un même master obtenu dans un site délocalisé de l’université de Picardie Jules Verne. Alors même que la valeur d’un diplôme a un effet déterminant dans les débouchées professionnels. Ces inégalités territoriales traduisent le plus souvent des inégalités sociales, les enfants issus des milieux les plus aisés sont dans les grandes écoles parisiennes, quand ceux issus de milieux plus populaires sont présents dans les autres universités de provinces.

De plus, dans l’enseignement supérieur le financement des universités varient en fonction de ce classement. Les universités et écoles d’élites vont avoir plus de financements que les autres universités. Or, le financement plus ou moins grand a un impact sur la qualité de l’enseignement qui lui même a un impact sur la valeur du diplôme. A cause de ce phénomène, certaines universités sont aujourd’hui en faillite et sont obligées de fermer des sites comme nous pouvons l’observer aujourd’hui avec la fermeture de nombreux sites délocalisés partout en France.

Les réformes aujourd’hui mises en place dans l’enseignement secondaire et particulièrement dans le lycée suive les mêmes logiques que les réformes qui ont été mises en place dans l’enseignement supérieur depuis les années 80. Tout laisse à supposer que des logiques similaires à celles qui se passent dans l’enseignement supérieur s’appliqueront dans le secondaire au fil des années.