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INTERNATIONAL

Élections en Espagne, victoire en trompe-l’œil pour le Parti Socialiste

Dimanche 10 novembre, les électeurs espagnols étaient appelés aux urnes une quatrième fois en 4 ans afin d’élire leurs représentants au parlement. Pour un nouveau résultat sans majorité claire et une percée de l’extrême droite. 

Après des élections en avril ayant donné gagnant le PSOE (Parti socialiste) sans pour autant lui permettre de former un gouvernement, ce dernier avait fait le pari de nouvelles élections afin d’asseoir ses positions. Un pari perdu, qui place l’Espagne, à nouveau, dans une incertitude politique forte, marquée par la montée de l’extrême droite et du sentiment nationaliste.

L’échec de la stratégie du PSOE

Malgré leur arrivée en tête lors de ces nouvelles élections, les premiers perdants semblent être les socialistes espagnols. En effet, le pari selon lequel un retour aux urnes inciterait les électeurs à voter pour des partis considérés comme plus « modérés » pour venir résoudre la crise s’avère être un échec. Ceux-ci perdent 3 députés par rapport aux élections d’avril et ne pourront donc pas former un gouvernement majoritaire au sein du Parlement. Ce résultat se révèle donc être un échec dans une stratégie dangereuse dénoncée dès le départ par Unidas Podemos (alliance du Parti communiste espagnol, des Verts et de Podemos) qui réclamait la formation d’un gouvernement de coalition, avec les régionalistes.

Le refus exprimé à cette époque par le PSOE alors que les résultats rendaient cette alternative envisageable a aujourd’hui un goût amer tant la perspective d’une telle alliance semble éloignée au lendemain du nouveau scrutin.

Le « bloc des gauches » affaibli par l’abstention et la division

En effet, le « bloc des gauches » sort dans son ensemble affaibli de ce nouveau scrutin. Alors que le PSOE et Unidas Podemos rassemblaient en avril 165 députés, ceux-ci n’en ont plus aujourd’hui que 155.

Les résultats d’Unidas Podemos sont aussi décevants, ceux-ci perdant 7 députés par rapport au dernier scrutin. Si l’abstention en hausse de deux points favorise en effet le vote pour des partis traditionnels au détriment de partis plus « radicaux », l’explication de cette contre-performance est aussi à trouver dans un contexte de division de la gauche radicale amorcée par la formation Más País, fondée par l’ex-numéro 2 de Podemos Íñigo Errejón. En présentant des candidats face à ceux d’Unidas Podemos dans de nombreux endroits, la récente formation a certainement contribué à diviser les voix de la gauche. C’est notamment le cas à Malaga, en Andalousie, où la présence d’un candidat de Más País face à un député d’Unidas Podemos a eu pour conséquence la perte de ce siège par la gauche au profit de la formation d’extrême droite Vox, qui double son nombre de députés à l’occasion de ce scrutin.

Une victoire pour les idées de droite et d’extrême droite

Car derrière une apparente victoire du PSOE se cache en réalité une victoire de la droite et de l’extrême droite. En effet, le PP (droite traditionnelle et conservatrice) et le parti VOX (extrême droite) sont les partis opérant la plus grosse progression par rapport au scrutin d’avril. Si le premier voit son nombre de députés augmenter d’un tiers, c’est bien la nouvelle formation d’extrême droite qui réalise la performance la plus spectaculaire, devenant ainsi la troisième force politique du pays.

Cette montée en force de la droite et de l’extrême droite n’est cependant pas une surprise tant la campagne pour ce scrutin a été marquée par une surenchère nationaliste de la part des partis de droites, mais aussi du PSOE, sur fond de crise catalane. En effet, VOX est apparu comme une nouvelle force politique suite à celle-ci, faisant ressortir au grand jour un sentiment nationaliste dans le pays, contenu depuis la fin de la dictature au sein d’un PP n’ayant pas rompu avec le franquisme. Avec un discours ouvertement xénophobe et anti-régionaliste, le parti d’extrême droite a su surfer sur la colère d’une partie de la population ayant vécu l’épisode de la crise catalane comme une humiliation et souhaitant un retour à l’ordre constitutionnel dans le pays. Pour tenter de contrer ce discours, les partis de droite et le PSOE se sont alors lancés dans une compétition pour gagner le titre de champion de l’unité nationale, n’hésitant pas à tenir des propos toujours plus radicaux et outranciers, allant même jusqu’à promettre l’interdiction des partis régionalistes.

Le glissement du débat des élections sur ce terrain semble avoir masqué l’enjeu majeur de ce scrutin : la mise en place de politiques rompant définitivement avec les logiques actuelles d’austérités. En effet, les candidats d’Unidas Podemos se sont retrouvé bien seuls à porter ce discours, pris en étau d’un côté par la droite et le PSOE cherchant à s’ériger en leaders de l’unité nationale et d’un autre côté par les forces régionalistes catalanes ayant décidé de faire de ce scrutin une simple tribune de leurs velléités séparatistes. À ce petit jeu-là, et quelques soient les vainqueurs en termes de sièges au parlement, ce sont bien les idées nationalistes qui remportent ces élections.

Quelles perspectives possibles ?

Dans ce contexte, quelles sont les possibilités de constitution d’un gouvernement ? Actuellement, ni le « bloc des gauches » ni le « bloc des droites » n’est en mesure de constituer un gouvernement. La première option, préférée depuis le départ par le PSOE serait celle d’un gouvernement minoritaire. Comptant sur l’abstention du PP et de Ciudadanos (centre droit) lors du vote d’investiture, les socialistes espèrent l’élection d’un Premier ministre socialiste, composant ensuite au parlement avec des alliances de circonstance afin de faire passer ses projets législatifs. Si ce scénario apparaît comme le plus simple au vu du contexte, il est peu probable que les droites actuelles l’acceptent, d’autant plus que cette solution ne réglerait rien à la situation d’instabilité du pays.

La seconde option, revendiquée par Unidas Podemos, reviendrait à remettre autour de la table des négociations ces derniers, le PSOE, et les régionalistes afin de trouver un accord de gouvernement sur des bases de lutte contre l’austérité. En effet, l’alliance de ces trois forces, malgré leur affaiblissement permettrait encore d’atteindre une majorité absolue à l’Assemblée.

Cependant, deux obstacles semblent demeurer à cette solution. La première est celle d’un refus déjà exprimé par le PSOE d’avoir des ministres d’Unidas Podemos dans son gouvernement, mais ce problème pourrait s’effacer en cas de nécessité absolue pour les socialistes de former un gouvernement. La seconde difficulté semble être elle moins dépassable, et elle concerne les rapports entre le PSOE et les forces régionalistes. En effet, la participation de socialistes à la surenchère nationaliste décrite plus haut semble fortement remettre en question la capacité de ces deux forces à discuter. Si les socialistes sont déterminés à ne rien céder aux revendications séparatistes, les régionalistes, clé de voûte d’un éventuel accord des gauches, conditionnent toute entente à la satisfaction de celles-ci.

Dans ce climat d’incertitude, les grands perdants sont donc les travailleurs et les précaires espagnols, semblant actuellement condamnés à observer socialistes et régionalistes s’affronter dans une guerre d’égo irresponsable, empêchant la mise en place d’un gouvernement progressiste, pourtant à portée de main.