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Du Franc CFA à l’Eco, la domination monétaire de la France s’amende

Dans de nombreuses ancienne colonies françaises d’Afrique, la France maintient son rôle de puissance néocoloniale via l’instrument monétaire : le Franc CFA. Pour les partisans de la sortie du Franc CFA, la monnaie est un attribut de souveraineté nationale. Le chemin de la souveraineté et de l’autonomie passe par le libre exercice de la politique monétaire. Le Franc CFA est une entrave à cette souveraineté. Il va néanmoins connaître des changements dans plusieurs pays puisque le projet d’une nouvelle monnaie unique tente de voir le jour : l’Eco. Mais que signifie ce changement pour les pays qui adopteront cette monnaie ?

La « zone Franc », sa composition et son fonctionnement

Le Franc CFA est créé en 1945. Il est instauré à la signature des accords de Bretton Woods et sera dénommé dans un premier temps le Franc des Colonies Françaises d’Afrique. Sa valeur est alors fixée sur le franc français. Suite à la décolonisation, le franc CFA va changer de nom et les états de la zone Franc vont se doter d’une nouvelle organisation, avec la création de deux institutions bancaires : La Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque centrale des Etats de l’Afrique équatoriale et du Cameroun (BCEAEC).

Depuis le milieu des années 90, cette zone franc se décompose en deux zones monétaires, avec deux appellations distinctes : “franc de la Communauté Financière d’Afrique” pour les pays membres de l’UEMOA (l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine), et “franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale” pour les pays membres de la CEMAC (Coopération économique et monétaire d’Afrique Centrale). Cet ensemble monétaire comprend aujourd’hui 14 pays (8 dans l’UEMOA et 6 dans la CEMAC).

La valeur du CFA est déterminée parallèlement à celle de l’euro dans un système de parité fixe avec la monnaie utilisée en France. Concrètement, c’est la valeur de l’euro qui fixe la valeur du FCFA (1€ = 655 FCFA). Ce système permet en outre de  maintenir une garantie : le Trésor Français s’engage à payer les sommes dues en cas d’incapacité pour les états membres d’assurer des paiements de dettes. La contrepartie à cela est que les pays rattachés aux deux banques centrales (BCEAO et BCEAEC) doivent verser la moitié de leurs liquidités auprès du Trésor français. Cette situation est lourde de conséquence puisque les états sont privés de ressources qui permettraient de mettre en place des politiques de développement d’infrastructure et de l’économie réelle.

Le souci Français de la « stabilité monétaire »

A l’issue d’une réunion des 14 états membres de la zone Franc ainsi que de la France, le ministre français de l’économie Bruno Le Maire déclarait « être ouvert à une réforme ambitieuse du Franc CFA » avant de vanter les effets que le FCFA aurait d’après lui sur l’économie Africaine : la stabilité et la prospérité. La stabilité qu’apporte le FCFA est bien réelle: il n’y a pas d’inflation et les accords de garantie avec le Trésor Français empêchent toute crise monétaire majeure.  Mais à analyser le taux de pauvreté dans les pays subsaharien, parler de prospérité sonne comme une mauvaise blague de la part du gouvernement français.

En réalité, le fonctionnement de la zone Franc et sa stabilité apporte surtout des bénéfices aux grandes multinationales françaises. Notamment grâce à deux principes importants : la libre convertibilité du FCFA en euro et la libre circulation des capitaux entre la zone franc et la France. Alors que les échanges commerciaux entre pays de l’UEMOA et de la CEMAC oscillent entre 10 et 15%, les échangent avec l’Europe sont à plus de 60%.

Cet objectif de stabilité monétaire limite également les politiques d’investissement dans le développement de l’économie locale. En l’absence d’investissement intérieur, les pays de la zone franc se retrouvent dans une situation de dépendance aux investisseurs étrangers. Il résulte de ce fonctionnement un cercle vicieux où une monnaie trop forte est inadaptée à une économie locale trop faible mais aussi des exportations quasiment impossibles.

L’Eco : nouveau nom, même système ?

Les critiques vis-à-vis du Franc CFA en Afrique ne sont pas nouvelles et montent de plus en plus dans les sociétés africaines, qui ont réfléchies à un nouveau système pour s’affranchir de l’emprise de l’état français.

C’est le cas de la CEDEAO qui a été la première institution d’Afrique de l’Ouest à vouloir créer une nouvelle monnaie unique : l’Eco. Pour se faire, la CEDEAO va élaborer un processus d’intégration monétaire qui permettra de passer à une monnaie unique. Suite à des difficultés ne permettant pas d’établir une homogénéité économique entre les pays de la zone, le lancement de l’Eco a été plusieurs fois reporté. Ceci dit, une ligne directrice primordiale avait été établie : le rattachement de l’Eco à plusieurs monnaies (au contraire du rattachement seul à l’Euro).

Dans la foulée, Emmanuel Macron et Alassane Ouattara ont annoncé en décembre 2019 l’aboutissement d’une « réforme historique » de la monnaie dans l’UEMOA. Cette annonce est en réalité un pied de nez à la CEDEAO et la dernière chance pour la France de maintenir ses intérêts économiques en Afrique : tout changer pour que rien ne change.  

Si cette réforme va donner lieu à plusieurs changements, elle va reprendre le nom de l’Eco initialement décidé au sein de la CEDEAO. Parmi les réformes, celle de la gouvernance de la monnaie : la France va retirer ses administrateur de la BCEAO. En revanche, un représentant dit « indépendant » continuera d’y siéger pour surveiller les réserves. La fin du dépôt des 50% de réserve de liquidités au Trésor Français est annoncée. Là encore en revanche, la France reste garante de la monnaie qui conserve sa parité avec l’euro. L’éco restera donc une monnaie forte, pas adaptée à l’économie des pays qui l’utilise, mais parfaitement adaptée aux investisseurs et entreprises européennes qui pourront sécuriser les bénéfices et les transférer librement sur la zone euro.

Pas de gros bouleversement avec cette nouvelle monnaie donc, d’autant plus qu’en cas de crise, la France se réserve le droit de revenir dans une instance de décision. Une réforme monétaire qui aura pour effet politique de conforter la place de la France dans une situation de forte contestation.