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FRANCE

Dépasser, renverser ou abolir le capitalisme ? Un serpent de mer communiste

Faut il abolir, renverser, ou dépasser le capitalisme ? Derrière ce débat d’apparence sémantique se cache un problème initial de traduction qui a conduit à des affrontements au sein des communistes sur la nature de la perspective révolutionnaire voulu.

« Il y a ici à rappeler la double signification de notre terme allemand « aufheben ». Par « aufheben », nous entendons d’abord la même chose que par « hinwegräumen » (abroger), « negieren » (nier), et nous disons en conséquence, par exemple, qu’une loi, une disposition, etc., sont « aufgehoben » (abrogées). Mais, en outre, « aufheben » signifie aussi la même chose que « aufbewahren » (conserver), et nous disons en ce sens que quelque chose est « wohl aufgehoben » (bien conservé). Cette ambiguïté dans l’usage de la langue, suivant laquelle le même mot a une signification négative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l’on ne peut absolument pas aller faire à la langue le reproche de prêter à confusion, mais on a à reconnaître ici l’esprit spéculatif de notre langue, qui va au-delà du simple « ou bien – ou bien » propre à l’entendement. »

  1. W. F. Hegel, Science de la logique dans l’Encyclopédie

Le débat est plus que centenaire, mais toujours aussi vivant. Il traverse les maisons d’édition, les traducteurs, les universités et les débats du mouvement communiste. Le Parti Communiste Français et le Mouvement Jeunes Communistes de France ne font pas exception, et leurs congrès qui se sont tenus respectivement en novembre 2018 et janvier 2019 ont fait honneur à cette tradition consistant à attribuer aux différentes traductions des arrière-pensées politiques.

Lost in translation

Pour comprendre la confusion qui règne dans le débat, il faut revenir à ses origines. Lorsqu’il utilise le verbe allemand « aufheben » dans sa Science de la Logique, Hegel ne pense pas à la perspective d’une transformation sociale, mais à l’auto-mouvement du réel qui se manifeste dans la réalité qui nous entoure, passé présente et future. Ainsi, par exemple, la graine est « aufgehoben » (supprimée-conservée) dans l’arbre qui pousse à partir d’elle, et l’arbre est « aufgehoben » dans le fruit qui pousse sur une de ses branches. Ce verbe qui nous pose tant problème aujourd’hui est plutôt une bénédiction pour le vieux philosophe idéaliste, qui y voit le mot parfait pour qualifier un mouvement paradoxal par lequel un « quelque-chose », est déterminé à passer dans un « autre chose », et à la fois se conserve et se supprime, se conserve en se supprimant. Ce terme est la clef de voûte de l’arsenal conceptuel de la pensée dialectique de Hegel : il permet de nier l’objet qui nous apparaît d’ordinaire immédiat et évident, comme une réalité autonome et autosuffisante, existante de toute éternité et complètement indépendante des autres objets, tout en conservant cet objet comme un moment du réel, le réel étant la totalisation du processus dont les « réalités » que nous croyons immédiates et autonomes ne sont que des moments.

Marx, à maints égards héritier de la pensée de Hegel, réutilise ce concept, et pose ainsi à ses successeurs et à ses traducteurs le même problème. Aux Editions Sociales, on trouve principalement deux traductions : « relever » chez le jeune Marx, notamment dans l’Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, et « abolir », dans des œuvres plus tardives. « Relever » est une traduction équilibrée pour un texte philosophique de jeunesse : le verbe garde les deux dimensions, « élever » à un niveau supérieur, au niveau d’un moment d’un processus plus englobant, et « prendre la place », « prendre la relève», « destituer ». Marx dit dans le texte cité ci-dessus « La philosophie ne peut être réalisée (verwirklichen) sans la suppression (Aufhebung) du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie ». Le prolétariat est en acte la dissolution de toutes les classes dominées, il n’est pas immédiatement une classe sociale à proprement parler, puisque dans le capitalisme seule la bourgeoisie est assez consciente de son unité et de ses intérêts pour constituer réellement une classe sociale. Une classe, dit Marx, n’existe qu’en tant que les individus qui la composent sont unis par une même lutte. La victoire du prolétariat coïncide, à long terme, avec sa suppression, puisque le communisme est une société sans classes.

L’Aufhebung du capitalisme

Ce qui intéresse particulièrement les communistes, c’est lorsqu’il est question d’ « Aufhebung » dans une perspective révolutionnaire plus concrète (les textes de jeunesse sont encore très philosophiques et spéculatifs). « Aufhebung » de l’Etat, de la classe dominante, de la division du travail, des rapports sociaux capitalistes et, in fine, du capitalisme lui-même. Le problème est qu’il est difficile en français de trouver un seul et même mot pour exprimer toutes ces perspectives. Prenons l’Etat : en tant qu’il est l’émanation de la bourgeoisie et son instrument pour maintenir en place les rapports sociaux d’exploitation, l’Etat doit être détruit. Mais en tant qu’il est le « monopole de la violence physique légitime », l’Etat doit également être conservé et utilisé par la classe ouvrière contre la bourgeoisie. C’est ce que Lénine nomme « dictature du prolétariat », ou bien l’organisation du prolétariat en classe dominante, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir par la majorité de la population contre la minorité bourgeoise revancharde. Dans l’Etat et la révolution, Lénine souligne que c’est dans sa forme bourgeoise que l’Etat est renversé par la révolution, et non dans sa forme générale de pouvoir spécial de répression. Le prolétariat a besoin d’un Etat pour maintenir la pression sur l’ancienne classe dominante déterminée à reconquérir son pouvoir. En ce sens, prétendre « renverser l’Etat » n’a pas de sens puisque, dans notre perspective révolutionnaire, nous voyons à un peu plus long terme, et nous savons que la révolution aura besoin d’un pouvoir « prolétarien » pour empêcher la bourgeoisie de reprendre le contrôle, pour planifier l’économie, la production des moyens de subsistance, et éventuellement pour se défendre contre les agressions de pays capitalistes (la révolution russe est un bon exemple dans ces trois situations).

Concernant le mode de production capitaliste, la situation est tout aussi épineuse. Il n’est pas question de parler d’abolition, tant ce mot semble désuet et naïf pour décrire une entreprise aussi ambitieuse. « Abolir » le capitalisme est le rêve d’une petite bourgeoisie qui s’émerveille de son propre romantisme en se sachant suffisamment en sécurité pour ne pas avoir à prendre au sérieux cette perspective. Le capitalisme est un mode de production, une façon particulière de produire des biens et services qui, en dépit de ses mutations spectaculaires, repose toujours sur le même principe : avoir une masse d’individus n’ayant rien d’autres à vendre que leur force de travail (les prolétaires), libres de la vendre sur le marché du travail, et forcés de la vendre sous peine de mourir de faim, et avoir des acheteurs de force de travail qui détiennent des capitaux qui n’attendent qu’un apport de travail pour prendre de la valeur (les bourgeois). Il repose ainsi sur l’unité dialectique entre des moyens de production (machines, outils, technologie, terrains, ressources naturelles, ouvriers et travailleurs en tous genres, avec divers degrés de formation et de qualité de vie, entre autres) et des rapports sociaux (qui régissent les rapports entre les deux classes, et la division du travail entre producteurs et possesseurs des moyens de production). Voulons nous « renverser » le capitalisme ? Oui et non. Assurément, nous voulons renverser les rapports sociaux de production capitalistes. Mais nous ne voulons pas renverser les moyens de production formidables qui ont émergé sous le capitalisme et qui se sentent à présent à l’étroit dans les cadres capitalistes. Ces forces productives, nous voulons plutôt les conserver et leur permettre d’accéder grâce au communisme à un nouveau développement qui permette au travail humain de produire plus facilement et plus rapidement tous les moyens qui nous assurent une existence confortable et libre.

Dans le capitalisme, nous voulons assurément renverser les rapports sociaux bourgeois aliénants et la bourgeoisie elle-même en tant que classe, c’est-à-dire les abolir, les nier, leur retirer leur pouvoir. Mais nous voulons conserver, développer et élever le travail (notre rapport à la nature), les travailleurs et le capital accumulé, qui est en fait du travail passé accumulé et cristallisé dans des objets techniques et culturels (machines, outils, technologies etc.).

Des arrière-pensées réformistes ?

Le terme « dépasser » est souvent regardé avec méfiance, comme étant le début d’une dérive réformiste. On attribue aux partisans du « dépassement » du capitalisme l’arrière-pensée d’une volonté d’adaptation au capitalisme avec quelques aménagements social-démocrates, ou la création d’un capitalisme à visage humain. Pourtant, ce terme de dépassement correspond sans doute mieux que tous les autres à notre perspective vis-à-vis du capitalisme. Dépasser le capitalisme, c’est comprendre le rôle historique incontournable du capitalisme et la nécessité de sa disparition. Dans le livre I du Capital, Marx rappelle que « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle ». La possibilité objective de renverser la domination bourgeoise et d’abolir les rapports sociaux bourgeois n’émerge que lorsque les conditions sont réunies ou au moins lorsque ces conditions commencent à se mettre en place.

Le mot « Aufhebung » utilisé par Marx comporte tellement de dimensions qu’il est apparemment impossible en français avec un seul mot d’en rendre entièrement compte. Mais il est sûr et certain que les traductions se voulant les plus « radicales », les plus révolutionnaires et les plus marxistes, notamment le « renversement du capitalisme », passent complètement à côté de la richesse de l’analyse marxiste, et retombent dans des pensées anarchistes ou pré-marxistes. Comme souvent, le fétichisme des mots et leur usage pour impressionner et en imposer remplacent le dur travail d’analyse du réel et l’étude de la théorie marxo-engelsienne, et la dialectique matérialiste de Marx se sclérose en une sophistique à usage purement rhétorique, tant et si bien que deux points de vue opposés peuvent se jeter mutuellement à la face des grands concepts comme « matérialisme » ou « dialectique » sans avoir une idée claire de ce dont ils parlent, simplement parce que les mots ont un poids, surtout en politique, et qu’ils ont tendance dans les débats à remplacer avantageusement une argumentation rigoureuse. Pour emprunter une expression à Spinoza, on dirait que le culte des mots est le dernier refuge de l’ignorance (Spinoza, Ethique, I, Appendice : la religion, « asile de l’ignorance »), ils sont le cache-sexe d’un défaut de formation. Abolir et Renverser ont une dimension unilatérale de négation pure. Dans le dépassement, il y a quelque chose qui persiste dans le présent. Ainsi, les modes de production précédents n’ont pas été abolis mais dépassés par le capitalisme, qui en a conservé certaines caractéristiques, certains acquis. Le terme français « dépasser » est ambigu, car dépasser quelque chose, dans le langage courant, exprime un mouvement parallèle qui laisse l’objet dépassé intact. Aussi « dépasser le capitalisme » serait inoffensif pour le capitalisme. Mais le français admet une autre définition de dépasser, qui intègre la dimension négative de la suppression, de la négation. Dépasser une peur, par exemple, c’est la travailler, la comprendre et, enfin, la supprimer dans sa forme paralysante. Il y a une dimension de combat dans le dépassement qu’on ne trouve pas forcément dans le mot « abolir », platement législatif, et une dimension processuelle qu’on ne retrouve pas dans le mot « renverser », qui prend le moment charnière du basculement du pouvoir d’une classe à une autre indépendamment de tout le processus révolutionnaire qui l’a précédé, et de toute la construction politique et sociale qui va s’ensuivre pour éliminer réellement les derniers vestiges des rapports sociaux capitalistes. Là aussi, l’histoire de l’URSS est riche en enseignements sur la naïveté de la traduction d’Aufhebung par Abolition ou Renversement. En URSS, le travail de dépassement du capitalisme a été un effort constant, parfois infructueux, connaissant des victoires mais aussi des revers significatifs. Tout n’était pas gagné dès la prise du palais d’hiver. De la même manière qu’en psychanalyse le retour du refoulé est le signe qu’un traumatisme n’a pas été « dépassé » mais seulement refoulé, dans le marxisme le capitalisme ne disparaît pas une fois pour toutes lorsque le prolétariat renverse l’Etat bourgeois et se constitue en pouvoir prolétarien. L’expérience de la Commune et des révolutions du XXème siècle nous apprend que ce n’est que le début du combat.

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Le mouvement communiste se rapproche-t-il de la pureté révolutionnaire en adoptant le principe du « renversement » du capitalisme comme objectif ? Peut-être sur le plan de la rhétorique et de la communication politique y trouve-t-on quelques avantages, mais cela se fait au prix du renoncement à une pensée marxiste qui n’est jamais simple ou unilatérale, mais toujours complexe, dynamique et dialectique. Abolition et renversement  ignorent la complexité du réel et présentent la révolution comme un événement, et non comme un processus. Notre approche de la révolution est au contraire celle d’un processus se déroulant avant, pendant et après les événements insurrectionnels qui passent souvent à tort pour être à eux seuls la révolution. Le dépassement du capitalisme commence en germe dans le capitalisme lui-même, dans ses contradictions systémiques et dans la lutte politique du prolétariat, et il se poursuit longtemps après la prise du pouvoir d’Etat par les révolutionnaires.

Ainsi faudrait-il dire que nous souhaitons bel et bien renverser le pouvoir de la bourgeoisie, afin d’abolir les rapports sociaux capitalistes pour enfin dépasser le capitalisme lui-même en engageant une transition vers un mode de production supérieur qui, à partir des avancées et acquis techniques et sociaux du capitalisme, place non plus le profit mais l’intérêt général, le libre développement et l’émancipation de chacun, au cœur de ses objectifs.