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Eddie Jacquemart (CNL) : “Pour nous, le logement est un bien de première nécessité qui doit être sorti des logiques marchandes et être au cœur d’une grande politique publique du logement”

Le logement constitue le premier poste de dépense pour les étudiants et les étudiantes, qui subissent de plein fouet les effets de la crise accentuant une précarité déjà existante. Entretien avec Eddie Jacquemart, Président de la Confédération Nationale du Logement (CNL)

Eddie Jacquemart, Président de la Confédération Nationale du Logement (CNL) Eddie Jacquemart, Président de la Confédération Nationale du Logement (CNL)

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la CNL ?

Alors que nous célébrons les 150 ans de la Commune, j’aime à rappeler que la Confédération nationale du Logement a été créée en 1916 à l’initiative des femmes.  Nous sommes une organisation confédérée, avec plus de 86 fédérations départementales, y compris en outre-mer, et nous avons plus de 70.000 familles adhérentes.  Lors des dernières élections des locataires dans le parc HLM en 2018, nous avions plus de 600 élu-e-s, ce qui fait de nous la première association représentative des locataires. 

Depuis sa création notre organisation se mobilise pour que chacune et chacun puisse avoir un toit. Pour nous, le logement est un bien de première nécessité qui doit être sorti des logiques marchandes et être au cœur d’une grande politique publique du logement. La CNL, à côté du logement, a également deux autres agréments. Nous sommes ainsi reconnus comme association de défense des consommateurs et de jeunesse et d’éducation populaire. 

Comme nous avons coutume de le dire, la Confédération Nationale du Logement est présente des cages d’escaliers aux couloirs de l’Assemblée Nationale en passant par les conseils d’administration des bailleurs sociaux pour porter la voix des habitantes et habitants.  

La crise a été un catalyseur d’une précarité étudiante déjà existante et dénoncé à de multiples reprises par les organisations étudiantes et de jeunesse, et les associations comme la CNL. Selon vous en quoi cette précarité est le résultat des politiques libérales menées en France depuis des années ?

Depuis des années les choix libéraux engagés par les gouvernements successifs n’ont eu de cesse d’accentuer la précarité des étudiant-e-s, et je dirais même la précarité dans toute la société. La crise du COVID n’a fait que mettre en lumière une situation déjà existante.  En 2018, selon l’observatoire national de la vie étudiante, 20 % des jeunes de 18 à 24 ans vivaient sous le seuil de pauvreté. Aujourd’hui beaucoup de gens s’émeuvent, et à juste titre, de voir les étudiant-e-s faire la queue devant les banques alimentaires pour se nourrir. Mais est-ce vraiment nouveau ? Je ne crois pas. En 2018, les Restos du Coeur indiquaient avoir accueilli 30.000 étudiant-e-s. Cette précarité se traduit dans de nombreux aspects comme la santé où plus de 40% des étudiants déclarés en 2019 ont renoncé à se soigner pour des raisons de coût. On voit bien qu’il y a un problème. 

Baisse des bourses, hausse du coût de la vie et des frais d’inscriptions, pénuries de logement, augmentation des loyers. Nous sommes face à des décisions politiques qui affaiblissent sans cesse les ressources des étudiant-e-s alors que leurs dépenses explosent. Nous avons besoin aujourd’hui d’autres choix politiques, qui protègent les étudiantes et les étudiants pour leur permettre de se consacrer à leurs études en toute sérénité. La proposition défendue par l’UEC, et par l’ensemble des organisations étudiantes et de jeunesse, de revenu étudiant nous semble une bonne solution. Pour nous aucun étudiant-e ne devrait travailler pour financer ses études. 

En quoi la réforme des APL vient-elle amplifier d’autant plus fortement ce phénomène ?

Cette réforme des APL est un véritable scandale. Afin de bien comprendre de quoi il s’agit, il faut démonter l’argumentaire du gouvernement. Celui-ci la présente comme une réforme de justice sociale au nom du principe de contemporanéité, à savoir un calcul de l’aide au logement en fonction des ressources en temps réel. En réalité, l’objectif du gouvernement est tout autre. Votée lors de la loi de finances 2019 mais repoussée à plusieurs reprises pour des raisons techniques, cette réforme poursuit un objectif unique :  à savoir faire des économies budgétaires. Cette économie, on parle d’un montant d’1,5 milliards d’euros par an, s’inscrit dans une politique qui a fait du logement en général, et des APL en particulier, les principales victimes des coupes budgétaires de l’ère Macron.

Alors que nous sommes dans une situation de pandémie, avec des conséquences économiques et sociales désastreuses, particulièrement pour les jeunes de ce pays, il n’est pas acceptable de mettre en place une réforme qui va faire baisser les aides de celles et ceux qui sont déjà en difficulté. Nous avons lancé une enquête en ligne et les témoignages sont effarants. Par exemple Lucie, étudiante en Seine Maritime a vu son APL baisser de 151 euros alors que sa situation n’a pas changé. Nous demandons le retrait de cette réforme et la revalorisation des APL de l’ensemble des allocataires. 

Quelles-sont les difficultés rencontrées par les étudiants et les étudiantes vis-à-vis du logement aujourd’hui en France ? Les étudiants et les étudiantes ne sont-ils pas écartés du droit au logement ? Qu’en est-il du reste de la jeunesse ?

Aujourd’hui les étudiant-e-s sont confrontés à trois difficultés majeures concernant le logement.  D’abord la rareté. Selon une étude ministérielle, le nombre d’étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur pour l’année universitaire 2018-2019 a progressé de 2,1 %, à 2,7 millions. En parallèle, le Réseau CROUS revendique en 2018 175.000 logements disponibles, soit une capacité d’accueil de 6% des étudiant-e-s. On voit bien qu’il y a un problème. Au début de son mandat, le Président de la République avait promis la construction de 60.000 places supplémentaires. Nous attendons toujours ! 

Le deuxième problème concerne le prix.  Alors que le coût de la vie étudiante augmente chaque année (3.6% à la rentrée 2020), le poste de budget le plus important des étudiant-e-s demeure le loyer qui représente plus de 70% de leurs dépenses. On note que depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, le prix des loyers des logements étudiants a augmenté de 6%. 

Enfin, et c’est la conséquence des deux premiers éléments que je viens d’évoquer, nous constatons que de plus en plus d’étudiant-e-s vivent dans des logements insalubres ou indignes. Devant la pénurie, et on les comprend, les étudiant-e-s acceptent un logement, même avec des conditions dégradées. Contrairement à ce que l’on peut penser, cela ne concerne pas uniquement le parc privé. Ainsi sur les 175 000 logements des Crous de France, 15 à 20 % du parc restent à réhabiliter.

Les députés communistes ont déposé en fin d’année dernière une proposition de  loi  pour le logement étudiant et la solidarité envers les étudiants, visant notamment à assurer à chaque étudiant boursier une place en résidence universitaire. Selon vous, quelles sont les conséquences du manque de résidences étudiantes et l’absence d’un cadrage de loyer chez les bailleurs privés ? Quelles sont les propositions de la CNL pour lutter contre ce phénomène ?

La question de la régulation du marché est une donnée essentielle pour lutter contre l’explosion des tarifs et la prolifération des marchands de sommeil, dont sont souvent victimes les jeunes et les étudiant-e-s. La pénurie engendre un marché tendu où les spéculateurs peuvent jouer sur le levier de l’offre, largement inférieure à la demande, pour louer des biens à des tarifs très élevés et pas souvent de très bonne qualité. Pour la CNL il faut combiner deux dispositions pour juguler ce phénomène. D’abord construire massivement des logements étudiants publics. Et ensuite généraliser l’encadrement des loyers sur tout le territoire national. L’exemple de la ville de Paris montre que la mise en place de ce dispositif, auquel il faut assortir d’importants moyens de contrôle, permet de maîtriser les prix. 

La CNL porte une idée novatrice, celle de la sécurité sociale du logement pour permettre à chacune et chacun d’avoir un toit. Nous souhaitons que le logement soit considéré comme un bien commun et non comme un objet de spéculation. Il faut par exemple mettre fin au dispositif mis en place par Emmanuelle Cosse qui permet à des parents d’acheter des appartements via des dispositifs de défiscalisation pour ensuite les louer à leurs enfants. Le logement doit sortir des présentoirs des banques pour se retrouver au cœur d’une grande politique publique du logement. 

Face aux réponses insuffisantes du Gouvernement pour lutter contre la précarité étudiante, la CNL a lancé avec les organisations étudiantes dont l’UEC, une pétition adressée à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Cette pétition demande la gratuité immédiate des loyers CROUS pour l’ensemble des étudiants et des étudiantes et ce jusqu’à la fin de la pandémie. En quoi la gratuité des loyers CROUS est une première étape à un plan de lutte contre la précarité étudiante ?

La question de la jeunesse est pour la Confédération Nationale du Logement une priorité. Nous considérons, comme d’autres, que c’est l’avenir de notre pays. Nous avons, il y a quelques semaines, été à l’initiative d’une pétition adressée à Frédérique Vidal pour demander la gratuité dans les loyers dans les CROUS.  Dans la période que nous traversons, l’Etat doit prendre des décisions fortes pour protéger sa jeunesse. Sur les CROUS, il suffit d’une seule décision de la Ministre pour que la gratuité soit appliquée. C’est un choix politique. C’est une première étape, nécessaire, qui doit conduire à la mise en place de la gratuité pour tous les étudiant-e-s, public ou privé, durant cette crise sanitaire. On va nous poser la question du financement ? Pourquoi ne pas rétablir l’ISF supprimé en 2017 et taxer les plus riches de notre pays surtout ceux qui pratiquent l’évasion fiscale ! Nous avons besoin de solidarité nationale !