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Colombie : « Iván Duque prétend rafraîchir l’image de l’oligarchie »

Le 17 juin dernier, Iván Duque remportait le second tour des élections présidentielles colombiennes avec 54,03 % des voix, signant ainsi le retour au pouvoir des secteurs les plus réactionnaires et corrompus du pays. Son opposant, Gustavo Petro, obtenait lui 41,77 %, obtenant le plus haut score jamais obtenu par un candidat de gauche aux élections présidentielles, avec plus de 8 millions de voix.

Dans cet entretien, Jhonny Alejandro Marín, organisateur national de la Jeunesse communiste colombienne JUCO, revient sur le nouveau panorama politique et social, les menaces pesant sur les processus de paix et les perspectives du mouvement social et populaire.

Comment analysez-vous la victoire d’Iván Duque aux élections présidentielles ?

La victoire d’Iván Duque est la reconfiguration d’un projet de la classe dominante. Cette reconfiguration prétend rafraîchir l’image de l’oligarchie colombienne et l’une de ses caractéristiques est de contenir le mécontentement, de fragmenter les expressions organisées et de mobilisation, en appelant à un grand dialogue national pour noyer les processus de mobilisation.

Ceci est fait en distribuant des prébendes et des palliatifs à la crise, en favorisant la cooptation des dirigeants et de la base sociale et populaire. Rapidement, le modèle d’accumulation se réinvente, la spoliation est légalisée et la violence politique et économique dont souffrent les plus démunis du pays est occultée.

Tout cela est cimenté par une stratégie de construction d’un projet néoconservateur, où puissent transiter les expressions les plus rétrogrades de la classe dominante, sans mettre en danger leurs profits, vers une idée modernisatrice sans modernité dans les structures de l’État, de la politique, de l’économie et du social. Ceci implique qu’il y aura quelques changements cosmétiques, mais dans l’essentiel de la politique gouvernementale il n’y aura pas de réformes qui visent à dépasser les niveaux d’inégalités sociales – comme par exemple la réforme agraire et la politique de substitution des cultures illicites.

Cette politique sera accompagnée de l’étirement de la mise en œuvre des accords de paix avec les FARC, et de la réduction du profil politique de la sortie politique et négociée du conflit avec l’ELN. Tout ceci dans le but de maintenir les politiques anti-drogues de la Maison blanche, afin de continuer à influer sur la hausse des prix de celles-ci et d’obtenir de ce fait plus de profits du narcotrafic.

Quel impact pour le mouvement social et populaire ? Pour les processus de paix avec les FARC et l’ELN ?

Ce sont deux sujets distincts mais reliés.

En ce qui concerne l’accord de paix avec les FARC, la stratégie d’Iván Duque est de ne pas les implémenter, en produisant un discours ambigu qui sème la confusion dans la communauté internationale, de renforcer les secteurs va-t-en-guerre et militaristes dans le pays, ainsi que la relation avec Washington. Il cherche ainsi à créer du désespoir chez les FARC, pour les diviser du fait de l’absence de mise en œuvre des accords, et à obliger ainsi l’ELN à poursuivre le conflit armé en abandonnant le dialogue du fait de l’inexistence de garanties.

Ceci dans le but de maintenir un discours et une politique affirmant le besoin d’une sortie militaire au conflit et le maintien d’une politique contre-insurrectionnelle et anticommuniste. Dans le cas du mouvement social et populaire, la stratégie est de diviser, fragmenter et coopter ses membres.

L’Amérique latine fait actuellement face à une offensive des droites et de l’impérialisme. Comment le nouveau gouvernement colombien s’inscrit-il dans ce processus ?

Le gouvernement sortant et le nouveau maintiennent une même ligne au plan international, leurs différences sont uniquement sur le plan interne. La Colombie s’incruste aujourd’hui dans l’OTAN, l’OCDE et dans l’Alliance du Pacifique. Sa pratique et sa politique internationales continueront à rechercher la fragmentation de l’intégration latino-américaine, à être une plateforme médiatique et politique pour déstabiliser les gouvernements de gauche et alternatifs du continent, et à favoriser la présence militaire nord-américaine.

La Colombie dispose d’une position géopolitique privilégiée dans le continent et dans le monde, c’est pourquoi ce qui se passe dans notre pays affecte directement d’autres régions. En vertu de cette thèse, nous continuons à insister sur le fait que la paix de la Colombie est la paix du continent et doit aboutir à retirer un avantage stratégique aux intérêts impérialistes.

Comment évaluez-vous la campagne de Gustavo Petro ? Quelles sont désormais les perspectives et les défis de la gauche et plus particulièrement de la JUCO ?

Plus qu’une lecture du caudillo lui-même, il faudrait centrer l’analyse sur les secteurs sociaux qui ont manifesté leur rejet de l’establishment. Il y a un mécontentement croissant, influencé et animé par les secteurs de jeunesse, qui veulent un changement et sont fatigués de la continuité de la classe dominante, qui approfondit les inégalités sociales. Petro réussit à recueillir ce sentiment et la campagne de Colombia Humana a le potentiel de se convertir en une plateforme qui mobilise ce rejet.

Devant les résultats du processus de mobilisation et le panorama électoral, nous devrions dire avec Julio Cortázar que « Rien n’est perdu si l’on a le courage de proclamer que tout est perdu et de recommencer à zéro », car tant qu’il existe une volonté il ne peut y avoir de défaite stratégique.

Notre tâche en tant que JUCO, et plus généralement celle du mouvement social et populaire, est d’avancer dans un projet qui permette la reconfiguration de la confrontation avec la politique néolibérale et néoconservatrice. Il faut le faire en comprenant que les formes de la construction de confluences et de convergences doivent aujourd’hui être cimentées dans des scénarios d’unité d’action programmatique et de plateformes, articulées dans leurs revendications nationales et territoriales, permettant ainsi de mobiliser contre les politiques néolibérales, en impulsant un approfondissement et une radicalisation du projet anti-système.

C’est dans ce sens que nous croyons que le XVIème congrès de la Jeunesse communiste colombienne, qui se tiendra du 18 au 20 août, pourra fournir les contributions et adopter les définitions qui seront les plus utiles aux jeunes Colombiens et au pays en général, pour réussir ainsi à avancer sur des revendications historiques, telles que l’éducation gratuite et universelle à tous les niveaux, les garanties d’accès au sport, à la culture et au travail digne pour les jeunes.

Nous n’avons jamais souhaité la guerre ; nous voulons y mettre un terme et transformer l’obscure réalité politique, sociale et économique que vit notre pays en la somme colorée d’espoirs et de joies qui rendra possible la démocratie et la paix.

Rédaction
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Collectif de rédaction d'Avant Garde